TllEHMIDOn
peintre David, Tami de Maximilien : « On peut tirer à mitraille sur les artistes sans craindre de tuer un patriote? » As-tu oublié ce qu'on disait dernièrement à la tribune de la Convention : u Les talents toujours conspirateurs? » Tu entends, toujours conspirateurs!
— Citoyen, je crojyiis que je pouvais compter...
— En ce moment même passent devant le Tribunal révolutionnaire deux poètes , jlndré Chénier et Roucher. De quoi les accuse-t-on? uniquement d'avoir fait des vers! Ils sont en ce moment même condamnés
à mort : pourquoi ? uniquement parce que de telles gens sont toujours censés conspirer contre la démocratie, et ne peuvent s'en empêcher. Et quand les maîtres vont mettre le nez à la lucarne nationale, tu voudrais qu'on épargne un poétraillon comme toi.
— Citoyen, dit Endymion, en se redressant un peu sous rinjure qui attaquais, ses rimes, sans doute André Chénier, oui... heu... mais c'est peut-être un» crime anticivique que de louer leurs rimes... Toutefois />oetraillon me semble, hem !... je ne sais pas si l'obscurité vaut mieux que la gloire, pour échapper... hem! non, ce n'est pas cela que je veux dire... je suis un bon citoyen et je l'ai prouvé en toutes les circonstances de ma...
— Ah! vraiment. Eh ! bien, si tu veux, nous prierons le citoyen Fou quier-Tin ville d'envoyer demander au citoyen Capronnier, ou au citoyen Van Praet, sousgarde des imprimés à la Bibliothèque Nationale, ce qu'il y a à la louange du tyran, sous la signature d'Eiidymion dans XAlmanach des muses de l'an...
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LE FÂUBOUR^ DE PARIS PENDANT LA TERRECn. 200
— En ce temps-là, murmura Endymion en pâlissant, le tyran. ,.
— Je crois, cria Pourvoyeur d'uiie voix tonnante, que tu vas prendre la défense de Louis le Raccourci. Eh bien, si tout cela ne suffît pas, nous relirons, comme je t'ai déjà dit souvent, la pétition des vingt mille. Nous y trouverons un nom mal écrit, mais en demandant au citoyen Couthon de mettre ses lunettes, il retrouvera bien Piqueprune. »
Le pauvre homme était altéré, hébété, vaincu. C'était tout ce que voulait, pour le moment, Pourvoyeur. 11 avait besoin des services d'un esclave, il s'en était fait un par la terreur. 11 savait que Piqueprune allait être pour lui un instrument aussi sûr, aussi fidèle que les plus enthousiastes sans-culottes.
a Mais j'ai pitié de toi, reprit-il d'une* voix moins âpre. Nous laisserons pour aujourd'hui dormir les lunettes du citoyen Couthon. Je veux même, car tu n'es pas un méchant voisin et tu es rempli de finesse et d'intelligence, il ne te manque que la flamme patriotique pour mériter les honneurs de la patrie, je veux donc t'offrir l'occasion de te régénérer dans l'aspect d'un grand citoyen. Je veux te procurer la vue de l'Incorruptible. Écoute-mor bien. Les plus cruels supplices, ou le pardon complet et les honneurs civiques : voilà ce qui t'attend, selon que tu feras bien ou mal cette commission... Tu écoutes bien, hé?
— Oui dtoyen, comme si tu avais la voix de la patrie elle-même.
— Bon. Tu vas aller vers le citoyen Robespierre; tu
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demanderas à lui parler de la part de TObservateur, Il est chez lui : il te recevra. Tu as vu ce matin, à ce que m'a raconté Justin, à la section Mucius-Scaevola un citoyen nommé Aristobule. Tu as Tœil vif : tu as rediâr^ que son apparence. Tu la dépeindras au citoyen éminent et vertueux; tu lui demanderas si ce n'est pas le même portrait que lui a envoyé le Brestois. S'il répond oui, tu reviendras le dire ici, sans en toucher un mot à d'autres qu'à moi. Avant cela, tu diras au grand Maximilien que cet Aristobule ne doit pas, ne peut pas quitter Paris avant trois heures. Il faut qu'il envoie d'ici là son signalement à toutes' les barrières. Je me charge du reste. Tu as entendu, bien compris. Marche I Ah! c'est le plus jeune des fils de Duplay qui est chargé d'introduire les gens chez l'Incorruptible; tu sais?.., Duplay le menuisier, chez qui demeure Robespierre, et dont la fille aînée à l'honneur d'être... Enfin, dit-il en voyant Paul s'approcher, tu demanderas le plus jeune des Duplay, celui qu'on nomme le Fou. Va; pas un mot ! »
Endymion Piqueprune sortit en trottant, après avoir demandé toutefois s'il lui était permis de prendre une voiture. Ce qu'on lui avait concédé — pourvu que ce fût à ses frais, bien entendu.
(( Quant à toi, dit Pourvoyeur l'alné à Justin en lui montrant de l'œil Paul qui pouvait entendre, tu vas aller à la barrière de l'Observatoire, et tu vas montrer au commandant de la garde l'ordre qui l'autorise à faire arrêter celui que tu désigneras. Si tu vois Thommeà la barbe blonde. . . , eh bien, si tu le vois, c'est
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une présomption que le génie de la liberté, qui s'agite dans mon cerveau, ne m'a pas trompé. Tu lui feras bonne mine à cet homme, malgré les coups de bâton qu'il t'a donnés ce matin. Si tu le vois échanger un mot avec quelqu'un qui vient du dehors, fais-le arrêter immédiatement. Sinon, viens m' avertir en toute hâte. Va. »
Setae QOAjugale après laquelle reparaît Arlstobule,
Paul s'était éloigné après avoir jeté sur son parent Justin un regard de mépris, et tandis que le commandant Plue, espérant que les chants avaient cessé, retirait sa pipe de sa poche, le jeune homme s'en alla causer avec Isabelle, qui avait répris sa place à la fenêtre,
Pendant ce temps, Heurtevent revenait lentement et l'oreille basse.
« Citoyen vainqueur, dit Barthélémy qui se porta â sa rencontre, il y a là un citoyen qui a voulu tout tuer, en disant que le vieux était un aristocrate. Je lui aurais bien fait son affaire, mais il a dit qu'il était un ami de Robespierre, et je suis parti de crainte de faire un malheur.
— Tu as raison, mon pauvre garçon. Tu es fidèle et solide, toi ; mais il n'y a plus que des lâches dans le monde. Il faut filer doux. »
Il entra. Son premier regard se porta vers la fenô-
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212 TUERMIDOR.
Ire, et il fronça le sourcil en voyant un beau jeune homme en conversation, qui semblait intime, avec Isabelle.
« Citoyen cabaretier, cria Pourvoyeur, sers-nous une pinte de vin si tu veux boire avec nous. Sinon, car les libertés sont libres et je sais m'incliner devant les désirs de mes frères, sers-nous la cliopine, ou plutôt deux demi-setiers, pour moi et le comniandant Plue, et le poisson pour ce jeune homme.
— Crassus, cria Heurtevent, sers les deux demi-setiers et le poisson.
— Ah ! il paraît que tu ne veux pas boire avec nou3 ! Tu sais que je paye au prix du maximum, moi.
— C'est la loi.
— Et pas de pourboire, moi.
— C'est bien, nous en reparlerons.
— Ah! non, nous n'en reparlerons pas. »
Heurtevent serra le poing; mais il recevait ce qu'il
avait donné : il subissait la brutalité d'une tyrannie plus forte que la sienne.
. II s'avança vers la fenêtre et en éloigna brusquement le jeune homme. Celui-ci s'éloigna, mais en chantonnant, pour se venger, un des couplets de la fameuse chanson de Cadet Rousselle, un de ceux qui avaient le talent d'exaspérer les soldats et les gardes nationaux, c'est-à-dire ceux qu'on nommait vulgairement les bletis.
Cadet Rousselle a des plats bleus Qui sent beaux, qui iVvont pas au £éuy
Si vous voulez en faire emplette, Adressez- vous à la Fayette.
Ah ! ah !. ah oui vraiment, Cadet Rousseile est bon enfant.
Cette fois le commandant Plue ne protesta pas et ne chanta pas : il était aussi insulté que Heurtevent pouvait Tètre, dans son honneur de soldat. Il trouva ces « plats bleus » durs à digérer, et il avait tué deux hommes pour cet hémistiche : qui n'vonl pas au feu.
