DEUXIEME PARTIE
L'anberg* du Oarde-Fraoçaise.
Avant 1786, la ville finissait — du côté de Paris où se trouvent en ce moment une partie de nos personnages -^ au bout de la rue d'Enfer, c'est-à-dire au carrefour où le boulevard Montparnasse, la rue Notre- Dame-des-Champs, la rue de la Bourbe et celte rue d'Enfer venaient se rencontrer. C'est ce que nous nommons aujourd'hui le carrefour de l'Observatoire. C'était alors un vrai carrefour, une intersection de voies, au bout de l'enclos des Chartreux, à l'ombre du grand moulin des moines.
Quand, en 1786, on avait porté les murs d^octroi aux endroits où nous les avons vus il y a quelque dix ans, la rue d'Enfer avait continué son chemin jusqu'à la barrière, ou plutôt elle, avait donné son nom à la voie faubourienne qui, partant du carrefour indiqué plus haut, avait, jusqu'à cette date, le nom de chemin d'Orléans.
Mais pour être devenu voie urbaine et avoir changé
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gon nom rustique en l'illustre et antique appellation de rue d'Enfer, le chemin d'Orléans n'avait guère perdu de sa physionomie paisible,
11 longeait à sa gauche les murs des jardins de l'abbaye die Port-Royal, jardins dont il nous reste eucore l'avenue qui mène au bâtiment de l'Observatoire. A sa droite, en face de l'abbaye, la rue d'Enfer côtoyait de vastes cultures qui occupaient tout le terrain situé aujourd'hui entre le boulevard Montparnasse et l'hospice des Enfants-Trouvés, Cet hospice était alors l'institut des Pères de l'Oi'atoire.^
Au bout des bâtiments de cet institut, la rue d'Enfer s'élargissait et s'ombrageait de vieux arbres. Ce couvent de l'Oratoire était, en 1786, la dernière maison du faubourg d'Enfer. En 1794, on pouvait voir, entre le monastère alors désert et la barrière, trois maisons de chaque côté de la voie publique, à demi-cachéea dans les arbres qui ombrageaient le chemin.
Une seule de ces maisons était bâtie sur la rue ; c'était celle qui occupait l'angle formé par la rencontre de la rue d'Enfer et du boulevard du même nom. C'était là l'auberge du Garde -^ Française, la plus célèbre taverne des deux sections Mutîus-Scaevola et de l'Observatoire. — Nous avons, en effet, quitté la 43* section pour la 47% depuis l'extrémité de la rue Montagne des-Champs.
Il est important que nos lecteurs voient bien la situation de cette auberge, où vont se passer toutes les scènes de'cette partie de notre récit.
Elle occupe par ses bâtiments, par sa grande cour
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.ombreuse et ses jardins, un îlot de terrain ayant exac-e tement la fornie d'un angle, côtoyé dans sa plus grande longueur par le boulevard d'Enfer, dans sa portion la plus étroite par la rue d'Enfer, et de l'autre côté par la rue La Caille, ruelle noainteuant détruite et qui omettait alors la rue et le boulevard en commuai-!^ cation.
Cette maison, isolée ainsi, occupant un vas^ terraia très-planté dans utï quartier populeux, était, di^ reste, la seule qu'on aperçût autour du large hémicycle précédant la barrière d'Enfer et nooîmé la place de la Barrière. Une telle situation avait, sans doute, contribué à achalander l'auberge; d'autres causes, nous le verrons, et particulièrement la personne de l'aubergiste,, n'y avaient pas nui.
La place de la Barrière était fort fréquentée : elle était le centre de la vie politique du voisinage. Le décadi et le quintidi, dans l'après-midi, les sectionnai res (dont les comités étaient fermés ces jom*s-là) venaient chercher ici leur forum. Les jours de fête, d'émeute ou seulement d'eifroi, elle se remplissait de façon à rappeler le Jardin -Égalité, la place du Palais-National, les abords des Champs-Elysées, la place de la Bastille, les carrefours du faubourg de Gloire, enOn les lieux de réunion les plus aimés de la populace parisienne.
Nous aurons bientôt occasion de montrer âur ces lieux mêmes ce qu'était alors la vie de la place publique. Mais, à l'heure matinale où nous la prenons. Tau-
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berge du Garde-Française était encore à peu près vide, et le voisinage à peu près désert.
Quelques joueurs de boules courent çà et là silencieux et timides. Seulement comme ils ne manquent pas, dans leur candeur, d'une petite pointe de diplomatie, le plus audacieux d'entre eux, qui est Tex-portier de T Observatoire et le seul habitant de la rue*des Deux-Anges, s'en va, trottinant, acheter demi-seticr ou chopine à l'auberge du Garde-Française. Car l'illustre hôtelier de céans est une autorité, et aussi a-t-il parfois protégé de son poing redoutable ces humbles clients dont la queue poudrée, sautillant sur les collets de ratine jaunissants, a la vertu ctirriter les section^ naires eu goguette.
A cette heure, les sectionnaircs^ont encore à leur besogne domestique. Les passants sont rares. Les difficultés qui entourent le passage des barrières parisiennes pendant la Terreur, la nécessité de montrer sa carte de civisme, les interrogatoires qu'il faut subir, arrêtent la circulation.
On entre assez facilement dans la ville, beaucoup plus aisément que l'on n'en sort. Mais après l'heure des approvisionnements, quand. le$ paysans du voisinage, les quelques ouvriers de Montrouge et les fariuiers de la vallée de la Bièvre ont passé, la barrière est peu fréquentée. Tout se tait dans le voisinage, et le cabaret reste vide jusqu'à ce que, après leur dîner de midi, les politiques, les bateleurs, les oisifs viennent envahir l'hémicycle.
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Aujourd'hui septidi, ce bout de la rue d*Enfer est plus morne que d'habitude. Lé poste de là barrière a été augmenté. Les six sectionnaires armés de piques qui, sous la conduite d'un sergent, font habituellement le service de police, ont été renforcés d'une dizaine d'hommes commandés par un lieutenant.
Un aide dé camp du général Hanriot est venu foire • une ronde, en recommandant un redoublement de surveillance, une-extrême sévérité dans l'examen de ceux qui tenteraient de sortir. Il n'a pas dissimulé qu'à rHôtel-de-Ville — ou plutôt à la maison Commune — au bureau du département de police, on parlait d'un arrêté qui devait ordonner la fermeture des barrières. Il avait fait donner lecture d'un ordre du jour du citoyen Htinriot, rappelant à ses camarades que la patrie est toujours en danger; que les séides des despotes coalisés, donnant la main aux infatigables conspirateurs à l'intérieur, se préparaient dans l'ombre à tenter quelque coup horrible et mystérieux. II espérait donc que les braves sectionnaires auraient honte de profiter dès périls de la patrie, leur mère, pour quitter leur poste et aller se rafraîchir au cabaret.
Aussi l'auberge avait-elle été à peu près vide pendant la matinée.
Qui l'eût vue, en passant de l'autre côté de la route, avec son avant-cour pleine de soleil, avec sa maison le long de laquelle grimpaient les vignes vierges et les rosiers, et sur le toit de laquelle se versait l'ombre des grands arbres à'élevant d'un clos voisin, qui l'eût vue ainsi calme et fraîche, parfumée et silencieuse, l'eût
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prise pour une de ces paisibles demeures champêtres qui semblent être, dans les dessins du dix -septième siècle, le symbole du bonheur et de la paix domestiques,
La grand' porte était tout ouverte, à deux battants. Une cour carrée, entourée de murailles, pavée au milieu, précédait une maison dont Textérieur, avonsnous dit, était tapissé de feuillage. Le long des trois côtés de la muraille ^ui, avec la maison; formaient le carré de cette cour, on voyait des tables au milieu de petits bosquets très-maigres et qui défendaient à peine chacun des clients contre les regards de tous les autres consommateurs réunis dans la cour.
Ainsi l'avait voulu le civisme de la 47^ section, qui avait forcé le cabaretier à arracher ses bosquets trop touffus. Nul n'avait ni raison ni droit de dissimuler quoi que ce fût aux regards de ses frères.
Cette cour et cette maison avaient été prises, nous l'avons déjà indiqué, sur un enclos très-boisé qui occupait tout ce triangle que nous avons dessiné entre la rue d'Enfer, le boulevard d'Enfer et la rue La Caille.
L'enclos était resté tel qu'il se trouvait au milieu du dix-huitième siècle : il entourait de deux côtés la cour et la maison, était séparé des voies voisines, par des murs bien entretenus. On y avait accès par le derrière de la maison. Personne n'y avait jamais pénétré. Le cabaretier avait, sans varier, décliné toutes les propositions des meilleurs clients, désireux, quand la cour était pleine, de pénétrer dans cet endroit frais et mys». térieux. Il avait toujours répondu sèchement que ce
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clos était à la citoyenne son épouse, qui y élevait une vache et des lapins, et, sur une nauvelle insistance, il s'était mis en fureur et avait joué des poings.
Jacques Heurtevent, cabaretier du Garde-Française, avait des poings formidables, un courage que rien n'in* timidait, et des colères effroyables pendant lesquelles il tuait, disait-on, un homme comme il eût brisé' un verre, Il était d'ailleurs un des hommes les plus connus de Paris,' cela pour beaucoup de causes; mais une raison dominait toutes les autres ; Jacques Heurtevent était le premier qui fût entré dans la Bastille conquise fil
Or on sait quelle profonde impression la prise de la Bastille exerça toujours sur l'esprit des Parisiens. Ce fut pour eux la première et la plus grande date, la date de la victoire du peuple sur l'aristocratie et la *monarcbie.
Ii*h6teliep et la citoyenne son épouse,
Jacques Heurtevent, sergent aux gardes-françaises et l'un des plus beaux soldats de ce corps d'élite, représentait un type assez commun alors. Hardi, médiocrement intelligent, plutôt bon que mauvais, prenant les choses avec une ardeur nerveuse qui jouait bien le noble enthousiasme de l'âme; exalté par les grandes idées et les mots sonores que les initiateurs de la Révolution eurent soin de faire pénétrer surtout
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dans ce corps des gardes- françaises, corps choyé, vaniteux, toujours en contact avec la canaille et la philosophie parisiennes, Jacques, excité encore par les succès d'amouc-propreque lui avait valu sa belle prestance, se mit à la tête du mouvement révolutionnaire qui porta les gardes h Taltaque de la Bastille.
On sait combien ce combat fut inoffensif et, en vérité, bouffon. Mais il avait, en effet, un caractère de révolte radicale, et Jacques bénéficia de la gloire de cette prise. On aima à incarner l'idée de la Révolution dans cet homme de cinq piejds huit pouces, vigoureux, au port fier, à l'allure hardie, à la face militaire, à la physionomie où un. observateur eût trouvé un fond de bêtise, d'étrgite obstination et de niaise infatuation, mais ouverte, bonne et surtout populairement belle avec* ces yeux noirs, brillants et francs, ces joues rondes et rouges, ce nez vigoureux et finement des* sine.
Il n'avait ni la hauteur d'âme et d'esprit, ni l'ambition de son camarade Hoche. Au lieu de chercher à devenir un grand général, il mena, pendant les années qui suivirent, une existence toute de fantaisie et d'aventures. Tantôt chef de clubs, il menait à quelque sac les sans -culottes du faubourg de Gloire; tantôt ofilcier supérieur de miliciens, il désertait, accourait à Paris en criant à la trahison, puis revenait aux frontières comme capitaine de volontaires. Mais la patrie avait besoin de lui à Paris : il désertait de nouveau.
Il était en Belgique lors de la prise des Tuileries, au 10 août. Furieux de n'avoir pas été le premier à
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cette attaque, comme il avait été le premier à celle de la Bastille, il revint à Paris et, cherchant des aventures
qui pussent le réhabiliter, il se lia avec Maillard. Il partagea avec lui le commandement des effroyables" coquins qui devaient faire les Journées de septembre.
Pendant ce temps-là se passa quelque aventure mystérieuse qui eut sur sa vie une influence extraordinaire. Les bruits les plus étranges coururent làdessus. Le fait était qu'il s'était marié quelques jours après ces Journées dé septembre i 792.
Il était arrivé, en effet, un incident que Vulmer de Lozembrune n avait pas complètement connu et que,en tout cas, il n'avait pas cru devoir signaler lorsque, ce matin même du 7 thermidor, il racontait ses aventures à Pourvoyeur le jeune.
Jacques Heurtevent, qui n'avait pas perdu tout sentiment d'honneur et d'humanité, s'était senti un peu révolté en voyant à nu les projets de ses camarades les septembriseurs. Quand il eut reconnu qu'il s'agissait non pas de combattre, mais d'assassiner, d'assassiner des vieillards et des femmes, il s'était éloigné. Il avait emmené avec lui les moins vils de ses compagnons, avec l'espérance de découvrir dans le voisinage de ï' Abbaye et des Carmes quelque repaire d'aristocrates où l'on trouverait en face de soi des hommes.
On lui avait dénoncé l'hôtelde Toulouse, rue du Regafd, comme l'un de ces repaires. Il y arriva peu de temps après le départ de Lozembrune. Là, outre les religieuses bénédictines du Précieux-Sang et plusieurs de leurs jeunes pensionnaires, se trouvaient
quelques royalistes blessés à la défense des Tuileries.
Quand la troupe des septembriseurs eut pénétré dans l'hôtel, après avoir brisé et saccagé les meuMes des premières pièces, elle arriva dans une grande salle.
Une dizaine de femmes et de jeunes filles étaient agenouillées, psalmodiant les sept psaumes de la pénitence. Quatre vieillards, pâles, à peine habillés,. et incertains dans leprs mouvements, comme des convalescents qui viennent de se lèvera la hâte, se tenaient Fépée nue au-devant du groupe des femmes. Dans l'angle le plus rapproché de la porte, une jeune flUe faisait mille efforts pour retenir dans le lit un autre vieillard qui, Tun des bras en écharpe, se débattait pour se mettre sur son séant et saisir son épée,
Marie-Thérèse de Lugnières, la fiancée de Vulmer, était au milieu des religieuses, la tête voilée, redoutant sa beauté plus que la mor(, et bénissant Notre* Seigneur d'avoir éloigné son fiancé dans ce moment terrible.
U y avait eu un mouvement d'hésitation, clans h bande, à Taspect de cette scène.
Tout à coup la jeune fille quitta le vieillard couché, et comprenant que Jacques était le chef de la troupef elle bondit jusqu'à lui, se précipita à ses pieds, et joignant les mains :
« Monsieur, dit-elle, vous n'avez pas l'air d'un monstre. Quel mal vous avons-nous fait? Quelle gloire retirerez -vous de tuer dix femmes et cinq vieillards. Ayez pitié de nous, ayez pitié de nos sœurs ! Ah! ayez pitié de mon père. »
Jacques avait tressailli. Il avait reconnu cette jeune fille. Il était le fils d'un paysan boulonnais, du hameau d^ Dalles et cette femme, c'était la 011e de M. de Mi- Oiont, châtelain de Dalles, Une idée diabolique lui traversa le cerveau.
11 se dit qu'il serait bien glorieux à un sans-culottes de prendre pour femme Tune de ces insolentes filles de r aristocratie» d'en faire son jouet, de la forcer à travailler comme une servante, de l'humilier à chaque heure du jour dans sa fierté féodale et dans sa délicateiBse nobiliaire.
u Citoyenne, dit-il, avec un froid et cynique sourire, fii tu veux abaisser ton insolence, voir en nous des frères et des égaux, et en preuve de ton civisme et du patriotisme de tes compagnons, si tu veux m'épou*ser, noua oublierons tout ce qu'il peut y avoir ici de suspect. Sinon »
Isa^belle de Mimont s'était sacrifiée, comme tant d'autrea fenunes nobles dont nos pères nous ont ra^ conté l'héroïsme. Elle consentit à épouser le Jacobin^ elle exigea seulement.que le mariage serait célébré par un prêtre non constîtutionnmire. Jacques hésita, mais comme, au moment où elle souleva cette exigence, les réfugiés de Fhôtel de Toulouse avaient déjà choisi d'autres asiles, il accepta, en grinçant des dents, et en promettant un redoublement de tortures morales à cette fanatique.
Il commença par acheter le cabaret de la barrière d'Enfer (qui n'avait pas encore pris le nom de barrière de l'Observatoire), afin d'humilier l'aristocratie en for-
ICI • TU£RM1D0R.
çant cette fille noble à devenir servante d'auberge et à servir les sans-culottes.
Mais il arriva uqe chose bien imprévue pour Jacques Heurtevent. Ce fut lui qui fut vaincu. La douce et patiente sérénité d'Isabelle, après avoir commencé par porter à l'excès la fureur du Jacobin, l'apaisa peu à peu. Les bons instincts qui n'avaient pas été absolument détruits par cette vie de débauche, de férocité et de folie politique, se réveillèrent assez vite.
Il devina bientôt tout ce qu'il y avait d'élévation morale, de dignité intime, d'énergie d'âme dans la fière douceur de cette épouse docile en tout ce que lui commandaient les devoirs de la position acceptée, de cette femme indomptable et prête à la mort là où le Jacobin, oubliant le mari, voulait déshonorer cette aristocrate dans laquelle il ne voyait plus sa femme.
Ainsi Isabelle avait été bien des fois battue jusqu'à l'évanouissement et tailladée, de coups de sabres, parce qu'en consentant à servir son mari et les plus ignobles de ses amis, elle n'avait jamais voulu partager leurs orgies, ni chanter leurs horribles chansons, ni boire à la mort de«la reine et de M""" Elisabeth.
Bref la brute avait été vaincue. Le sans-culotte avait compris qu'il avait en face de lui une foi plus puissante que sa foi politique, une force supérieure à sa force. Soumis à son tour à la force morale, il s'était, en s'inctin;int devant elle, senti éclairé et apaisé. Il avait, sans abandonner sa haine contre l'aristocratie, vu plus clair dans la situation politique. Ainsi l'un des plus ardents séides du Terrorisme était devenu
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intérieurement l'un des plus décidés ennemis de la Terreur.
Il avait subi complètement l'influence de sa femme, depuis surtout que celle-ci lui avait donné un fils. Son intelligence s'était développée, son âme s'était purifiée. Mais en se raffinant et en s'ennoblissant, son cœur était devenu malheureux. Jacques avait compris toute la supériorité de cette femme sur lui, tout le crime des moyens qui l'avaient faite son épouse, toute r horreur des procédés conjugaux des premiers temps du mariage. Il se disait qu'il était impossible qu'il ne fût pas haï et méprisé par une telle femme. Il nourrissait ainsi secrètement au fond du cœur une angoisse jalouse qui le rendait fou et furieux. •
En ces moments, qu'il montrât ou qu'il cachât cette angoisse, il était îibsolument hors de lui-même; et il souffrait une torture cent fois plus déchirante que celle dontril avait menacé Isabelle.
Ce désespoir de jalousie était heureusement fort rare; La tendresse maternelle d'Isabelle, sa douce et persévérante docilité le rassuraient. II se sentait même heureux d'être conseillé et guidé par elle en affaires politiques. II sentait qu'il y avait la une communauté, cette fois tt)ute volontaire. Mais L\ encore, il rencontrait parfois l'angoisse. Car si son bon sens développé et son intelligence agrandie lui montraient toute la folie et l'horreur du règne des Jacobins, d'autre part il redoutait tout ce qui eût pu amener le retour des aristocrates, et offrir ainsi à Isabelle des points de comparaison, des regrets, des visages amis, des types
d'élégance, peut-être même la vue de quelque jeune parent aimé jadis.
C'était pour lui autant de pensées qui le torturaient. Sous la Terreur, il était presque un grand personnage et Isabelle était sa protégée. Si Ton revenait à un état régulier, sa position changeait : Il n'était plus qu'uft cabaretier brutal et grossier. Isabelle était sa victime et sa Supérieure.
Heureusement pour lui, avons-nous dit, son imagination n'était pas très-développée ; et l'intelligence le cédait à l'impatience de suivre en tout l'impulsiort présente.
Enfin, à 'part ses grosses orgies de désespoir jaloux, il était heureux, heureux et fier de cette dignité nouvelle qui était venue en lui-, heureux et fier de cette sorte de pacification que ses instincts avaient subie.
Il se sentait, du reste, toujours aussi fort, toujoUrâ et plus que jamais respecté .dans la section. Il 'était riche, car son commerce allait bien et il savait éluder adroitement les difficultés du niaximunï. Il avait un fils, une bonne femme, beaucoup d'amis. Il était capitaine de la quatrième compagnie de la section, et c'était une rude compagnie et qui lui était dévouée. Aux premières assemblées primaires, il se ferait nommer commandant du bataillon I
Mais il avait un ennemi i;nortel, il le savait. Cet en-i nemi, c'était Robespierre.