Il baissa les yeux, dont il n'osait même pas montrer la colère; Heurtevent feignit de n'avoir pas entendu.
« Tu as de beaux amis, citoyenne, dit-il amèrement, et qui insultent bien ton mari. Est-ce toi qui lui en as donné commission .
— Je ne sais ce que vous voulez dire. Ce jeune homme nous a sauvé la vie, à mon enfant, à mon père et à moi. Un de vos anciens compagnons de... de guerre voulait nous exterminer, ou tout au moins nous faire arrêter, ce qui revient au même, pour des paroles qui échappent à la folie de mon pauvre père. Ce jeune homme nous a sauvés. Eh bien ! quoi?
— Rien. On n'a rien décidé. Les Montagnards sont devenus tous des lâches. Ils tremblent devant le tyran Robespierre : ils n'osent pas remuer, parce qu'ils espèrent qu'on a exagéré la méchante intention du tyran contre eux. Ces Montagnards, si braves contre Capet, ils sont devenus tremblants devant l Incorruptible, llien ne les décidera que la certitude qu'ils n'ont pas pas d'autre moyen d'échapper ; et tant qu'ils verront
cet autre moyen, ils courberont la tête. Ce n'est pas Tamour de la liberté, ce n'est pas l'amour de la République qui les guide, c'est le vil égoïsme. Ils s'étaient décidés à résister parce qu'on leur avait dit qu'il y avait des papiers de la main de Robespierre qui mettaient leur tète à pri^* Puis^ comme on n'a pas voulu leur montrer ces papiers, ils font signe de croire que ces papiers n'existent pas. Mais ils savent bien qu'ils existent I seulement ils veulent se donner un prétexte pour ne pas bouger. Ils disent donc que ce sont des machinations de l'étranger pour diviser les républi- . eains.
^ Et yous^ qu'ave^vous décidé? demanda Isabelle froidement*
•— Et quand môme on leur montrerait ces papiers, ils trouveraient encore un prétexte pour ne pas bouger. Us verraient dans ces papiers qu'ils ne sont pas tous exposés, et qu'il n'y en a que quatre de proscrits^ quati^ ou six, ou dix, et il n'y en aurait que quatre,^ ou six, ou dix qui bougeraient.
-«-Et vousf demanda de nouveau Isabelle, plus froidement encore.
-<- Moi? Eh bien l est-ce que je puis soulever Paris à moi seul?
•— Je ne vous demande pas quel prétexte vous avex trouvé pour ne pas bouger ; je vous demandais ce que vous aviez ïlécidé. Rien, comme les autres, comme tous ceux que vous blâmez. Et vous ne voyez pas que les reproches que vous leur faites retombent sur vous^ et que ce que vous dites pour vous excuser de vous tenir
LE FAUBOURG DE PARI8 PENDANT LA TERRËUft. 215
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coi, ils îe disent aussi. Et moi, je vous juge comme vous les jugez,
-r^ J'ai dit que c'étaient des lâches, citoyenne, dît Heurtevent qui était devenu rouge, puis pâle, et dont la voix se faisait rauque. »
Isabelle le regarda avec un calme glacial.
« Vous faites ce qu'ils font, je dis ce que vous dkes. Vous serez peut-être brave contre votre femme; maid si vous courbez plus longtemps la tête, si vous laissez votre femme et votre enfant exposés à être de jour en jour, d'heure en heure, pris, saisis, emprisonnés, tués, sans raison, sans défense, sur le caprice d'un ivrogne^ d'un coquin, d'un de vos clients qui aura voulu m'embrasser et à qui j'aurai refusé; moi qui défends mon enfant, je dis que vous êtes un lâche. »
Heurtevent recula; il tourna sur lui-même» Il crut entendre un ricanement qui sortait du fond du bosquet où était Pourvoyeur.
Il revint pourtant près de la fenêtre.
« Il y a du vrai là-dedans, citoyenne \ et comme tu dis, tu défends l'avenir de ton enfant. iMais, demandait-il en attachant sur sa femme un regard étrangement inquisiteur, que veux-tu que je fasse? »
Il regarda autour de lui.
« Voudrais-tu donc que j'aille assassiner Robespierre? demanda-t-il à voix basse.
— Interroge cette statue que tu as mise sur l'autel de la patrie en place du Dieu que j'adore; interroge Brutus. Crois *tu qu'il ait demandé conseil à sa femme?
— Elî bien, celte fois-ci, cria Heurtevent, je n'ai plus de doute : lu es une coquine. Tu veux te débarrasser de moi pour épouser quelque muscadin, celuici, par exemple, qui soi-disant t'a protégée. Eh bien ! celui-là, du moins, ne sera pas un fameux mari. »
Il tira son sabre et se précipita vers Paul.
« Jeune homme, dit-il, tu t*es mêlé de ce qui ne te regarde pas ; tu vas me le payer !
— Tiens! dit le jeune homme en ricanant, faut-il que le mari me coupe le cou parce que je n'ai pas voulu que mon père coupe celui de sa femme? Mais tout ça ne me regarde pas : je suis le fils fainéant d'un roi républicain. C'est Plue qui est chargé de recevoir les coups de sabre pour moi. «
Pourvoyeur et Plue s'étaient avancés, plus prompts que la parole. .
« Tonnerre de Mayence, dit ce dernier en tirant son sabre, ça me fait plaisir de trouver enfin un sabre à qui parler. Là, on n'a pas crainte de se tromper de parole et que la langue fourche. Allons, vieux lapin, en garde 1 Ah! à la bonne heure. Je t'embrasserais volontiers, Heurtevent; tu me soulages, tonnerre! »
Isabelle s'avançait à son tour. Les deux soldats étaient en face l'un de l'autre, le sabre levé. Le chevalier de Mimont, le fou, bondit. Mais il ne ressemblait plus au fou. Sa tête s'était redressée, sa taille avait retrouvé toute sa fierté, et rien dans son œil ne rappelait ce vague et souriant hébétement qui lui était devenu habituel.
Avant qu'un coup eût pu être porté, il s'était jeté
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entre les deux armes, les relevant Tune et l'autre de SCS mains qui laissèrent tomber bientôt quelques gouttelettes de sang.
« Morbleu! sergent Plue, il parait qu'on ne reconnaît plus son ancien capitaine? Ah! on ose se tenir en armes devant son officier et dégainer sans permission ! Arrière, morbleu 1 Soldats dé Picardie, arrêtez le traître. Ah I c'est ainsi? Eh bien, je vous ferai passer par les baguettes, si vous dites un mot ; et, en attendant, deux heures du cheval de bois ! »
Plue reconnaissait, en effet, son capitaine, et par un reste du long respect et de la vieille discipline, il recula. Mais le vieillard avait déjà repris sa physionomie débonnaire.
« Ehi monsieur mon gendre, dit-il, quelles manières et quelle tenue ! Est-ce là une conduite à un gentilhomme ! Voulez-vous que tous ces gens à€ con-» dition qui nous entourent vous prennent pour un benêt? Quelle conduite à la Dandin! De la jalousie, comme les petites gens? N'allez-vous pas faire croire que, au lieu de donner ma fille à un homme de qualité, je l'ai laissée prendre à quelque maraudaille, à quelque faquin digne d'être laquais, et qui, n'ayant jamais su se mettre au ton de l'étiquette, montre, par une jalousie bourgeoise, qu'il ne se sent aucunement digne d'avoir épousé une fille de bonne race ? Allons, vicomte, ne laissez pas croire que vous êtes je ne sais quel gueux, quel coquin, quel vil et plat chien parvenu par violence à une situation volée. »
Pendant ce discours qui détendait singulièrement
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la situation» Aristobule entra dans l'auberge avec son air crâne et en faisant un beau moulinet.
« Citqyen, dit-il en touchant le bras de Paul, si tes» moyens pécuniaires et politiques te permettent de porter une montre, sans passer pour un muscadin, je ne serais pas fâché d'y jeter un regard. Tu es un bon drille, tu en as le visage, et tu sais que les montres sont faites pour être regardées comme les jeunes filles, ça ne blesse et n'appauvrit pas plus les uns que les autres. »
Paul se retourna à cette voix joyeuse qui résonnait sympathiquementàson oreille. Bacbe blonde ! Ces mots qu'il avait entendus dire à son père lui revinrent à l'esprit en regardant Aristobule.
« Je parie, dit-il à mi-voix, que tu veux savoir s'il est deux heures. »
Un nuage passa sur les yeux de Vulmer de Logerabrune.; Mais il fit bonne contenance. (Comment ce jeune homme pourrait-il savoir. 4. C'était le hasard«.» la proximité de cette heure-là.*.
« Cest toi qui as donné un coup ce matin h Justin Pourvoyeur, r&pion-Qrateur, continua Paul. Eh bien 1 défie toi de tous les Pourvoyeurs. Et surtout de celuilà, que tu vois là, avec ces sabots à J^as-reliefs sculptés. C'est le grand Pourvoyeur, il est espion-orateur aussi, et on l'appelle Grand, parce qu'il est bourreau par^dessus le marché. Et c'est mon père. »
Il prononça ces mots d'une voix âpre.
«Il me semble^ conclut Paul à voix plus basse,
qu'il a donné ton signalement toxit àTheureàuii autre espion.
-^ Je ne sais ce que tu veux me chanter là, dtoyeD^ dit Arisibbule. »
Et il continua son chemin jusque vers Isabelle. Il tressaillit en la regardant, et ne put s'empêcher de laisser échapper un geste de surprise en apercevant M« de Mimont.
Où Pourvoyeur pelotte en attendant partie.
Pourvoyeur avait jeté un coup d'oeil vif sur le nouvel arrivant.
(1 En voilà un, pensa-t-il, dont les traits ne me partiront jamais de la mémoire, quelque déguisement qu'il prenne. »
Puis il avait détourné les yeux et semblait tout entier livré à la somnolence que procure le tabaci Cependant, de temps en temps, ses paupières enflammées se relevaient et le rayon aigu de son regard suivait celui en qui cet espion de génie avait quasi deviné l'ennemi principal de la dictature robespierrienne*
Peut-être avait-il vu les gestes de surprise qui avaient échappé à Vulmer à l'aspect d'Isabelle et de son père. Mais il n'avait pas bçsoln de nouvelles preuves. Dès rentrée d'Aristobule au cabaret, tous les soupçons de Pourvoyeur s'étaient presque changés en certitude. Il était convaincu qtfil allait le voir se diriger vers la barrière, car deux heures approcïiaient.
Seulementon n*a pasoublié — car tous les fils de cette révolution de Thermidor furent ^i nombreux, si menua, »i enchevêtrés qu'il faut rappeler, de temps à autre, la disposition exacte de la trame — à l'heure présente on n*a pas oublié qu'à ce moment c'était seulement le fiancé de Marie-Thérèse qu'il poursuivait. S'il eût pu avoir quelque ombre de certitude sur cet autre soupçon qui l'engageait à voir dans Aristobule un des grands ennemis de Robespierre, il l'eût saisi immédiatement. Mais c'était seulement son instinct de défiance, la vivacité de son imagination diplomatique et peutêtre quelques vagues indications échappées à Marie- Thérèse et redites par la servante traîtresse, c'était tout cela, bien confus, comme on voit, qui l'^avait décidé à envoyer le poète Endymion à Robespierre. De là seulement pouvait venir une réponse claire.
Vulmer avait bien reconnu la meilleure amie de sa' fiancée. Il n'avait pas eu occasion depuis ces vingt derniers mois d'entrer au Garde 'française^ et depuis les massacres de Septembre, il n'avait pas revu Isabelle ni M. de Mimont. Il comprit toute la suite de cette histoire, qu'on ne lui avait jamais bien expliquéç. Un nuage de tristesse traversa son front.
Pourtant tout était alors si changé, toute âme était tellement triste, toute situation si douteuse, la lâcheté si commune, et il y* avait tant d'exemples d'infâmes trahisons que le jeune homme n'osa même pas se donner à connaître à cette meilleure amie de Marie- Thérèse. Il reprit vite sa physionomie insouciante et effrontée.
Quant à Isabelle, le reconnut^elle ? On eût pu le soupçonner au regard qu'elle lança à Pourvoyeur, et qui semblait dire : ce misérable nous surveille-t-il toujours? En tout cas, pas un muscle de son beau visage ne bougea.
« Que veux-tu, citoyen? demanda-t-elle avec indifférence.
— Tout ce que tu peux me donner de meilleur sur cet assignat de cinq sols, et l'heure par-dessus le marché, ma belle citayenne, si tu veux que j'y joigne un baisen..
— C'est moi qui vais t'en donner une, d'accolade, scélérat, dit Heurtevent en saisissant Vulmer par le
collet. Tiens, continna-t-il, tu as là un drôle de collet à ta carmagnole, il est roide comme du bois.
— Ah! ahl s'écria la voix profonde d'un gros homme qui entrait et qui fit la grimace en entendant cette remarque sur le collet. Ces mirli flores ! ça dénatui*e tout, même la sainte carmagnole. Il paraît que • c'est devenu la mode de les roidir.
— Oui, et mon bâton est plus roide encore, coquin de cabaretier, s'écria Aristobule en faisant le moulinet, tandis que Heurtevent s'élait mis en garde le sabre nu. Je vais te faire sauter ton aiguille des mains et avec satisfaction, car tu me parais empesté de négociantisme.
— Allons, la paix ! qu'est-ce qu'il y a? Faut-il, reprît le gros homme, que les bons patriotes s'extermiminent entre eux, quand il y a encore tant d'aristocrates !
î^â THERMIDOR.
— Vois-tu, Boulanger — car c'était notre ami, — c'est cette espèce de muscadin à souliers lacés, dit Heurtevent, qui a voulu embrasser. . .
— Le poupon ! s'écria Aristobule. Et voilà mon benêt qui s'imagine que je m^en vais, comme ça« en plein jour
— C'est bon, s'écria Heurtevent. Bois, va-t'en, et qu'on ne te revoie plus.
-^ Je bois, je m'en vais, mais tu me revëiras. Salut, belle citoyenne. Ton mari m'a mis en goût. Au revoir. »
Il disparut, escorté par les éclats de rire des deux Pourvoyeur et du commandant Plue. Heurtevent jeta sur eux un regard sambre ; mais il fut distrait par le Boulanger, qui l'emmena dans un des coins éloignés et qui commença avec lui une conversation à mi-voix. Il se faisait rendre compte de l'assemblée qui venait d'avoir lieu chez le juré Roussillon, et qui, nous le ré- ' pétons encore, n'avait pas abouti, tant était grand l'effroi qu'avait insj)iré aux Uons, aux tigres, aux loups et aux hyènes le renard suivi de son armée de chacals.
Pourvoyeur connaissait bien le Boulanger. La conduite de celui-ci avait été toujours tellement habile que même ce roi des espions, qui avait, comme son patron Maximilien, le génie de la défiance, n'avait pu concevoir aucun soupçon. 11 ne le regardait donc pas comme suspect, — et c'était merveille — mais il le détestait.
C'était, en effet, une des lois de la position et du système de Robespierre de haïr, de poursuivre et
.^T.. ^ ffliMllMWa» nUi Mm^ ^ .^.
d'abattre tous ceux qui, petits ou grands, sur la place publique ou à la Convention, avaient gagné une part de la faveur populaire sans en faire remonter Thom' mage à l'être suprême de la -République, au citoyen éminent, intègre et vertueux.
Pourvoyeur se dirigea vers les deux causeurs. Il n'était pas fâché, d'ailleurs, de tromper son inquiétude. Il se disait qu'il avait en ce moment, en main, et sa fortune et le salut de son enfant, de Robespierre et, de la République. Tout cela reposait sur un mécanisme compliqué, délicat, où le dérangement du plus petit rouage pouvait tout abîmer. Il n'avait pas eu le choix des moyens. Il comptait bien sur sa finesse, son énergie et son sang-froid. Mais il avait la fièvre de Tattente, jusqu'au retour de Justin et d'Endymion.
« Eh bien, qu'est-ce que vous dites là, vous deux, des affaires publiques? demanda-t-il sévèrement.
— Ah ça, dit Heurtevent, d'une voix irritée, est-on libre, ou ne l'est-on pas?
— Mais, lu sais bien que non, répliqua Pourvoyeur, en le regardant avec étonnement. Es-tu devenu fou, par hasard ? Est-ce le mariage qui te trouble la cervelle?
— Tonnerre !