Jacques Heur te vent était un de ceux-là qui, bravés, francs, énergiques, étaient un objet d'exécration pour Maxî milieu. Les instincts autant que les projets politi-
ques du futur dictateur étaient hostiles à de tels personnages. La sincérité et l'énergie même de leur républicanisme étaient leur plus grand crime aux yeux du tyran, qui redoutait surtout la dignité personnelle tht;2 autrui. I^ conception politique de T Incorruptible ne comprenait, en'effet, que ceci : un peuple d* égaux sous une dictature vénérée, indiscutable et implacable. 11 n'aimait que la tourbe des sans-culottes parce qu'il trouvait là un niveau à la hauteur duquel il voulait réduire toute la France ; et quant aux têtes qui s'éle-vaient au-dessus de cette masse vile, il ne leur permettait de se montrer que si elles étaient hébétées par l'ivresse, ou exaltées par Tadoration de Robespierre.
De plus, Heurtevent avait été Tami de Danton, qu'il avait poussé à cette indulgence cause ou plutôt prétexte de la mort dé ce grand et débauché tribun. Or lès amis de Danton étaient devenus l'objet de toutes les haines des Robespierristes.
Mais en cette matinée de septidi thermidor an II, iacques Heurtevent paraissait être tout simplement un cabaretierj très-satisfait d'avoir une enseigne neuve. En attendant les clients, il se promenait tranquillement te long de sa maison, à l'une des fenêtres de laquelle, au milieu d'un encadrement de verdure, apparaissait la tête pâle et fine d'une jeune femme blonde, dont les yeux bleus souriaient à un petit diable d'enfant tout rouge.
Jacques portait son costume habituel, habillement dont il était fier, son uniforme de garde-française qui rappelait à tous l'homme entré le .premier dans la for-
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Icresse de la Tyrannie : les grosses guôtres froncées au-dessus du genou, la culotte collante, la veste ou gilet tombant sur le ventre, les cheveux poudrés et noués en queue par derrière. Seulement au lieu de mettre sur le gilet Thabit bleu à la française, il portait en hiver une carmagnole et restait bras nus en été.
Ce costume convenait parfaitement à sa belle taille, et Jacques tenait à n.e pas laisser oublier à sa femme qu on l'avait surnommé le plus beau des gardes. Il portait toujours aussi cette décoration en losange qu'on avait donnée aux vainqueurs de la Bastille, décoration qui éiait devenue suspecte d'aristocratie sous la Terreur. Mais que pouvait craindre le populaire Heurtevent? Il était le seul dans Paris qui osât la porter, avec ses chaînes brisées et sa devise : « La liberté conquise. »
Comme, en parcourant la ville pour son commerce, Jacques était souvent exposé, à cause de ce losange d'or et de cette queue poudrée, à s'entendre appeler aristocrate, il ne sortait jamais de sa maison sans soû vieux sabre de garde-française, qui avait fraternellement coupé bien des oreilles jacobines, Jacques ayant conservé une grande horreur de cette injure et ne pouvant s'entendre appeler aristocrate sans mettra flamberge au vent. .
C'était donc en ce costume que, ce septidi matin, Jacques traversait sa cour remplie de tables inoccupées et allait se porter à quelques pas de la porte d'entrée, sur la chaussée, pour admirer son enseigne repeinte à neuf.
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Cette enseigne était une large plaque de fer pendue comme up drapeau, au bout d'une barre de fer, audessus de la porte. Elle portait une peinture qui était censée représenter la prise de la Bastille.
Au-dessus de la barre de fer était écrit en grosses lettres : Liberté, Egalité, Fraternité, ou la Mort ; puis au-dessous : Au Garde-Française.
Diverses inscriptions décoraient la façade ; ces deuxci, par exemple :
Ici on donne tout à crédit aiix patriotes, on rcfiisc tout pour de For aux aristocrates.
Ici on donne tout au prix du maximufn, mais les étrangers à la section devront wi pourboire. On ne les engage pas à entrer, mais ils ne sortiront pas sans payer le pourboire.
C/était pourtant jcette petite phrase, ridicule en apparence, gui avait été la cause de la fortune du gardefrançaise. On sait. qu'au nom de la loi du maximum les denrées étaient taxées à un prix que les marchands ne pouvaient dépasser sous peine de mort. Ces prix n'étaient pas rémunérateurs. D'autre part les assignats étaient tombés dans un discrédit considérable. Personne no les acceptait volontiers à moins de leur faire subir une réduction de 25 pour 100. L'assignat de 100 francs ne valait donc que 75 francs et, partout où on le pouvait sans un extrême danger, on le refusait. Les marchands poussés à bout essayaient de quitter le commerce. Mais L^ ils trouvaient la peine de mort qui les forçait à rester marchands. On cherchait donc à éluder la loi le plus prudemment possible»
JtO THERMIDOB.
Jacques Heurtevent avait trouvé Tun de ces moyens; il vendait ses marchandises au prix du triaximum, recevait les assignats en payement, sans froncer le sourcil; mais à tous ceux qui n'étaient pas ses habitués, il imposait la nécessité de donner un pourboire. Comme le pourboire n'était naturellement pas une des mar* chandises prévues et taxées par la loi du matimum^ il fixait un pourboire à son gré. Il y avait eu souvent des résistances, mais Heurtevent était fort, redouté, appuya par sa section. Comme il était le seul cabaretier abordable àplusieurs centaines de pas à la ronde, et comme, en outre, le bon sens public sentait que, sans quelque accroc à la loi, il fallait fermer boutique, la volonté de Jacques avait prévalu et lui avait même procuré art redoublement de popularité.
Un ménage en ce tempâ-là.
Après avoir admiré quelque temps la façon triomphante dont, sur son enseigne, il montait seul à l'as* saut de la Bastille, Jacques Heurtevent tira du gousset de sa culotte une grosse montre d'argent.
« Bientôt dix heures, murmura -t-il, et Roussillon ne me fait rien .savoir. »
Il lança d'un air indifférent un regard vif dans \^ direction du Clos des Chartreux. Puis il tira un briquet; une boîte à amadou ; il alluma une grosse pipe à tuyau
recourbé. Il se remit à considérer son enseigne, mais comme un homme qui cherche moins un sujet d'étude artistique qu'un prétexte pour garder une situation suspecte. Car on était suspect pour être sur le seuil de sa porte sans raison mathématique» pour être hors d^ chez soi sans nécessité évidente, aussi bien que pouF être chez soi. L'on était responsable envers tous et chacun du plus indifférent de ses actes, et tous et cha» cun avaient le devoir de vous soupçonner et de vous accuser.
Un grand bruit d'applaudissements qui s'éieva du côté Dpposé à celui où il venait de regarder attira ses regards vers la barrière. Il entendit crier à pjein^
voix :
* Vive le citoyen Lunion Gosse, le meunier du peuple. )^
Une voiture de farinier vivement enlevée par deux énormes chevaux s'avançait. Elle était conduite par un homme jeune, blond, aux yeux bleus et riants, dont la face et la barbe étaient couvertes d'une plaque de farine. Ce conducteur, en manches de chemises, faisait claquer son fouet avec enthousiasme. Il s'arrêta brusquement à côté de Jacques Heurtevent.
« Tu les entends, citoyen? dit-il d'une voix un peu enrouée, avec les gestes désordonnés d'un homme qui n'a point passé sa matinée à jeûner. Si j'avais le temps, les braves sectionnaires de la hT me porteraient en triomphe. Il ne faut pas les/orcer pour leur faire crier Vive Gosse, Ils savent bien à qui ils ont affaire ! Premier officier municipal de la commune de Bièvre, ca-
pitaînedc la garde civique, farinier sans peur! Jamais je n'ai refusé chopîne à un frère, ni un sac de farine à la pairie. £t quand les Parisiens mouraient de faim en Tan I" et aussi un peu en l'an II, qu'est-ce qui arrivait tous les jours par la barrière ci-devant d'Enfer avec peu ou beaucoup de sacs? Qui? qu'on ose le dire ? Le meunier Gosse, premier officier municipal, pas fier, bon citoyen et bon père.
— C'est vrai, dit Jacques avec gravité; tu étais digne de marcher derrière moi à la conquête de la Bastille.
— Eh ! bien ! je ne sais ce qui se passe depuis qudquesjours dans nos villages des environs de Paris, mais il vient une foule de n'importe qui pour soulever . le paya contre les honnêtes patriotes ! Des étrangers qui crient : a Vive Robespierre ! A bas les législateurs corrompus! » Si bien que me voilà devenu suspect, moi, premier officier municipal ! Est-ce raisonnable et civique? Je te le demande! Etre accusé par des paresseux et des ivrognes I »
Jacques lui jeta un regard perçant.
« Citoyen, dit-il, il n'y a pas de paresseux; il n'y a que le peuple souverain. Malheur à ceux dont il se ' défie.
— Ahl c'e.4t comme ça. Eh ! bien je lui ai cassé deux ou trois côtes aii souverain. Et je ne te dis que ça I.On verra s'il suffît d'envoyer des scélérats dans la banlieue! Nous a\ons bu ce matin avec ma compagnie tout entière à la santé de la République et des vrais républicains. Je suis venu chercher de l'argent qu'on me
itr^m^mirmm'
LE FAUBJUnO DE PARIS PiSNDANT LA TERREUR, 173
doit à la Halle, parce qu'il faut commencer par mettre ordre à ses affaires, moi bon père I C'est connu I Demain, nous verrons la mine que fera la compagnie de Brutu3 l'huissier. Et d'ailleurs ce soir...
— Citoyen ! dit vivement Jacques, je ne te demande pas tes secrets, mais je me dis que si on veut faire connaître un secret à tout le monde, c'est de te le confier.
— Ah! Ah! tu crois! Eh bien, tu verras demain si je t'ai dit où je vais aujourd'hui. D'ailleurs on dit que tu n'es pas si méchant que tu en as l'air, et la citoyenne la Belle, ta digne épouse, ne passe pas pour une lécheuse de guillotine.
— Mille noms de tous les diables, ivrogne maudit^ te tairas -tu...
— Ah! ahl ah! continua Lunion Gosse, on en dit bien d'autres sur les Fous, qui sont des aristocrates que tu recueilles chez toi. Mais la paix! bien, bravo! Moi, premier officier municipal, je t'aime. J'ai cassé les reins déjà une fois à Brutus l'huissier, parce qu'il disait que ta digne épouse était une aristocrate. »
Jacques repoussa avec un geste furieux son sabre qu'il avait à nwitié tiré du fourreau.
« Allons, fais-moi donner un demi-setier de vin. Il fait un soleil de Saint-Jean. »
Jacques siffla et s'éloigna en grondant, pendant que le meunier éclatait de rire.
Un petit homme, très-maigre, parut sur le seuil.
Jacques lui dit quelques mots. Le petit homme revint
et .s'avança d'un pas timide vers la voiture, tenant
174 THERMICOB.
gauchement une petite* mesure d'étain qu'il donna au meunier^ en en répandant la moitié.