— Mais c'est conforme aux principes, comme dit Justin. Voyons, est-on libre de conspirer ? Non, j'imagine. Eh bien, A on n'est pas libre de conspirer, on n'est pas libre de parler bas, et tout individu a le droit et même le devoir de savoir ce.que vous dites, ce que vous pensez et de le répéter, afin qu'il n'y
ait plus sur le sol de la patrie que des frères, heureux de vivre à côté les uns des autres et de pouvoir penser Tun comme l'autre et compter Tun sur l'autre. C'est pour cela, qu'on extermine avec justice ceux qui ne pensent pas comme les autres. Et c'est pour cela, continua le personnage, en se redressant avec fierté, que moi qui ai été chargé d'observer l'esprit public et d'en rendre compte au gouvernement, j'ai été et je suis honoré.
-r- Il a raison, dit gravement le Boulanger. Taistoi, Heurtevent. Tu es un brave et le vainqueur de la Bastille, mais tu n'entends rien aux principes. Seulement, continua le vieillard, avec la bonhomie que respiraient toutes ces paroles, nous ne parlions pas des affaires gouvernementales. Moi, ce n'est pas ma besogne, et je ne me mêle que des affaires fromentales. Hé!ahlhé!hél
— Ah ! je te connais bien. Boulanger du peuple.
— Je me disais aussi : voilà un citoyen dont la mine ne m'est pas inconnue. Mais on vieHlit tous les jours d'un jour, hé I oh ! hé ! Ce temps- là, qui est bon pour la récolte, et le petit clamart du citoyen vainqueur m'ont mis en belle humeur, ha! ha ! ha ! Ma foi oui, c'est le citoyen Pourvoyeur le Grand. Mais tu demeures à iVIeudon maintenant. Eh! bien, tu es mon homme. Tu es un vrai frère sans-culottes, et tu aimes -à rendœ service.
— Ah ! Eh ! Hi ! Oh ! Hu ! cria Paul ? Voilà un brave homme qui connaît la nature humaine. )>
Et il entonna sur l'air Dans Paris la granfXvillo^
le dernier couplet de la fameuse chanson antijacobine :
Jacobin qu'on redoute, Dont on craint la déroute, On Taimera sans doute Dès qu'il ne sera plus.^ Hu! hu! hu! hu!
Le chevalier de Mixnont seinbla se réveiller de Tassoupissement où il était tombé depuis son discours à Heurtevent. 11 prêta l'oreille, un vague sourire entr'ouvrit ses lèvres, et il chanta avec Paul la fin du couplet :
Il faut de sa mémoire Décorer notre histoire Et mettre notre gloire A chanter ses vertus.
Hu! hu! hu! hu!
— Chevalier, dit le fou, en s* adressant à Paul, c'est une bonne chanson, et nous l'avons chantée plus d*une fois, en allant avec des bâtons, attendre la sortie du club des Jacobins. Damel Nous avions quelquefois du dessous, mais, pour l'esprit, ces drôles ne pouvaient prétendre à lutter. Cette chanson me rappelle. . .
— Paul ! cria Pourvoyeur avec colère.
— JLaisse parler mon beau-père, dit Heurtevent, je n'ai pas interrompu ton fils, et ce qui me console, c'est que désormais ils ne passeront pas l'un sans l'autre au Tribunal révolutionnaire, chevalier Pour* voyeur !
— Oui, une bonne hiBtoire, chevalier, pardonnez à
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cet faquini mal élevéa qui nous interrompeot. Je passais un jour en la chantant, rue Saint-Honoré, devant les Jacobins, au moment où la cloche sonnait pour rassembler les sans- culottes, h huit heures du soir; c'était l'heure, et nous la connaissions bien. Une femme passait aussi avec son enfant, qui demanda !
(I — Maman, qu'est-ce donc que cette cloche qui fait gredin, gredin, gredin?
a -« Mon enfant, lui dis-je, en saluant la mère, c'est l'appel nominal, n Ah! chevalier, cela eut du succès.
— Paul, dit Pourvoyeur, qui était devenu livide, va me chercher une voiture, »
Le jeune homme n'osa résister. Il s'éloigna en chantant ;
il avait trois chemises,
Marat, Il en av«it trois grises, Avec l'argent de son journal Sur le Pont-Neuf acquise».
II en avait trots grises,
Marat, Il en avait trois grises.
— Suis-le, avait crié Pourvoyeur à Plue, et celui ■ ci, quittant sa belle et chère pipe, était parti en chantant de son côté :
Quel ipectacle enchanteurl Au nom de la patrie. Tout s'anime, tout prend une nouvelle vie :
Le vieillard semble encore, par sa vivacité.
Revivre pour la liberté.
w ^j i'i iii^i. I Mil , njm II » |j)ii tt^i^tm^^t^^Êmmmi/fmmi/^m
LE FAUBOURG DE PAfilS PENDAKT L\ TERREUR, ■ 227
Et Penfant accusant la faiblesse de l'âge, S*irrite d'être jeune et chante avec courage: Nous ne reconnaissons, en détestant les rois, Que Tamour des vertus et l'empire des lois,
— Des fous, jeunes et vieux ! dit le Boulanger avec débonnaireté. Oui, je disais, voilà mon homme; car je suis parti pour faire un petit voyage dans les environs de Paris pour voir la moisson. C'est la partie du Boulanger, ha! ha! ha! et, comme je commence par la vallée de la Bièvre, je me suis dit : Voilà un brave patriote, qui aime ses frères, il se dérangera un peu de sa route pour me mettre quelque part aux environs de Châtillon, du bois de Verrières, ou du Petit- Bicêtre.
— Du Peiit-Bicètre, ah ! tu vas par là?
— Naturellement, si je veux aller voir les fariniers de Bièvre, Et il me renseignera, me disais-je toujours, en causant en chemin, sur Tétat des moissons des en* virons de Meudon,
— Ah! le Petit- Bicêtre, murmura Pourvoyeur, en regardant le vieillard entre ses deux yeux qu'il trouva bien vifs. Ëhl bien, camarade^ ça ne sera pas pour cette fois.
•^ Ëbl bien, je trouverai une autre occasion. Je vais attendre ici que la grande chaleur soit passée. Et, en tout cas, je m'en irai de mon pied ]%er, ah ! ah ! ah I pauvre boiteux que je suis.
'^ Hél citoyen, il parait que vous ne boitez pas tOQJoora, et Ton vous rencontre trottant comme le
2^8 TiiRRMiDaa,
vent» à là brune, dit Barthélémy, en se mêlant, comme c'était son droit, à la conversation.
— Oui, je m'échauffe en marchant. C'est un vieux rhumatisme plutôt qu'une boiterie.
— Eh bien, mais ça me paraissait drôle. Et savezvous, comme on disait, avec les vieilles idées, que vous êtes un brin sorcier, j'ai voulu en savoir davantage sur vous et sur votre bâton, et sur l'endroit où vous demeurez, et je suis peut-être le seul à Paris qui sache bien ce que vous êtes et ce que vous voulez, »
Le Boulanger jeta un regard vif à Heurtevent,
a C'est bon, dit celui-ci en arrivant à rescousse, tu nous conteras ça. Va servir ce citoyen. Ah ! c'est notre voisin le cocher, un de mes fous. »
C'était, en effet, le gros cocher — l'ex-chanoine de Notre-Dame — celui qui avait, le matin, apporté un renseignement à Heurtevent, et qui s'était joint au cercle scientifique. Il s'était endormi dans sa voiture, près de ce cabaret où nous ne cacherons pas qu'il avait reçu du baron de Batz l'ordre de stationner, et Paul l'avait envoyé devant la porte.
Celui-ci était resté dehors et s'était dirigé, en chantant, vers la barrière pour voir ce qui allait se jJasser. On entendit s'éloigner le bizarre duo de ces deux voix inégales qui s'accompagnaient d'une si comique façon. Mais le commandant revint bientôt seul.
Pourvoyeur, alléché, avait retenu Barthélémy.
(( Ton autre officieux servira ce lourdaud, dit-il & Heurtevent, s'il a besoin de quelque chose. Moi je suis
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curieux. C'est mon ancien métier, et je ne serais pas fâché (le savoir quelque chose sur Téminent et mystérieux citoyen Boulanger, qui a besoin d'aller aujourd'hui au Petit-Bicêtre, et sur son bâton,
— Ma fine, dit le Boulanger en se levant, si tu veux savoir quelque chose sur mon bâton».. »
Il le leva, fit un lourd moulinet, en se demandant si la suppression de ce curieux était plus dangereuse que sa curiosité. Il recommença, en songeant au serment qu'il avait prêté de tout sacrifier, môme ses amis, à la prudence et à la netteté de sa position révolutionnaire, de ne rien faire au monde qui pût porter la moindre atteinte à sa bonne renommée républicaine. Il hésitait, en se demandant quelle révélation pouvait faire cet imbécile. Il se disait qu'il valait mieux écraser la tête de cet espion qu'être percé à jour et dénoncé par lui.
S'il eût laissé retomber son bâton, notre histoire se fûtarrôtée ici, et l'histoiro de notre pays eût été singulièrement changée. 11 hésita encore,
a Eh bien ! ce bâton, dit41.
— Eh bien 1 cria Barthélémy en se sauvant, on dit qu'il est en or. »
Heurtevent rit de tout son cœur, 11 attendait une plus dangereuse révélation.
« La vérité est qu'il est en fer, répondit le Boulanger, dont les sourcils se froncèrent pourtant, et je me charge d'écrabouiller une tête d'aristocrate comme tu écraserais une puce, Pourvoyeur.
-*. Viens ici, imbécile, criait ce dernier à Barthélémy. »
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â^O THERHlDOfi.
Le bâton se releva cette fois, nettement et avec décision.
« Hé ! parent, cria une voix, h
C'était celle de Justin. Pourvoyeur courut à la porte et remit à plus tard réclaircisseinent de ses soupçons.
Où la chasse k l*homme reprend trigovrensement.
Il Eh bien ? dit Pourvoyeur Tainé à Justin.
-— £h bien, le génie de la liberté ne t'avait pas trompé, et ton ml d'aigle avait bien flairé ces trames perfides, contre^révolutionnairea et,.,
*-^ Yeux- tu abréger, imbécile, ou je te,..
^ Ëh! bien, Aristobule a paru étonné quand il m'a vu. Il a paru étonné de voir que je lui tendais ma main pure. Il a fait ses efforts pour m' éloigner. Alors il a voulu me chercher querelle. Deux heures ont sonné. Personne ne lui a parlé. 11 s'est éloigné promptement dans la direction de la barrière Yaugirard,
— C'est bien. Tu n'as pas démérité de la patrie. Maintenant, écoute et prends garde de te tromper d'une panse d*âne. Endymion, avec qui tu t'es pris aux cheveux ce matin, va revenir. Il revient de chez Maximilieu où je l'ai envoyé. Il doit me rapporter des nouvelles importantes. Tu auras soin qu'il ne communique mystérieusement, avec personne, pas même avec toi. Tu n'as pas le droit d'être curieux. Commandant Plue, viens ici.
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^^ Me voici, dit le soldat en faisant Je salut militaire,
— Il faut tout prévoir. Voici un ordre de réquisition de la Commune de Paris. Tu sais lire assez pour voir queFleuriot Lescot» le maire de Paris, autorise le porteur à requérir la force armée. Tu vas îdler là -bas à la barrière, où le po'ste a été renforcé, tu diras que tu auras sans doute bientôt besoin d'un piquet de dix hommes. Ils se tiendront prêts à accourir ici au premier signe que je ferai ; alors si tu me vois revenir h cette auberge dans une heure, tu te tiendras prêt, toi aussi. Au premier signe, donc, que je te ferai, tu galoperas jusqu'ici avec tes dix hommes armés, tu en feras passer deux le long du mur de cette maison, sur le boulevard, deux Je long du mur de la rue La CailJe, avec ordre d'embrocher avec leurs piques tous ceux qui voudraient sauter par** dessus li^ murailles. Les six autres hommes seront des fusiliers, ils seront préparés à tirer sur ceux qui feraient résistance. Tu les disposeras devant la porte de ce cabaret. Va.
— C'est compris et entendu, murmura le soldat. J'aime mieux cette besogne.
— Ah! tu n'es pas quitte de surveiller Descluziers, seulement on ne peut pas tout faire. Mais si tu vois ce citoyen Agent national ici, ou dans le voisinage, tu dois avoir l'œil sur lui autant que possible.
— On tâchera alors, dit le commandant avec résignation.
— Et tu n'oublieras pas Paul. Il est à faire quelques loliœ à la barrière. Soigne^le, hein, mon vieux » .
Pourvoyeur se frappa le front et s'éloigna en fronçant
le sourcil. Cet enfant empoisonnait la joie qu'il éprouvait au milieu de tous ces fils si bien tendus et qui allaient se changer en chaînes.
« Citoyen cocher, dit-il au chanoine, en montant en voiture, je pourrais te requérir au nom de la loi. Je suis généreux. Je te payerai. Mais ouvre Tœil et sois intelligent. Nous allons travailler au salut de la patrie. Se tromper, en pareilles circonstances, c'est la mort.
Le cocher le regarda fixement et s'inclina.
A la barrière Vaugirard, et promplement. »
Barthélémy vint toucher son patron à l'épaule. ,
« Citoyen capitaine, dit-il, il me semble que j'ai entendu parler ce citoyen qui vient de partir, d'aller requérir la section armée contre la maison. Il a envoyé cette espèce de vieux Rodrigue à la barrière. »
Heurtevent se précipita à la porte. Le commandant se dirigeait en effet vers la barrière, où il s'arrêta.
« Barthélémy, dit Heurtevent, tu es un brave, toi ?
— Oui, capitaine.
— Tu ne voudrais pas me voir arriver malheur?
— Non, capitaine.
— Tu ne voudrais pas non plus voir arriver malheur à la citoyenne?
— Pour ça, non, capitaine.
— Eh ! bien, ces scélérats m'en veulent, ils veulent faire arrêter comme suspecte la citoyenne. Je dois défendre ma femme et mon enfant. Tu vas aller à la section. Le sous-adjudant général y est. Tu lui diras qu on veut me faire des misères et que je suis décidé à tout plutôt que de le souffrir. C'est justement notre corn-
pagnie qui est de garde au conjité de la section. Sur les 120 hommes qu'elle renferme, il y en aura bien là cinquante, tu diras qu on veut faire des misères au vainqueur de la Bastille pi tu reviendras ici avec les trois ou quatre premiers prêts pour lutter contre Tin-
justice. 11 en viendra bien d'autres, et ce sera le com-, mencement puisque ces lâches représentants ne veulent pas commencer. »
11 pensa cette dernière phrase plutôt qu'il ne la prononça. Mais Barthélémy était tout refroidi.
a Patron, dit-il nettement, vous savez qu^ je ne crains rien, et je vous vénère parce que vous êtes le vainqueur de la Bastille et mon capitaine. Je considère la citoyenne votre épouse, comme ma propre mère, sœur et épouse. Mais du moment où on veut vous arrêter, ou elle, c'est que vous êtes suspect et alors on a le droit de vous arrêter, et vous n'avez pas le droit de vous défendre. Vous me l'avez dit plus de mille fois à propos des aristocrates. Vous n'avez pas le droit de défendre votre femme et votre enfant contre la patrie, vous me l'avez dit plus de mille fois à propos des exnobles. Si le comité vous juge suspect, c'est la République qui parle et qui jie peut pas se tromper, vous le savez bien. Et si on vous arrête, c'est que vous êtes devenu aristocrate. De quel front oserai- je vous aider à vous défendre contre la volonté des démocrates, contre la patrie. Avons nous de plus proches parents que la patrie notre mère et les sans-culottes nos frères! Non, patron, vous êtes la crème des hommes, et dites-moi de me jeter sur dix hommes pour vous défendre vous
234 TH£RM[DOR.
oa la citoyenne, ou le petit. Mais si c'est le comité, ou un agent de la Commune ou de la Convention, il faut vous laisser faire, vous le savez bien, et vous devez vous fier à la justice du peuple, qui ne peut se tromper. Vous me l'avez dit à propos des ex-curés. »
Heurtevent baissa le front. Il n'avait rien à répondre, il sentait une sourde colère s'agiter au fond de son âme, mais il reconnaissait ses paroles et ses pensées. Il les trouvait aujourd'hui révoltantes et grotesques.
Ileijjrevit, comme à la lueur d'une pensée nouvelle et éblouissante, mais vague encore et fugitive, la lâcheté et la monstruosité de toutes ces idées qui gouvernaient la France depuis le commencement de la Terreur. Comme Danton, il demanda, sans doute, au fond de sa pensée, pardon à Dieu et aux hommes, de la part qu'il avait prise à l'établissement de ces horreurs.