« Tiens, voilà un des Fous ! cria celui-ci en riant plus haut que jamîiis. Bonjour, citoyen Crassus » .
Le petit homme jeta un regard effaré autour de lui. ' 11 présentait vraiment Taspect le plus grotesque. Sa maigreur extrême, ses deux yeux louches, qui avaient l'air de fuir à droite et à gauche, l'aspect d'un immense nez, surmonté d'une paire de grosses lunettes rondes ; l'air effrayé, embarrassé qu'il avait toujours, lagauche* rie de tous ses mouvements, ses bas tombant sur ses sabots, ses culottes dénouées au genou, la chemise sale qui lui servait d' unique vêtement de dessus, ses cheveux gris, hérissés, tout contribuait à lui donner un air de folie.
« Avoue que tu es un aristocrate? s'écria Lunion Gosse.
-^ Un aristocrate, moi, répliqua le pauvre diable en essayant de regarder ses misérables chausses.
— Bon ! bon I Pauvre diable ! Si tu es entré jamais dans le repaire de la féodalité, tu n'y as pas mangé grand'chose. Et si jamais on te tourmente, n'oublie pas le chemin de mon moulin. Inscris ça sur mon compte. Je payerai ce soir en revenant. Moi, bon père! C'est connu ! Premier officier municipal ! »
Il reprit son chemin vers l'intérieur de Paris en hurlant:
« A bas tous les tyrans » .
Puis il entonna une ignoble chanson alors fort à la mode, intitulée la Guillotine d'amour.
mÊO^ir '• ■—— ^— Il ■ ■ ■ I I ■■ I 11 ■ ■ III ■^»— »^ I . iB .11 .1 .1 n
« Crassus, s'écria Jacques.
«i-T- Citoyen, répondit le petit homme louche m tremblant de tous ses membres.
— Tu inscriras dix sols de pourboire, en plus, au compte du citoyen. Et dire, murmura-t-il en regardant s'éloigner la charrette du farinier, que voilà un imbécile qui possède sans doute une partie du secret d'où dépendent mon salut et Celui de tant d'honnêtes républi* cains. H est convoqué pour assister ce soir à cette réunion que le citoyen Desclu^iers doit présider au Petit Bicêtre, après nous avoir, chez le citoyen Roussillon, rendu compte de son entrevue suprême avec Robespierre, »
H se promena de long en large avec agitation.
« Eh bien I je me retire d'une conspiration d'où, je le crois, peut sortir le salut de la patrie et de la liberté, mais dont le secret est confié à de pareils bavards. Je ne suis pas encore compromis. »
11 se préparait à rentrer, lorsqu'il vit sortir du cabaret un vieillard fort pauvrement et fort proprement vêtu d'une culotte et d'une veste de toile. Ses cheveux tout blancs, qu'il portait très-longs, l'air de dignité (fue respirait toute sa personne, la finesse de ses traits et Taisance de sa démarche attiraient invinciblement l'attention.
« Voilà un autre de mes/bw5, se dit Heurtevent, et le plus dangereux.
— Monsieur mon gendre, dit le nouveati venu, après avoir salué avec une exquise politesse, je veux vous remercier et vous féliciter des embellissements que
ne TIlEUMIDOn.
VOUS avez faits à votre châteatr, où vous daignez me recevoir avec une si délicate urbanité. Ces festons, ces astragales — il montrait les inscriptions — tous ces ramages sont d'un goût parfait. Ce tableau, que vous avez fait restaurer, peut être cité pour le modèle des tableaux d'histoire. Avant nos malheurs, dans lesquels, avec une affabilité qui transporte, vous nous avez secourus, j'avais quelques tableaux de prix. Mai§ le Seigneur donne et enlève, que son saint nom soit béni ! Maintenant que me voici tombé tout à plat, plus bas que terre, et réduit au plus étroit nécessaire, ce ne m'est pas une mince consolation^ d'avoir trouvé pour gendre un gentilhomme dont on peut dire les dix-sept merveilles. Maintenant que je vous ai présenté, monsieur mon gendre, comme il convient à la reconnaissance que je vous ai, mes baise-mains du matin, je vais me rencoigner et tacher de faire à tout venant beau jeu ?> .
Jacques Heurtevent n'avait pas répondu. De grosses gouttes de sueur avaient coulé sur son visage en entendant ce discours.
On a deviné que ce vieillard n'était autre que le chevalier de Mimont. Il était devenu fou à la suite de ses blessures efdes scènes de l'hôtel de Toulouse. On a aisément compris en quoi consistait sa folie : il s'obstinait à voir dans Heurtevent un gentilhomme. Folie dangereuse, qui pouvait mener irrémissiblement à Téchafaud Jacques et sa femme, coupables d'avoir donné asile à un aristocrate aussi effronté. Mais qu'y fake? Le fou, du reste, semblait avoir instinctivement
•^ml
conscience de quelque vague et continuel danger. Sauf en quelques circonstances où sa tête s'exaltait, ii restait muet et ne parlait son vif et poli langage d'ancien régime que quand il se trouvait seul avec monsieur son gendre.
« Voici un carrosse qui vous vient visiter, vicomte, avait dit le vieux gentilhomme. Me voici terriblement en guenille. Je ne suis pas en posture d'être présenté àvos hôtes. Je ne yeux pas qu'on prenne le chevalier de Mimont pour un trop petit compagnon. Je me sauve et vous laisse à vos hôtes. »
Un fiacre arrivait, en effet, mais vide. Le cocher descendit; un gros cocher, cachant à grand' peine, sous une belle barbe, une belle figure fleurie.
Il s'avança vers Heurtevent et lui dit d'un air indif* feront et avec un visage qui était devenu subitement niais:
a Les républicains de Bordeaux vous attendent au jury. »
II laissa son cheval à la garde de Dieu et entra dans la cour de l'auberge. Deux des joueurs de boule du voisinage, l'un jeune, à la figure énergique, et couvert d'un bonnet de papier qui dénotait l'ouvrier d'imprimerie, l'autre grisonnant, à la face grave et martiale, et portant le tablier de cuir des foi'gerons, entrèrent peu de temps après au cabaret.
« Voilà mes fous réunis, pensa Jacques. Bon, c'est bien aujourd'hui samedi, le jour ordinaire de leur réunion. Pauvres diables 1 ils ne sont pas méchants! Mais qu'importe, ils deviennent dangereux. Je vais les
178 THERUIDOa.
envoyer à tous les diables. Je n*irâi pas non plus au rendez-vous que me rappelle Roussiilon. Les républicains de Bordeaux, c'est bien Tallien, et le Jwy, c'est biep la maison du Gul-de-S£^c*Montagne-des-Ghamps. Tant pis ! La France et la patrie se sauveront comme elles l'entendront. Je n'irai pas me compromettre pour voir ma femme envoyée à Téchafaud comme tant d'autres femmes, et mon fils traité comme on traite le petit Gapet au Temple. »
Il baissa le front à ce souvenir, en se rappelant que Simon avait été l'un de ses meilleurs amis, U rentra vivement et se dirigea vers la fenêtre de la maison, à l'embrasure de laquelle Isabelle cousait une petite robe blanobe à côté d'un berceau d'osier où dormaH reniant*
ik La bataille va commencer^ dit*il à mi-voix. Roussiilon me convoque, sans doute pour prendre les dei^ niers arrangements contre Robespierre I
•«— Eh bien I répondit la jeune femme d'une voix douce et froide, il faut y aller.
-- y aller, dit Jacques d'un ton colère ! Mais tu sais Ken que c'est risquer ma viel J'ai toujours pensé, que tu voudrais bien être débarrassée de l'homme, du fils de paysan, du démocrate qui avait arraché plutôt qu'obtenu ton consentement. »
Isabelle releva la tête et fixant sur lui un regard sans tendresse, mais franc, elle le laissa retomber sur l'enfant avec une expression si claire que Jacques ne put s'y tromper.
« Oui ! pardonne-moi. Je comprends. Je suis in-
juste. C'est que j*ai de la peine à me pardonner le mal que je t'ai fait C'est que je sens que tu es au-dessus,.. Qu'importe 1 continua- t-il avec un jurement. Tu es la mèfe de mon enfant et tu ne peux me vouloir du màK Oui, c'est bien cela que tu veux dire. Mais si c*est dangereux pour moi, c'est aussi dangereux pour toi et pour l'enfant. Et je pensais justement au petit dû Temple. Je l'ai vu muet, abruti, comme une bête sauvage, et je me dis*que si jamais.^.
— L'enfant du Temple avait eu une mère, contre laquelle on lui a fait chanter des chansons insultantes, pourquoi ne serait-il pas muet?
— Assez, tonnerre! s'écria Jacques eh élevant sa voix de stentor. Je deviendrai fou si tu me rappelles toujours ça, et je voudrais... je voudrais... je voudrais être mort. Mais toi et lui, qu'est-ce que vous deviendriez ?
•— Tu es devenu trop bon et trop honnêtej Jacques^ dit Isabelle, de sa même voix implacablement froide, pour n'être pas désigné à la haine des tyrans* Maximilien sait que tu le méprises et il te déteste, car tu as été son ami, son esclave, et tu t'es éloigné.
— Eh bien ! il n'osera pas faire du mal à Jacqties Heurteventi La â7° section marcherait pour le défendre.
i — Il osiei'a tout et personne fie marchera polir të défendre. La terreur vous a rendus tous lâches. Vous avez laissé tuer vos meilleurs amis sans bouger. Est-ce que Dantort n'était pas un autre homme que Jacques Heurteventi Est-ce que Hébert et Chaumette. n'avaient
pas mille fois plus d'amis que Jacques HeurteventI Eh bien ! ils sont morts. Maximilien les a fait juger et condamner, et votis autres tous, lâches esclaves, vous avez applaudi! Lui seul, il ose, parce que dans votre république tous les citoyens tremblent et que le maître seul a du courage. Il osera tout, car il arrive au temps où il peut tout oser! Il osera tout, parce qu il arrive au moment où il n*a plus qu'à oser une fois pour être le maître absolu et définitif de k Frartce I
— Comme tu sais bien parler et penser grandement, dit Jacques avec une admiration naïve ! Quel malheur que tu n'aies pas été une femme républicaine!
— Pour aller insulter M"* Elisabeth sur son échafaud et l'enfant dans sa tannière du Temple I »
Jacques serra le poing.
tt Quand tu parles, il me semble que je ne m'entends plus, que je n'entends plus mes pensées d'autrefois qui me semblaient si belles, et que j'irais mettre le feu aux Jacobins et égorger Robespierre et sa bande. Mais qu'arrivera-t-il? Nous détruirons la République. Tes riches parents, ion frère avec eux, reviendront. Il seront les maîtres et tu me mépriseras, et tu ne m'aimeras plus.