«Tu es lâche, Barthélémy, dit-il d'une voix sourde. Tais-toi. Tu ne peux pas faire autrement. Je l'aurais été autant que toi, si je ne voyais pas enfin clair. C'est bon. Tu vas servir attentivement la pratique aujourd'hui. Demain tu partiras. Je te recommanderai comme espion et dénonciateur. Tais-t»i, je te recommanderai aux citoyens Duplay, Nicolas et Chrétien, les gardes du corps de Robespierre. »>
Il rentra et s'avança vivement vers Isabelle.
« Enferme l'enfant et ferme la porte et les fenêtres pour que le bruit du dehors ne le réveille pas. Toi, sors pour surveiller Crassus et Barthélémy. Il faut que je coure jusqu'à la section, tu sais, où se trouvaient
les Capucins. Je vais prendre là en face par la brèche de Tenclos du moulin et par la rue Longue-Avoine, j'y serai en cinq minutes. Je crains que ce scélérat de Pourvoyeur, le plus enragé rpbespierrot qui soit, et ses hommes, ne veuillent nous jouer un mauvais tour. Je veux voir si la 47* section laissera arrêter aisémeiît le vainqueur de la Bastille. Tu es contente, Isabelle? 'î
Il se baissa vers elle en disant à voix très -basse :
« Il ne faut qu'une étincelle pour mettre le feu à une meule. Es-tu contente, dis-le ?
— Je te le dirai plus tard. Car tu es habitué à trem* bler devant la tyrannie que tu as créée sous le nom de liberté. J'ai bien peur que ton courage no'soit qu'une étincelle de courage^ »
Heur te vent se précipita dehors, comme un homme voulant, à force de rapidité, fuir une flamme qui l'enveloppe et qui grandit par la rapidité même de la course.
L'heure da rendez-vous de Lozembrane.
La cour intérieure de l'auberge avait repris cette calme et lourde physionomie qui est propre aux lieux trèséclairés pendant les heures les plus chaudes des jours brûlants du plein été. Le soleil donnait presque à pic sur les maigres bosquets où les quelques feuilles poudreuses jetaient une ombre rare.
Le chevalier de Mimont avait été s'asseoir ^ur un banc, proche de la muraille de la maison, dans un
«adroit découvert, mais sous T ombrage d'un des vieux îtïbres du voisinage. Le Boulanger» ou plutôt le baron de Batz, avait déjeuné frugalement d'une miche de pain de seigle, d'un reste de merluche, d'un coin de* fromage et d'une chopine de vin d'ArgenteuiK
Par exemple, il avait demandé du café, ce qui était alors une boissou des plus rares dans les cabarets, et dont il aurait eu peine à se faire pardonner l'aristocratie, s'il n'avait pas fait un petit discours sur sa tendresse fraternelle et patriotique qui- l'engageait à se priver de miettre du sucre dans son café pour le laisser aux femnles en couches et aux blessés.
Le banc du chevalier le tentait fort. Ce banc, avons* * nous dit, était à l'ombre, tandis que le baron de Batz se trouvait exposé en plein soleil, avec sa perruque de laine et sa grande houppelande; toutefois, il patienta, pendant quelque temps, car il était moins en vue qu'à côté du vieillard fou, dont il pouvait redouter, d' ailleurs, la bizarre perspicacité.
Bientôt il n'y eut pas moyen de résister davantage. Il alla s'asseoir à l'endroit convoité; et après avoir allumé une grosse pipe, il s'appuya contre le mur et, Jes yeux à dfemi-clos, il parut se laisser gagner peu à peu par le sommeil.
. Isabelle avait trouvé un brin d'ombre sous un auvent ix l'aulre coin de la maison. Là, assise, elle faisait aller ses aiguilles autour d'un bas d'enfant, et parfois elle s'arrêtait pour écouter si quelque cri du dedans n'indiquait pas le réveil de son fils.
Paul Pourvoyeur rentrait et sortait. Il se promenait
de long en large, regardant la jeune femme d'un air rêveur, et reprenant sa promenade le front bas et Fœil morne. L'absence de son père semblait du reste changer
du tout au tout ses nianières et sa physionomie. Autant il était agressif, éveillé, insolent, amer, en présence du chef deâ espions révolutionnaires, autant il paraissait triste, abattu, honteux, quand il se trouvait loin de celui-ci. On eût dit qu'il portait alors tout seul ie poids d^une humiliation qu'il jetait sans cesse à la face de son père quand celui-ci était présent.
Justin Pourvoyeur, qui tremblait devant Paul, par qui il avait été maintes fois houspillé, se tenait coi dans un coin d'où il pouvait tout observer. Un passant entrait de temps à autre, demandait un poisson ou un demi-setier de vin blanc ou rouge, car c'était alors la seule boisson qu'on vendît communément dans les faubourgs parisiens. Barthélémy servait le client.
Crassus, se sentant inutile, était sorti, et s'était assis sur une borne au coin de la rue La Caille. Là il récitait en paix, avec une volupté à la fois mystérieuse et emportée :
Non semper imbres nubibus hispidos Manant in agrôs.
Et le ravissement de cette musique scandée, dont il suivait toutes les sinuosités par des gestes onduleux de la main gauche, l'enlevait loin de terre et jusqu'au troisième ciel.
c( Crassus, dit une voix basse et haletante, veux-tu sauver la vie d^un homme?
238 TnEHMIDOR.
Il tomba du haut de l'Olympe et jeta un regard effaré sur Endymion Piqueprune. Celui-ci revenait de chez Maximilien eh trottinant, en rasant les murailles depuis le coin de l'abbaye de Port-Royal. C'était là qu'il s'était fait descendre de voiture, car ses moyens lui permettaient de monter en fiacre, mais c'était se livrer à une recherche de ses aises un peu suspecte» et sa prudence ne lui permettait d'en sortir que dans les endroits solitaires*
a Je m'intéresse, je ne sais pourquoi^ continua la voix, à ce brave citoyen qui ressemble à Phébus- Apollon, avec sa barbe blonde, et, s'il ne doit rien m'en coûter^ je veux l'avertir. Il est suspect, véux-tu lui sauver la vie. »
Crassus le regarda d'un air épouvanté.
« Moi, reprit Endymion, après quelque silence, je ne puis échanger aucune parole avec lui ; mais toi, tu n'es pas exposé à la méfiance de ces Troglodytes. Tu peux dîreen passant à côté de ce jeune homme que le signalement d'Aristobule est donné pour tout Paris. Gela n'aura l'air de rien, mais l'engagera à couper les rayons de sa chevelure d'or ; son Églée ne le reconnaîtra pas, mais les fils de Cerbère...
— Misérable imprudent, traître, s'écria enfin Crassus» Tu veux donc ma mort, que tu me proposes de venir en aide à un homme suspect et désigné au supplice? » -
Il s'enfuit, tandis que le pauvre Endymion le suivait en le suppliant de se taire, et en se jurant bien que
c'était la dernière fois qu'il essayerait de protéger les jours de l'un de ses semblables.
tt Ah! ahl dit Paul en le voyant, voilà le brave Endymion. Le grand Pourvoyeur^ mon père, mon père, lui a donné une mission ; combien cette mission va-t-elle rapporter de têtes à la patrie?
— Citoyen Piqueprune, dit Justin en s* avançant, le grand patriote Pourvoyeur — cousin Paul, pardonnemoi, mais il faut obéir — m*a chargé de te surveiller et de te dire que, si tu ouvrais la bouche, même à moi, à propos de la mission qu'il t'a donnée, c'est la mort. Viens donc ici à côté de moi, et demande une chopine. Il y a dans la cave du Garde-Française du petit vin blanc d'Orléans qui te rappellera le vin de l'Hippocrate et du Parnasse. »
Endymion s'approcha de lui en tremblant. Paul les regarda tous deux avec mépris.
« Justin, dit-il, quand tu seras arrivé au comble de l'abaissement, je te ferai couper le cou» en rappelant certain procès- verbal, concernant les accapai*ements de la cousine, ton épouse. Et toi, Endymiojit quand tu seras au bout de toute ta lâcheté, je dirai de qui sont ces versi Citoyenne, ne les écoute pas, mais ils sont bien tournés et l'air en est joli.
Et il chanta :
Ah ! reprenons notre ancien caractère Et retournons à nos antiques jeux.
Rappelons-nous encor ce temps prospère Où nous chantions» où nou^ étions heureux»
240 THbKMlDOR.
L'Europe alors accourait à nos fêtes
Et les plaisirs suivaient partout nos pas,
Si nous faisions partout tourner les têtes,
On sait du moins que nous n'en coupions pas. »
Puis l'étrange garçon, après avoir grincé des dents, éclata en sanglots cpnvulsifs.
Barthélémy qui s'apprêtait à protester le regarda avec stupéfaction, tandis que M. de Mimont lui criait :
« Bravo, chevalier! Chanter, cela n'est pas de mon bail; mais je sais écouter, et vous avez une façon de chanter qui tirerait les larmes des pierres ! »
Puis le silence régna, et l'on n'entendit plus que les cris furieux des moineaux francs se disputant dans les arbres feuillus du clos voisin.
Peux heures et demie avaient sonné. Trois heures sonnèrent, puis trois heures et demie. Tout le monde sommeillait ou paraissait sommeiller.
Mais chacun de ces personnages avait sa pensée, une pensée qui veillait derrière ses paupières à demicloses.
Isabelle se demandait ce qui avait pu retarder son mari. Sous le masque froid de ce joli visage qui s'était fait impassible, un terrible combat se livrait entre le mépris, la haine et l'attachement qu'elle ne pouvait refuser à cet époux, à ce père de son enfant. Mais ce qu'elle savait, C'est que jamais elle ne livrerait son cœur à cet homme, jamais elle ne cesserait de maudire cet homme, de rougir de cet homme, jusqu'à ce qu'il eût effacé, par quelque grand et héroïque service rendu à la France, à la paix et à la liberté, les
honteux services qu il avait rendus à la Révolution, 5. la démocratie, à la Terreur. Elle espérait que le temps passé loin d'elle était employé à renouer les fils rompus de la ligue contre le tyran Robespierre. Elle n'était pas, nous le verrons, bien loin de la vérité.
Jean de Batz s'étonnait du retard que mettait l'agent national Descluziers à venir au rendez -vous. Mais en ne voyant pas revenir Vulmer de Lozembrune. il espérait que celui-ci avait eu de bonnes nouvelles de sa fiancée, et l'âme rigide du diplomate se réjouissait du bonheur de ce cœur si ardent, si sensible, si délicat et si généreux.
Endymion, enrégimenté malgré lui dans la grande armée des délateurs, des ouvriers de la Terreur, se félicitait de n'avoir pas vu Aristobule, ni Pourvoyeur Tàîné. Il cherchait dans le coin de son cerveau le quatrième vers d'un quatrain qu'on attribuait à Nostradamus :
L'an mil sept cent quatre-vingt-neuf, France des fous dont l'élite Peut arriver, si par la suite
Paul était endormi, ainsi que Barthélémy et Justin. Crassus se promenait, en dodelinant de la tête et en .murmurant ses dactyles et ses spondées.
Les yeux du vieil officier brillaient seuls au milieu de ces paupières fermées, et ils se fixaient sur Isabelle avec une lucidité et une tendresse attristée qui n'avaient rien d'un fou.
Le bruit d'une voiture fit bientôt lever toutes les
24â THERMIDOB»
têtes. L'on entendit la voix irritée de Pourvoyeur, l'aîné:
« Vil scélérat, ennemi et oppresseur des patriotes, tu as voulu me verser dix fois depuis la barrière de Vaugirard et tu as pris, avec ta maudite voiture, le plus long chemin pour m'amener ici. Je vais te faire décréter d'arrestation parle comité de ta section, comme séide de Pitt et Cobourg,
-T- Là, là, dit la voix ra.illeuse du gros chanoine* cocher, si on fait éternuér dans le sac de la République tous les cochers qui ont pris un coup de trop en attendant la pratique en plein soleil, c'est la ruine de la liberté. Si tu crois me faire peur, beau merle, en sifflant avec fureur^ tu ferais mieux de faire apporter une pinte* Tu ne sais pas ce que c'est que l'association fraternelle des cochers^ et si tu veux avoir les reins cassés, ce soir, tu n'as qu*'à en faire arrêter un cette aprèsmidi. Essaye pour voir. Les cochers, des aristocrates! Ahl ahl
— Scélérat astucieux^ répliqua Pourvoyeur, le Comité de Salut public n'ignore pas qu'un grand nombre d'ex-nobles et d'ex-prêtres se sont faits cochers.
— Bon, bon, ça se dit. Moi je suis Pierre Nicodème, cocher de père en fils; prendre des renseignements che« le citoyen Racolard, savetier, rue des Deux- Anges, et orateur populaire de la 47" section et de la place de la barrière de l'Observatoire en particulier. Là-(îessus je te dis. i.
— A décadi prochain , Pierre Nicodème^ dit vivement 1* espion, ce jour-là, dans trois jours, Robespierre
ji::**^ÊHÊtimamÊmmir-*»^
^— — — »«■ " ■ — — — ^»i— I 11 III II ■■ I . ,1 ■ I m . I. |»|
aura triomphé des ennemis de la République, et la tyrannie de Fassociation des cochers sera brisée comme toutes les autres et réduite à l'obéissance générale de l'égalité et du patriotisme.
— * C4'est bon , je dirai donc à mes frères les cochers réunis que décadi prochain il n'y aura plus qu'un maître, qui sera Pourvoyeur l'aîné. Je vais les engager à acheter une couronne pour la. lui offrir. Hél donc, mouchard, les cochers t'envoient faire »
Il avait fouetté vigoureusement son cheval. Pour* voyeur, furieux, avait tiré brusquement un de ses pistolets et avait rais le fuyard en Joue.
Ni Voilà le seul brave qui reste avec moi, dans tout Paris, cria Paul. Je vous salue, mon père bien îumé, continua-t'il en serrant et en abaissant le bras armé,
— Au fait, cela vaut mieux, murmura celui-ci. N'attirons pas l'attention sur la souricière par un bruit dangereux. Le coquin, son sort est assuré! »
Il entra dans la. cour de l'auberge, jeta un regard inquisiteur autour de lui , sans répondre un mot aux paroles et aux gestes de son fils.
« Ici, Endymion, dit-il. Eh bien?
— Eh bien , c'est lui , citoyen président, c'est cet Aristobule qui est à la tête de la conspiration royaliste et dont le Brestois a donné le signalement à Robes* pierre.
— Ah ! s'écria Pourvoyeur, en jetant une œillade de triomphe à la ronde. J'avais bien deviné. Et puis?
— S'il n'est pas sorti de Paris, il ne sortira pas; le signalement est donné, à l'heure qu'il est, à toutes le»
barrières, à toute la police, et comme on connaît toutes ses cachettes, avant deux heures il est pris, le citoyen Aristobule.
— Qu'est ce quil a dit, quand tu lui as porté la commission dont je t'avais chargé, qu'est-ce qu'il a dit, le citoyen éminemment vertueux?
— Il a souri, et il paraît qu'il ne sourit jamais, et il a dit : « C'est un vrai citoyen que Pourvoyeur, Il vient de rendre à la patrie un service plus grand que Brutus, car celui-ci n'a tué qu'un tyran, et en mettant la main sur ce personnage, sur cet Aristobule, ce Batz, ce Boid, ce Ker, — car il est tout cela ce jeune homme, — Pourvoyeur nous met à même d'exterminer plus de mille tyrans. »
L'Observateur de l'esprit public rayonnait.
« Justin, s'écriait-il, dis-moi si ce scélérat est déjà venu ici et reparti, ou s'il n'est pas encore amvé, car je ne sais quoi me dit que nous sommes ici au centre d'un complot contre-révolutionnaire. Tout m'y paraît bizarre et sent la révolte contre la République. Ce jeune intrigant à barbe blonde reviendra sans le moindre doute, et sa présence nous aidera, — je ne parle que de moi, Justin, et je ne te conseillerais pas de t' attribuer le moindre honneur dans tout ceci — il m'aidera à découvrir les fils de cette trame perfide.
— Ne me serait-il pas permis, mon illustre parent, puisque tu as déjà daigné m'informer de diverses choses, de te demander...
— Ce qui vient de se passer à la barrière de Vaugirard? Oui, on peut te dire diverses petites choses.
■PPliBiBW*^ •" ■ ^M
D'ailleurs, tu sais, si tu veux monter à la lucarne républicaine avec ta femme, tu n'as qu'à avoir la moindre envie de parler. Atcliit I
— Il est donc venu, cet Aristobule, à la barrière de Vaugîrard, vers trois heures, comme ton génie l'avait deviné, demanda Justin?
— Justement, Justin. Arrivé là il m'a regardé sans en avoir l'air, et sûrement il n'était pas content de me voir près de lui. Quelqu'un l'avait mis en défiance, j'en suis sûr.