— Je ne t'ai pas encore aimé, Jacques Heurtevent, dit froidement Isabelle. Mais je commence à te moins mépriser. Je puis t' estimer. Quant à t'abandonner, j'ai juré d'être ta femme, je l'ai été. Aucune de tes injures, aucune des horreui's que tu as coumiises ne m'a éloignée de mes devoirs,
— Assez I assez I assez !
. LE FAUDOUnO DE PAUIS PENDANT LA JERREUB, 181
— Ce que les crimes n'ont pas ftiit quand tu étais criminel, comment veux-lu que la vanité le fasse quand tu seras vertueux? Va, si tu veux mériter mon pardon , va le gagner par quelque noble acte de courage. Mais si tu crains pour ta vie, reste en paix ou fuis. Je sais bien que notre vie court plus de risques en laissant faire Robespierre qu'eu Tattaquant. Mais que m'importe ! Je ne crains |>as la mort, moi qui n'ai pas craint de t' épouser. Et pour mon enfant, je sais ^u'il y a un Dieu à qui je le confie. »
Elle repj'it tranquillement sa petite robe blanche.
Jacques la couvrait d'un œil sombre.
« Je ne sais jamais, dit-il d'une voix rauque, si je dois te tuer ou t'adorer. »
Il resta quelque temps le froiit baissé, puis il s'éloigna sans ajouter une parole et se dirigea vers la rue Montagnc-des- Champs. 11 allait assister à la réunion des Montagnards ennemis de Robespierre, réunion dont il a déjà été plusieurs fois qUealion.
Be quelques gens de rancien régime que Ton
nommait les fous.
Pendant ce temps là, les /bi^i' s'étaient réunis dans
leur coin habituel, à l'ombre des feuilles du bosquet
qui était le plus éloigné de la porte d'entrée, mais en
face d'elle. Car le timide citoyen Crassus, bien qu'il
lût le président naturel de cette assemblée, n'en était
IBS TIlERHlDOn.
pas molnï garçon de cabaret. Quand la besogne don nait forl et que son collègue Barthélémy, l'autre garçon de cabamt, n'y pouvait suflii'e ou que les fonctions civiques d'arbitre public et l'olTice militaire de 8er> gent de la 10* compagnie de la section, éloignaient ce Barthélémy, Crassus devait veiller à la pratique.
Cette réunion des fous, que nous n'avons pas pli paraer sous silence, est un des coins du tableau ds Paris pendant la Terreur. Elle est une des manifesU* tions les plus curieuses el les moins connues de l'état de la France d'alors. Nous ne nous y arrêtons pas et notre drame nous emporte, mîds nous pouvons dire sérieusement et tristement que ces fous représentaient en quelque sorte l'Académie des Inscriptions et Belles' Lettrés et qu'ils avaient été bien heureux qu'on eût voulu les tolérer dans ce cabaret et les mépriser sous cette qnalification. Partout ailleurs une réunion dé quelques lettrés eût mis le Comité de Surveillance générale en émoi, et ici même, au grand joufi si on ne les avait pas jugés imbéciles, ces lettrés, un les eût arrêtés comme contre -révolution naîres. Les Belles-' Lettres étalent suspectes, les Inscriptions étaient féodales; Horace et les Étrusques étaienl des ci-devant| l'érudition était une occupation de fanatique, d'exprètre; toute connaissance spéciale était une atteinte ilitéj un lettré était un aristocrate et devait ménécessairement le peuple; la République n'avait esoin de savants, on l'avait signifié à La Place ; arts, toujours conspirateur, n ainsi t'avait-on mé du baut de la tribune française.
Les foiis n'avaient dû un peu de tranquillité qu'à une circonstance fortuite, à un hasard qui avait BOiené parmi eux Endymion Piqueprune, officier municipal de Meudon et habitant Termitage de Villebon, ce poëte boiteux et grêlé que nous avons vu, le matifl même, aux prises avec Justin Pourvoyeur, à la see* tien Mutius-Scaêvola, *
Pourvoyeur Taîné connaissait cet Endymion, il lé croyait aussi bavard que poltron. Sûr d'être renseigné par lui sur tout ce qui se passait parmi ces ci-devant» il se dit qu'il valait inieux savoir ce qu'ils faisaient qui les forcera se cacher,"et qu'on serait toujours à temps de les saisir en bjoc*
Au fond, ces pauvres gens étaient, pour la plupart» dans le principe, d'honnêtes lettrés, qui risquaient leur vie par amour et curiosité dçg choses d* érudition, lis se réunissaient pour mettre en commun les quel* ques bribes de connaissances que l'Europe savante envoyait, par grand hasard, à grand' peine et à bâtons rompus, dans le Paris hébété, muetj sourd, abruti sous la tyrannie des plus ignobles et des plus soupçonneux des barbares*
Ofl devinait que presque tous ces gens-là étaient d'ex-professeurs» d'eX-prêtres, d'ex-précepteurs» d'eX-* ofiiciers des corps d'élite. Mais ils se connaissaient à peine l'un Tautrei
Ctassus avait été recueilli par Isabelle, à laquelle il avait sans doiité jadis donné des leçons, car il avait bien, lui, toutes les apparences de quelque régent de l'Université. En effet, c'était le savant Dubertrand,
184 TUEBMIDOR.
ex -principal des gram:nairiens au collège de Champagne ou de Navarre, comme Ton voudra. Les spectacles de la Révolution elles dangers qu'il avait courus l'avaient rendu un peu maniaque : ainsi il marmottait constamment en marchant des bribes d'Horace. Un jour le cocher joufflu — un jeune, original et savant chanoine de Notce-.Dame — que nous venons de voir porter à Jacques Heurtevent une commission de Tallien, avait donné la réplique à Grassus et achevé la citation. Les autres étaient venus, amenés par un des anciens, ou par quelque hasard.
On nous pardonnera cette légère digression sur cette espèce d'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres en plein vent, si oubliée par les chroniqueurs de la Révolution.
Ce matin du septidi la réunion était peu nombreuse. Un autre cocher et un autre ouvrier étaient venus. Le vieux chevalier de Mimont avait été se mettre à côté du groupe, ainsi qu'il le faisait chaque fois. 11 se passait alors quelque chose de touchant et d'extrêmement comique. Le pauvre vieillard, dans sa folie, s'imaginait qu'il était un élève, au milieu de tous ces savants qui étaient ses professeurs. II prenait la pose d'un écolier attentif, humble et docile, et il écou« tait avec un respectueux silence ce cours que tous ces gens faisaient à cet unique écolier, mais bien souvent il ne comprenait rien à tout ce qui se disait, il donnait alors les signes du^plus profond désespoir et tendait le3 mains pour recevoir une punition.
Endymion Piqueprunq arriva bientôt en sautillant.
LE FAUBOURG DE PARIS PENDANT LA TERREUR. IHo
« Cénacle des fils d'Apollon, je vous salue, moi le plus humble de ses enfants. Hélas! j'ai une nouvelle cruelle à vous annoncer! Quand je dis cruelle, repritt-il, en regardant craintivement autour de lui, je sais bien que le peuple souverain ne peut pas se tromper et que ses arrèls sont toujours justes et bienveillants et.... »
Il mesura mentalement la distance qui le séparait de Barthélémy, le seul dont il pût, selon lui, se. défier, car nul client étranger n'était entré depuis le départ de Jacques.
Barthélémy était sur le seuil, fort attentif à ce qui passait à la barrière, dont on renforçait encore la gai^e.
u C'est cruel, continua le petit homniie vraiment touché. Je viens de la Conciergerie et du Tribunal révolutionnaire. Ils ont condamné à mort deux dès plus illustres de nos frères. Boucher et André Chénier. »
Le jeune ouvrier imprimeur pâlit, se leva comme d'un bond :
a Les misérables! » cria-t-il d'une voix rauque.'
L'épouvante se peignit sur tous les visages. Le second cocher disparut sournoisement. Le serrurier à la face énergique tira en bas le jeune homme qui retomba. Il cacha son front dans ses mains et on l'entendit bientôt c[ui sanglotait.
a Vous savez, continua Endymion, que chaque fois que je puis venir à Paris, je vais faire la cour aux geôliers pour qu'ils me livrent les vers que font les pri-
186 THERMIDOH.
sonniers et qu'ils entendent réciter. Voici le quatrain que Boucher a fait, le dernier.... »
Barthélémy se rapprocha,
« II va se passer quelque chose dans Paris aujour-* d'hui, dit-il, voici qu'on renforce le poste de 1^ bar-» rière, il me sembléque j*ai vu venir un piquet du corps des vétérans. C'est contraire aux droits de la section, je vais voir ça. Crassus, quitte les Fous et veille à la boutique. »
Le serrurier-forgeron dit à voix basse au cocher joufllu, en employant l'argot usité par les émigréis.:
« Le commerce ne va pas fort, les amis se fatiguent d'attendre de meilleurs jours. On avait dit que l'on attendait un coup de commerce sur les fers qui amélio* rerait la position.
-^ C'est vrai, répondit le cocher. J'ai mené avant-, hier le patron Roucidsoib (Boisdicour), il m'avait dit que nous aurions bientôt de l'ouvrage à retrousser nos manches, et que c'était la fm delà crise du commerce. Je ne l'ai pas revu depuis. Il se sera soûlé, on l'aura mis au poste. Sans lui, tout est arrêté. C'était notre seul lien avec les camarades. Nous «n'avons plus qu'à nous laisser couper la laine sur le dos. Les derniers mots qu'il m'a dit....
— Eh bien!
— Attends.' Ah ! oui. Voici ses derniers mots : Tous les bons citoyens doivent quitter tout, pgur aller dans les tribuî^es de la Convention écouter les représentants du peuple !
— Bien, dit le serrurier en se levant et en emmenant
LE FAUBOUaG DE PARIS PENDANT LA TERREJUR. 187-
le jeune homme, auquel il dit à voix basse : Encore un peu de patience, 11 se prépare quelque mouvement. On nous recommande de ne pas quitter les tribunes de la Convention, sans doute pour y paralyser les forces et l'influence des sans-culottes. Hélas I chevalier, que d'amis chers n'avons-nous pas perdus et que de pa-* ren ts bien -aimés I ... »
Tous disparurent. Il ne resta bientôt plus que le citoyen Crassus et Endymion. Celuirci se tourna alors vers son compagnon et après avoir regardé minutieuse-^ ment autour de lui, il lui dit à yoix basse ;
« Écoute, citoyen, les derniers enfants de ma muse. C'est une épigramme qui pourrait me mener à l'échafaud, mais quand le feu divin nous enflamme et que parle la fureur du dieu des vers, comment, au risque âe la vie, refuser les dons de son père Apollon!
D'un bataillon de sans-culottes Un ancien officier fut nommé commandant, Mais ne pouvant sur eux prendre auetfti ascendant, ^ Il les assemble un jour: Citoyens patriotes, Depuis assez longtemps, je crois, J'obéis à toutes vos lois.
Or, comme un pareil joug me lasse, Permettez que, sans plus tarder, Je me défasse de ma place.
Attendu que je veux à mon tour commander.
Hein ! il n'en est guère de meilleurs !
— Hou! hou! pas mauvais, répondit Crassus en grommelant. Défasse mauvais mot, trop prè8de/>/f?ce. Ascendant trop nouveau vocable » . '
188 TU£BM1D0R.
Et, tournant le clos, il tira tie sa poche le tout petit Horace de Westenius d'Amsterdam, et alla s'asseoir à côté du chevalier de Mimont, qui était resté comme un enfant mis en pénitence.
Endymion se promena, en boitillant, de long en large, cherchant des synonymes.
Un silence doux et charmant, interrompu par les chants d'oiseaux qui sortaient du fond du clos voisin, s'étendit sur le cabaret. Isabelle, encadrée dans ses vignes vierges, chantonnait quelque chanson de 3on enfance en berçant son fils. Le soleil faisait étincekr les cailloux, les vitres et la poussière qui chargeait les feuilles grêles des bosquets. Un vague murmure ven/iit de la barrière. On se fût cru au milieu des champs, dans une chaumière perdue au fond des bois paisibles. Qui eût pu songer à la Terreur, à cette ville hébétée, ensanglantée, effroyable? Qui eût pu imaginer que ce lieu si calme était le but de tant de pensées, l'objet des préoccupations des plus énergiques esprits? C'était bien pourtant dans ce bocage ensoleillé que s'étaient donné rendez-vous un certain nombre de ceux qui travaillaient à la révolution de Thermidor, la plus prestigieuse évolution de la fin du dix-huitième siècle.
Au milieu du calme profond qui régnait, une voix claire, joyeuse et railleuse d'adolescent se fit tout à coup entendre de l'autre côté de la muraille.
Elle chantait une chanson comme on n'en entendait plus, elle chantait, comme il semblait.que nul être, en cet enfer démagogique, n'eût osé le faire, une chanson satyrique contre les sans-culottes :
Fraterniisons, chers jacobins, Longtemps je vous crus des coquins
Et de faux patriotes.
Je veux vous aimer désormais, Donnez-moi le baiser de paix,
J'ôterai mes culottes.
Tous, et Isabelle elle-même, tressaillirent cVelTroi à
Taudition de ce chant blasphématoire, qui paraissait capable d'ébranler les murailles à Técho desquelles on le jetait et qui menaçait de mort tous qui l'entendaient sans dénoncer ou arrêter le chanteur.
Une voix grave et enrouée, une voix de vieux soldat, s'empressa de couvrir les derniers vers par un chant patriotique, Y Hymne des Versaillais:
Quels accents, quels transports, partout la gaieté brille! La France est-elle donc une seule famille?
Aux lieux mêmes où les rois étalaient leur fierté,
On célèbre la liberté.
Est-ce une illusion ? Suis-je au siècle de Rhée? J'entends chanter partout d'une voix assurée : Nous no reconnaissons, en détestant les rois, Que l'amour des vertus et l'empire des lois,
« Ah I ah I ah 1 cria la voix jeune ! Vieux farceur de
commandant 1 J'en mourrai de rire. Je vais vous
dénoncer comme voulant vous moquer de la Républi*
que, comme voulant vous moquer d'elle en lui faisant
des éloges outrées qu elle ne mérite pas. Partout la
gaieté brille I Mais c'est un tombeau, que votre Paris I
Une seule famille I Ah S abl ah! Non, commandant I
i90 THERMIDOR.
C'est trop de raillerie. Je vais vous dénoncer pour avoir raillé les jacobins du fond du marais fangeux du fédéralisme. Ah ! ah ! ah ! »
Il entra dans le cabaret en répétant ces derniers vers :
Donnons-nous le baiser de paix, J'ôterai mes culottes.
« Tiens, s'écria le chanteur qui était un joli garçon de dix-sept ans, à ToBil fin et malin, voilà le fils d'Apollon, Endymion Piqueprune. Je vais te dénoncer comme ayant composé cet hymne ridicule que chante, pour le déshonneur de la République, monseigneur le commandant de toutes les gardes nationales de Meudon ! Couic, j'irai voir comment s'entendent vos têtes dans le même bonnet, je veux dire dans le même panier, vos deux tètes, l'une grêlée et l'autre couturée de cicatrices. Elles se mordront. Ah I ah I Toi, citoyen officieux, petit singe en lunettes, apporte-nous un litre de vin de Clamart, c'jest suret.
— Ah! dit Endymion, qui avait fait la grimace à ces dangereuses plaisanteries I Toujouis joyeux, Paul Pourvoyeur. »
C'était, en effet, le fils, la punition providentielle, l'angoisse, l'adoration et l'enfer du terrible Pourvoyeur l'aîné.
L'enfant gâté, malin, spirituel et généreux, avait pris en un mépris indicible la République et il ne manquait aucune occasion de le témoigner avec audace.
Pourvoyeur tremblait à chaque heure de sa vie pour celte tête bien-aimée.
C'était la folie et le désespoir de son existencev C'était pour cela qu'il avait émigré à Meudon où les incartades antirépublicaines de son fils seraient exposées à moins de publicité! C'était pour pouvoir racheter à chaque heure cette vie que l'enfant sacrifiait et risquait à chaque heure, c'était en partie pour cela que Pourvoyeur s'enfonçait chaque jour plus avant dans l'ignominie. Il était l'âme damnée de Robespierre, et il s'était fait un monstre, afin de pouvoir offrir,- à un moment donné, en holocauste, un monceau de crimes, c'est-à-dire d'épouvantables services rendus à la démocratie, à la République, à Maximilîen.
Quand au commandant^ c'était un vieux soldat, brave comme l'épée et lâche comme un eunuque, dont Pourvoyeur avait fait son esclave, au nom de la Terreur. Ce soldat était chargé d'obéir à tous les caprices de l'enfant et de le sauver de tout danger. Il avait, comme nous l'avons vu, particulièrement pour mission de chanter de sa voix de rogomme des chants patriotiques quand Paul chantait des chansons d'aristocrate, et de tousser désespérément quand Paul insultait la majesté des sans-culottes.
11)i THERMIDOR.
OÙ Tauteur, qui Tient de sacrifier le drame k Thistoire, revient au drame sans abandonner Thisioirè.
Pendiint ce temps, Pourvoyeur Taînô et son cousin TEspion-Orateur quittaient la maison du baron de Balz, à la porle duquel Yvon leur avait dit les quelques mots que le lecteur se rap[)elle.
tt Et qui est ce Brestois, demanda Justin à qui, de son accident, il ne, restait qu un peu de pâleur et un âpre désir de vengeance.
— Patience, mon parent, dit le grand Pourvoyeur en clignant d*un œil satisfait ses paupières rouges et sans cils. Voilà un soleil qui a l'audace de ])iquer un vrai républicain comme un simple mortel! Patience! On peut te dire quelques petites choses. Bailleurs j'ai besoin de toi. Ainsi donc, tu n*as pas oublié qu'à la moindre distraction, maladresse ou mauvaise chance, atchitt! je t'envoie avec ta femme faire le mariage républicain dans le panier national.
— Tu n'as pas besoin de menaces,^ Pourvoyeur, dit Justin, que ses mésaventures rendaient maussade et courageux.
— Menacer 1 Pourvoyeur l'aîné est connu pour ne jamais menacer! Il fait et exécute. Je te donne un conseil, à cause de la grande tendresse que j'ai pour toi avec qui j'ai été élevé, et pour ta femme qui est une jolie femme. Mais assez. Écoute-moi avec la môme attention que si tu entendais l'Être suprême^
■ ^ iiii» ^ ^
i^M:w«p>«^<^«i'a^i«*«Mr ^"^
ïîE FAUBOURG DE PARIS PKNOANT LÀ TEUREUR. 103
— Je t' écoute, va.
— Tu n'ignores pas que le génie de la liberté est fécond en ressources et que, sans la vertu,* les sansculottes ne pourraient résister aux trames de leurs perfides, et sanguinaires ennemis. Mais la vertu republicaine enflamme les âmes les plus vulgaires, elle les fait sortir du marais fangeux de Tégoïsme et les pousae à dénoncer leurs parents et leurs plus chers amis. Sans Tamour vertueux de la dénonciation, la France serait perdue. J'ai^donc appris qu'il y avait à Meudon un repaire de vieilles aristocrates fanatiques. Ces ex religieuses bénédictines xi valent une servante jeune et fidèle, mais à qui j'ai communiqué le feu de la crainte républicaine et de la vertu patriotique. J'ai su par elle que ces vieilles fanatiques avaient avec elles une jeune fille fort liolle.
— Bon, je devine, dit Justin avec un ignoble sourire.
-^ Tu ne devines pas. Cette jeune fille a un amoureux qui doit l'épouser ces jours-ci, el, à ce que suppose la servante, cet amoureux pourrait bien être un homme important dans l'infâme parti des scélérats aristocrates. Quand doit-il l'épouser? La servante n'en sait rien. Elle ne sait pas tout...
•^- Quoique tu lui en aies appris beaucoup I hi ! hi I
— Je te pardonne cette gaieté. Elle me lassure sur 'état de ton cerveau, fort endommagé. La servante sait
seulement qu'on communique avec l'amoureux à l'aide des signes inscrits sur les murs des Carmes. Elle sait missi que \o\a» le» jours une vieilk? femme^ habillée
i9\ THERMIDOR.
comme une vendeuse de légumes des environs de Paris, doit passer à deux heures à la barrière de TOb* servatoire ou à trois heures à la barrière de Vaugirard,
-^ Et puis?
•«.- Tu es bien pressé, parent, dit sévèrement Pourvoyeur. Cette vieille femme doit donc dire à l'amoureux un mot, un seul, qui indique si c'est aujourd'hui le mariage. Or je guette tous les matins ceux qui s'arrêtent devant le mur des Carmes, et à deux et trois heures j'ai des affidés aux barrières. Je n'ai encore rien saisi. C*ela m'occupe. Car je vois, d'après ce que m'a dit cette servante. . .
— Que c'est quelque'chef du parti aristocrate. -—Je te ferai remarquer, parent, dit Pourvoyeur
d'un ton sec, que tu m'interromps comme si j'étais un simple suspect ou l'un de tes semblables, et que t« manques ainsi au respect que tu dois à un homme honoré de l'entière confiance du vertueux Maximilien. Que ça ne recommence plus. Je conclus : Ton Aristobule m'est suspect : je m'attends presque à le trouver à la barrière. Hél qu'en dis- tu? ,
— Je me tais, répondit froidement Justin.
— Tu as tort, répondit plus sèchement encore Pourvoyeur. Tu interromps ou tu te tais, à tort et à travers, sans songer à la personne avec qui tu es. Tu as tort. Je vois que tu conserves encore un peu de vieux levain d'aristocratie et que tu n'as pas assez de vénération pour les vrais républicains. Attention ! Songe qu'il y va de ta tète si tu te trompes d'un point ; je dis un point, et c'est bien peu, un point.
jm I 1 1 1 ■ I I I 11 II ■ I III I ' I - 1 1 ■ - I I — I II I I ■ Il
•«* Je t' écoute avec attention, dit humblement Justin.
— Tu vas donc aller à la barrière de rObservatoire, et comme les barrières sont fermées, ou à peu près, tu auras le temps de voir. Si tu vois une vieille maraîchère dire un mot à un homme, tu fais arrêter l'homme au noni de la loi. J'accours : j'ai un blanc-seing. Si tu n'as rien vu quand deux heures auront sonné, tu viendras en toute hâte m' avertir au Garde- française^ je courrai en voiture jusqu'à la barrière de Vaugirard, où j'arriverai avant trois heures.
— C'esf entendu, parent, dit Justin avec un joli sourire. Mais si je rencontre cet Aristobule?
— Un vrai sans-culottes, dit avec majesté Pourvoyeur, doit sacrifier même ses colères sur Tautel de la patrie. L'hypocrisie est une vertu, si c'est pour la République qu'on l'emploie, et le parjure est^aint, si c'est pour mieux respecter son serment civique qu'on en prête un autre faux. Si tu vois iiristobule, tu lui sauteras au cou et tu le remercieras du fameux coup de bâton qu'il t'a donné. Voilà qui est bien entendu, n'est-ce pas, citoyen parent? Oui, on peut te dire quelques petites choses, tu comprends à demi-mot. Nous passons donc au numéro 2. C'est ici que je réponds à la question sur le Brestois. Je ne sais pas pourquoi, murmura-t-il, je ne puis m' empêcher de rattacher le numéro 1 au numéro 2, et de croire que ce fameux aristocrate, cet amoureux, qui est eu rapport avec les gens de Meudon, est peut-être un proche parent du même aristocrcâte que Maximilien cherche.
10^; TUEBMIOOIT.
Apprends donc que les conspirateurs de la grande conspiration de l'Étranger se remuent comme il3 ne se sont jamais remués.
— Je lésais, murmura Justin.
— Us soQt parvenus à mettre la zizanie entre les républiciiins, à soulever les hébertistes, les dantoniens, les buzotins, les brissotins, les corrompus, les modérantistes et les indulgents, avec le reste des fédérés et des feuillants, contre le vertueux Maximilien qu ils vont forcer à la sévérité pour se défendre, lui et la llépublique, menacée par la coalition de toutes ces scélératesses. Ces infâmes ont inventé des papiers dangereux. Pour saisir ces scélérats d'aristocrates et leui's papiers, Maximilien sacrifiirait son bras gauche. Mais on ne savait rien sur ces misérables. Batz, Boid, Ker étaient-ils une même personne, trois personnes, deux personnes, ou des misques cachant d'autres personnages plus dangereux ? Le Comité de Sûreté générale, qui travaille pour son propre compte et en haine de Robespierre. . .
— Afin d'avoir les papiers compromettants pour Robespierre ?
— ïu l'as deviné. Donc, le Comité, la police particulière de Maximilien, la police de la Commune de Paris, les bureaux de surveillance du Comité de Salut public et le système d'espionnage, de suspicion et de dénonciation des jacobins, système si bien arrangé, rien n'avait réussi, lorsqu'un nommé Yvon le Brestois donna à l'Incorruptible les plus sûrs et les plus patriotiques conseilsif II dit que c'était un certain Le Rey
LE FAUBOUUG DE PARIS PENDANT LA TEUUEUft. 197
qui était Tâme de tout cl qui tavait les papiers. Il nous dévoila les tannièrcs où les aristocrates, et ce Le Rey en particulier, se cachaient. En effet, on a failli le prendre dix fois; on lui a fait une chasse terrible. On a saisi un de ses principaux compagnons, nommé Boisdicour. Le Rey n'échappera pas, tout Paris est soulevé contre lui.' On n'apas exactement son signalement; mais comme les ordres les plus sévères sont donnés aux barrières, à moins de voler comme un oiseau, Le Rey ne quittera pas la ville, le Brestoîs va s'expliquer et donner aujourd'hui même le signalement exact.
— Pourquoi ne pas le lui avoir demandé, pendant que tu lui as parlé tout à Theure?
— Je te permets celte interruption. J'y ai pensé; mais un bon républicain doit ^avoir toutes les vertus, même la prudence. Cet homme nous est nécessaire absolument, donc il ne faut pas le tourmenter. Il serait capable de se laisser guillotiner sans rien dire. De plus il est probablement fidèle à la république. Pourquoi le pousser, en lui montrant de la défiance, h être infidèle ? Mais je garde ma défiance, loujoui^s, toujours : c est la première vertu d'un Républicain. Ainsi, dès ce soir, la maison où nous venons de voir le Breslois va être surveillée, et demain fouillée. Mais il faut auparavant qu'il vide tout ce qu'il a dans son eac.
— Permets-moi, ô Pourvoyeur, d'être fier do compter parmi mes parents un homme de ton génie.
— Oui, répondit l'Observateur de l'esprit public
108 TUEBMIDOR.
avec simplicité. Je crois que j'honorerai mon nom et ma famille devant la postérité et Timpartiale histoire. Je vois que tu comprends les choses. On peut tout te dire. Il y a une troisième anguille sous roche. Je t'ai dit que^la fraction des Hommes d'État et des Indul* gents, la queue des Girondins et des Dantoniens se remue terriblement. On la coupera; mais en attendant elle met la patrie, en danger. Un des Girondins de province, l'Agent national du district, Louis^ Victor Desclusiers, est suspect de manœuvres contre MaXimilien, de concert avec les Tallien, les Bourdon de TOise, les Lecoîntre de Versailles, les Legendre de Paris, et tant d'autres. Nous croyons qu'il doit y avoir une réunion ce soir, quelque part aux environs de Meudon. J'espère avoir des renseignements là-dessus au cabaret du Garde- Française, car si je les vois dans ces environs, mes soupçons seront certifiés.
— - Mais ce Descluziers , n'est-ce pas ton ennemi personnel?
-— Oui, oui; aussi je le surveille, je le surveille particulièrement, car il fait la cour à dame Rose, qui l'adore, et sur laquelle toutefois j'ai jeté mon dévolu, me sentant trop veuf. Tu comprends que j'ai intérêt à le prendre la main dans quelque sac. Le commandant Plue doit être arrivé au Garde- Française. C'est lui qui est chargé de surveiller le Desclusiers, comme toi tu es chargé de surveiller une barrière, et moi l'autre. Voilà les rôles bien partagés. Sois habile, et tu y gagneras deux choses : la première, la vie, que la République peut te demander à chaque minute de ton
existence, et que tu lui dois; la seconde, une place de juré au Tribunal révolutionnaire, à dix-huit livres par lour, en place de Roussillon, qui va la sauter.
-^ Ah! mon illustre...
— Chut I je le sais. Quant à Plue, il y gagnera la jeune fille que doit épouser l'amoureux l'aristocrate, la jeun^ fille de Meudon. Plue sera son heureux époux. J'avais bien pensé à me l'attribuer ; mais la polygamie n'est pas encore rétablie, et j'ai vraiment une sorte de quelque chose pour dame Rose, qui est belle et riche... »
Il arrivait auprès du cabaret. Il fut interrompu par une voix claire qui chantait :
Donnez'nous les chemises
A Marât, Donnez-nous les chemises ; Nous savons à n'en douter pas Que vous les avez prises.
Donnez-nous les chemises
A Marat, Donnez-nous les chemises.
ft Tiens, *dit Justin avec un méchant sourire, voilà mon neveu qui chante... une chanson aristocrate, ma foi I du commencement de la République. »
Pourvoyeur l'atné était devenu pâle dès les premiers vers, et cependant il écoutait, tant cette voix lui semblait charmante; il écoutait avec une sorte de ravissement qui changeait presque complètement l'expression de son ignoble figure. On n'avait pas tardé à entendre
200 TUERMfDOR.
la voix enrouée du vieux soldat continuant son hymne vei'saillais :
Enfanta, guerriers, vieillards, épouses, filles, mères, Le riche citadin, Thabitantdes chaumières...
«Vous arrivez tard à la parade, commandant Plue,» dit le grand Pourvoyeur en entrant dans le cabaret. ^
Le vieux brave pâlit. C'était une terrible chose que de n'être pas tutoyé par le tendre ami de Maximilien.
tt Je... j'allumais ma pipe, et... il m'est venu une boufl*ée... de travers.
— On n'allume pas sa pipe quand on a une consigne, répliqua sèchement Pourvoyeur, ou alors ce n'est plus la bouffée, c'est la tête qui va de travers. Comment avez-vous laissé cet enfant venir ici aujourd'hui? Je suis bien heureux de te voir, Paul ! Il y a plusieurs heures que je ne t'avais pas vu. J'avais le cœur gros. Mais les circonstances sont difficiles. Il va y avoir quehiue combat, quelque tumulte. Après cela, je pourrai protéger même... »
Il allait ajouter : « Même mon fils; » mais il se retint par prudence.
« Tu me promets, n'est-ce pas? continua- t-il, d'être bien sage, bien sage. Pense, je n'ai que toi au monde... et Maximilien et la République, continua-t-il à haute voix, en regardant les assistants d^ un air de défi. Ah! je regrette que tune sois pas resté à Meudon. Pourtant, pouitant, je suis bien heureux de te voir, mon pauvre Paul. Tu me promets d'être prudent? Tu es léger, tu sais. Tu te plais à me tourmenter, hé ! pauvre
petit. Je ne t'en venx pas, au moins, c'est la gaieté de ton âge et de tes jolis yeux. Je m'ennuyais de ne pas les voir. Mais pourquoi es-tu venu? »
■ Il lui tendait les bras.
« Comment ne pas courir au-devant de son père, dit Paul avec un sourire amer, et en se détournant froidement. Pais j'avais besoin de savoir contre combien de vieilles femmes et d'enfants h h mamelle les sans-culottes avaient protégé la patrie depuis deux jours. » ;
Le chevalier de Mimont , fatigué de tendre la niain sans recevoir un coup de férule, avait quitté sa pose d'enfant mis en pénitence. Il s'était approché de Pourvoyeur Talné et l'avait salué avec les courbettes du meilleur ton :
(I Baron, dit-il, et vous chevalier, continua-t-il en s'adressant à Paul, je vous remercie de l'honneur que vous faites à ma pauvre gentilhommière, Je. suis confus de l'accoutrement où vous me voyez; mais, vous le savez, nous vivons dans un temps où les hoqnôtç3 gens ne sont pas de fête et sont obligés de se cacher sous les pourpoints du temps du roi Guillemot. Nous sommes persécutés, espionnés, régentés par un tas de grimauds et de faquins dont nous n'eussions pas voulu autrefois dans nos antichambres. Baron , et vous chevalier, excusez-moi donc, je vous prie, si vous me voyez vêtu comme un vieux Rodrigue. Mon Dieu , je me suis caché sous des habits de ramoneur quand tous ces coquins me poursuivaient, blessé que j'avais été en défendant le roi , que Notre-Seigneur hénissQ, contre les
30â TIIEBMIDOR.
révoltéâ, au 10 août. Lafleur, offrez à rafraîchir à ces gentilshommes.
— C'ommentI hurla Pourvoyeur le grand avec un blasphème, c'est à Paris, en thermidor, en Fan ÏI* de la République, que Ton peut encore être exposé à entendre de pareilles horreurs I Mais il y a de quoi mettra le feu k tout un quartlei* et faire raser jusqu'aux fon-* déments toute la quarante-septième section ! Demain , cette maison, ou j'ai entendu ces exécrables blasphèmes contre la République, n'existera plus !... En l'an II*I.%» et on nous accuse de cruauté!... Dès ce soir, je demande l'établissement de quatre guillotines supplémentaires! »
Isabelle était accourue. . ^
<• Citoyen, dit-elle en s' adressant à Pourvoyeur^ excusez mon pauvre père; vous savez qu'il a perdu la raison*
-^ Eh bien 1 il n'a plus besoin de sa tête, alors j et ceux qui, fille et gendre, ont pu entendre sans mourli* de pai*eilles horreurs, répétées chaque jour, oui» sané mourir, ou sans devenir fous eux-mêmes, ceux-là sont indignes de vivre, et ce soir même ils seront arrètésj et demain au Tribunal révolutionnaire ! » «
H était vraiment irrité, et il ajouta, en i^épondaut à un regard suppliant d'Isabelle, dont la prière même semblait l'exaspérer encore plus :
tt Tais-toi, et bénis l'Être suprême que ton enfant n'ait pas quelques années de plus. Il faut exterminei* toute cette race, qui a dans les veines le sang des tyrans. Tais-toi , te dis-je. »
Isabelle se taisait en regardant son enfant; mais une légère rougeur colorait les pommettesde ses joues pâles^ et quand elle tournait ses regards sur rObâervateur de Tesprit public, c'était avec une calme et intrépide dignité qui rendait ce deraier fou furieux,
« Tais-toi, si tu ne veux pas que je brise la tèté de ce louveteau. Oui, je l'ai dit, demain cette maison sera raséei
-^ Qu'est-ce qui dit de ces folles-là? a' écria Uiie vqix rude. Qu'est-ce qui ose dire ça devant moi, Barthéle* my, sergent de la 10* compagnie de la quarante-septième section et premier officieux de ce cabaret ?
— C'est moi, moi, Pourvoyeur. Et tu peux dès maintenant chercher une place, si tu ne veux pas qu'on t'en offre une à. la Conciergerie. »
Le grand garçon ne savait de quoi il s'agissait. Mais comme tout lé nionde était coupable, puisqu'on vivait sous la tyrannie, et comme tout le monde était màlti*e^ puisqu'on vivait-sous l'anarchie^ il suffisait d'être me* nacé pour être logiquement suspect, é( condamnable^ et exécutable; il s'éloigna et se tint hors du seuil, guettant le retour do Heurtevent.
« Toi, vas faire tes paquets pour l'autre monde. Vieil aristocrate» dit Pourvoyeur au chevalier de Ml* mont qui ne l'entendait plus et dont toute l'attention était fiiée sur Plue. Et toi , la belle, va embrasser une dernière fois ton enfant puisque la République, dans sft magnanimitéj veut bien lui laisser la vie, et vas avertir ton aristocrate de mari qu'il.;.
^^ Ne prenez pas tant de peine, citoyenne) dit Pau)^
^Oi TUEBMIDOR.
de sa voix claire et douce. Mon père, mon pèi'c oui , conlinua-l-îl d'une voix amère, veut rire.. Je^ vous promets qu'il n'arrivera rien, ni à votre enfant, ni à vous, ni à votre père, ni à votre mari.
— Qui dit cela,. s' écria Pourvoyeur avec rage? — ■ C'est moi , mon père, mon père !
— Eh! bien, petit... petit... tais-toi et va- t'en, tu vois que je suis furieux dans mon açnour pour la patrie, et d'ailleurs avoir entendu de pareilles choses et ne pas les dénoncer, ce serait m' exposer...
— Ne l'écoutez pas, continua Paul avec la même sérénité! et rentrez en paix, citoyenne. Je vous garantis votre tranquillité. »
Pourvoyeur jeta sur son fils un regard sombre, (c Cette fois, malheureux enfant gâté, tu ne l'emporteras pas, je le jure.
— Mada'me, dit une troisième fois le jeune homme, en répondant au regard sombre de son père par un regard dédaigneux, madame, rentrez en paix. Je vous garantis votre vie sur
— Sur quoi, misérable enfant? A la fin je me révolte !
— Sur ma vie, répondit Paul, en scandant ces trois mots, et en jetant sur son père un regard si ferme» que celui-ci s'arrêta brusquement. »>
Il y eut évidemment en lui un moment de lutte terrible. Et si ce n'eût pas été une sorte de crime contre nature que de supposer une telle sensibilité dans l'âme d'un pareil monstre, on eût pu affirmer que ses yeux se remplissaient de larmes. Peut-être
aussi était-ce des larmes de rage, d'une rage impuis-
santé contre la faiblesse paternelhî.
Il se détourna. Il était vaincu.
L'enfant n'était pas lui-même complètement pur. Le milieu où il avait vécu n'avait pas été sans corrompre quelques-uns de ses meilleurs instincts. La haine du crime et le mépris du mal avaient surnagé, mais ils étaient devenus aveugles, ils avaient détruit jusqu'à la dernière ombre de la tendresse filiale; et dans cette lutte de Paul contre son père, il y avait autant de bravade que de générosité. Il se garda bien d'utiliser et d'affermir son triomphe, au profit de ces pauvres gens, en en profitant modestement. Son unique pensée fut do parader devant cette jeune femme, en lui montrant l'étendue de sa puissance, au risque de faire à ses protégés un ennemi mortel et désormais iiréconciliable.
Après avoir jeté sur Isabelle un regard d'une admiration un peu effrontée et s'être ainsi payé du service qu'il venait de rendre, il continua sa chanson tandis que son père grinçait des dents :
Avait-il des chemises,
Marat?
Avait-il des chemises?
Moi je crois qu'il n'en avait pas, Où les aurait-il prises?
Avait-il des chemises,
Marat?
Avait-il des chemises?
« Tonnerre de Dieu! commandant Plue, s'écria
Pourvoyeur d'une voix tonnante. Vous me paraissez enrhumé aujourd'hui ! Eh bien, si vous n'avez plus de de gorge au service de la patrie, à quoi bon la garder 1
A quoi bon conserver une vieille bête comme »
Le vieil et brave soldat, U*erablant, entonna précipitamment — ■ et c'était par délicatesse que le pauvre homme s'était détourné, au milieu de cette querelle du père et du fils — son hymne patriotique :
Enfants, guerriers, vieillards, épouses, filles; mères. Le Tiche citadin, l'habitant des chaumières, Tous jurent réunis par la fraternité, De mourir pour la liberté.
En chassant les Tarquins, Brutus ne vit que Rome : Pour réformer le monde, instruits par ce grand homme, Nous ne reconnaissons, en. détestant les rois, Que l^aniiour des vertus et l'empire des lois.
Pendant ce duo, Pourvoyeur reprit ses esprits égarés par la fureur^ et nous pouvons lui reûdre cette justice qu'il avait merVeilleusement le génie de l*itttrigue. Le sentiment douloureux soulevé en lui dis* parut vite quand son imagination lui représenta tous les fils bien tendus de la trame qu'il tissait.
a Piqueprune, viens ici, cria-t-ll d'une voix railleuse. »
Le petit poëte grêlé , qui causait avec Crassus d^Eupolis et de Gfatinus, fit un bond comme si oft venait de le piquer par derrière; et tandis que son Compagnon cachait ce précieux trésor, son Horace, au milieu de quelques lambeaux sordides qui doublaient sa carmagnole, Endymion s'approcha.
Pourvoyeur fixa sur lui ses prunelles enflammées qui semblaient plus enfiellées que jamais, et le petit bomoie se tint tremblant sous ce regard féroce.
(c Citoyen poëte, dit d'une voix froide ce pur modèle du terroriste, tu &à un de ceux que le scélérat Ghaumette, avant sa chute et quand il était encore animé par le souffle de la liberté, avait rangés dans ce portrait admirable qu il fit de toutes les classes de suspects.
•^Citoyen,..
«-- Tu es un de ceux qui, sans avoir jamais rien fait contre la République, n*ont jamais rien fait pour elle avec enthousiasme. Ce sont les pires ennemis de la patrie.
— Citoyen voisin et ami, dit Endymion d'une voix étranglée, je ne te comprends pas. J*ai toujours payé ©es impositions patriotiques, toujours rempli exactement mon service de garde national ; j*ai offert des premiers ma maison à la recherche du salpêtre; j'ai donné à toutes les quêtes de ma -section ; j'ai contribué pour un cinquième à l'offre d'un cavalier jacobin; j'ai...
— Oui, oui, je connais ta litanie, la litanie de tous les modérés. Et il y a dans les prisons, en ce moment, cent mille suspects qui ont répété ce que tu dis là aux comités de leurs sections qui les oAt fait arrêter. Ton cas est pire encore : tu fais des vers. Qu'est-ce que la patrie peut faire de ça? Un hymne patriotique par an, un poète sur tout le soi de la République, n'est-ce pas assez 1 Ne sais-tu pas ce qu'a dit le grand citoyen