— Pourvoyeur, je te jure, par ce qu'il y a de plus sacré sur l'autel de la patrie et dans le propre sein de la nature...
^ Je ne te soupçonne pas, répondit l'Observateur d'un ton froid et en jetant un étrange regard sur son fils qui, de son côté, le fixait d'un air sombre. C4et aristocrate, dont nous saurons le vrai nom, pour moi, je suis sûr que c'est le fameux Batz, le chef de la conspiration de l'étranger. »
Justin fit un bond. C'était là l'homme qui avait toujours échappé, le chef des ennemis de la République. Ce personnage occupait le premier rang parmi ceux que poursuivait la haine des sans-culottes. La proclamation du matin, en ajoutant un nouveau mystère autour de ce héros de la contre-révolution, avait encore augmenté l'intérêt quasi superstitieux qui s'attachait à ce nom.
« Je te disais donc, reprit l'Observateur, en jouissant de la surprise de l' Espion-Orateur, que cet aristocrate reçut, en effet, un mot de reconnaissance d'une
vieille femme qui traversa la barrière Vaugirard h trois heures. Qu'est-ce que c'était que ce mot? Je n'avais pas à m'en occuper. C'était un signal pour aller à Meudon. Le scélérat hésita à partir immédiate* fltont. U me jeta uq nouveau regard ftournois* Je le faisais arrêter s'il essayait de passer la barrière. U le prévit sans doute et, ne voulant pas faire nattre ou augmenter les soupçons, il rentra dans Paris. J'en conclus que le rendez-vous pour Meudon était pour ce soir.
«- Oui, dit Justin, ces lâches aristocrates aiment à s'envelopper dans les ténèbres moins noires que leur âme.
— Oui, bon Justin, dit Pourvoyeur en riant, je connais cela, c'est une des phrases. ..
— . Que mon honoré père a répétées mille fois avant de faire jeter d'honnêtes femmes dans la baignoire du Jardin-Egalité, dit Paul, qui s'était rapproché»
— Paul, dit Pourvoyeur d'un ton suppliant.
«—Et comment veux-*tu, misérable, continua Paul,
en régardant Justin avec des yeux étincelants de fu*» rear, qne ces aristocrates se défendent? Vous êtes cent mille contre un, vous avez tout pour vous, les gendarmes, la loi, les dénonciateurs, les calomnies, cent mille espions comme toi, dix millions de poltrons effrontés et menteurs comme toi. Vous leur avez pris leurs mères, leurs filles, leurs pères, leurs femmes, leur fortune. Vous avez ameuté contre eux le ciel et la terre* Vous êtes un peuple ignoble dé vingt millions de lâches qui poursuivez quelques pauvres vieillards.
quelques braves gens qui restent ici pour sauver et protéger leurs sœurs, que sais-je, leurs parents inûr-^ mes. Et parce qu'ils se cachent, se déguisent, et rusent pour se défendre contre la plus ignoble, contre la plus forte tyrannie, tu les appelles lâches. J'ai envie de te cracher au visage. »
Il serrait les poings, ses yeux lançaient des éclairs.
Il était comme un fou furieux* Justin était pâle et tremblant. Pourvoyeur, après avoir regardé autour de lui et vu que personne n'avait dû entendre cette sortie, empena Justin quelques pas plus loin.
« Tais-toi'; par ces temps d'orage , le pauvre garçon perd la tête. Tu sais... C'est sa maladie I Tais-toi, tu seras récompensé. Gomme il parle bien, et comme il est beau le gaillard, hein ! Tais-toi. Je te disais donc que j'avais détaché à la suite de ton Aristobule une des mouches qui stationnent à chaque barrière, avec mission de ne pas le quitter et de le faire arrêter en mon nom, en passant devant un corps de garde de n'importe quelle section. D'ailleurs, son signalement €st donné par tout Paris et à toutes les barrières, il est pris. Son certificat de civisme ne servira qu'à le faire reconnaître. Allons, tais-toi, Justin, ta fortune est faite. Ce mi3éra,ble possède des papiers pour lesquels Maximilien donnerait son bras droit, car ils l'empêchent seuls de sauver la patrie. Tais-toi. Ce pauvre garçon est fou. Malheur à toi si tu te rappelles ce qui vient de se passer. Quand tu verras cet Aristobule entrer ici, tu iras secrètenaent au dehors <la cabaret, et tu agiterai ton moucholF dans la* direetioa de la barrière.
— Mes-es bons-ons Mes-messieurs, j'ai-ai Thonneur de-de-de vous saluer, dit la voix bégayante et chevrotante d'un petit vieillard qui s'arrêta à la porte du cabaret.
Ce qui se passa au cabaret du Garde-Franpaisd quand Vulmer de Lozembrune y revint.
Le nouveau venu avait été reconnu immédiatement par plusieurs personnages présents.
« Fidèle Bailli, s'était écrié Pourvoyeur l'ainé, en s'avançant vers lui avec une sorte d'empressement.
— Tiens, ce vieillard, aussi vénérable que Nestor, jç l'ai vu dans la maison du grand citoyen Robespierre, avait dit Endymion Picqueprune en se rapprochant de Justin,
— Fi-i-idèle, Tran-tranquille Bailli, pour vous servir, mon-on bon monsieur, ou qui que-que-que qui que vous soyez. Un pauvre vieil-vieillard qui aime la paix, la tran-tran...quillité et la con-on-corde dans-ans les fa-a-a-amilles. »
C'était un petit homme courbé et appuyé sur une canne à bec de .corbin. Son aspect était fort remarquable, en cela que le vieillard avait conservé le costume d'avant 89. C'était audacieux. Mais qui eût osé inquiéter le professeur de grammaire de la fdle Duplay, Vamie de Maximilien. Le bonhomme avait l'habit, la veste et la culotte en drap léger, iioir ou plutôt
roux, usés, brillants, reprisés, mais sans tache, la petite cravate en mousseline descendant en guise de jabot sur le gilet ou veste à larges poches tombant jusqu'au bas du ventre, des bas de filoselle noirs montant jusqu'au-dessus du genou où ils étaient roulés •sur le bord de la culotte. Des escarpins à boucles de • cuivre sur lesquels on pouvait lire toutes les lettres de l'alphabet, un chapeau à trois cornes roides, orné d'une cocarde tricolore, complétaient sou habillement. Il portait une perruque à ù^ois circonstances ^ la perruque médicale, mais poudrée à blanc ; et la petite giieue roulée à la Gadogan frétillait sur son dos. La poudre liîi couvrait le front, de grosses besicles rondes sautillaient sur son nez tout barbouillé de tabac : poudre, besicles, tabac formaient ainsi une espèce de masque tripartie.
(( Oui, oui, dit Justin à mi>voix. Cest un familier de la maison Duplay où demeure Maximilien. On dit qu'il est parent, mais on n'en sait rien. La citoyenne Duplay, pour être digne de l'amour dont l'honore l'In- * corruptible, a voulu refaire son éducation et elle prend des leçons avec ce vieux-là. On lui confie aussi la con* duite de celui des fils de Duplay qui est idiot et furieux et que seul ce vieillaid peut conduire. Si bien que, malgré ses habits d'aristocrate, il est fort respecté des jacobins. Il ne se mêle jamais de politique. Il ne parle jamais à Robespierre. 11 est très-propre, très-poli et très-simple d'esprit ; et tu sais que la propreté, la politesse et la bonhomie, c'est ce que l'Incorruptible aime le mieux... après la patrie.
— Il est, conclut Enclymion à voix basse, chez le fameux sans -culottes comme Apollon chez Admète. Il civilise les... hum! Ah ! ah! la citoyenne Duplay. veut être digne des hautes destinées où son ami l'appelle.
— Mes-essieurs, disait le vieillard en faisant à la ronde et tout particulièrement à Crassus, qui s'en épouvanta, des révérences à la huitième position, que M*** Camargo n'eût pas désavouées trente ans plus tôt, j'ai bien l'hon-onneur de vous saluer, Fi-i-idèle Bâil.,.ailli. La-a paix, la tran-tran -tranquillité et la cou-oncorde dans les familles ! Mon-onsieur l'hôte, ou qui-que-qui-que vous soyez, je voudrais prendre la per-per-permission de vous demander, pour un deux sous-ous de clo-o-oche, un verre de vin. »
Un deux sous de cloche ! Monnaie contre-révolutionnaire ! Crassus se sauva.
a Je me suis éga-ga-garé dans ce qua-qua-quaquartier ou je ne suis pas-as venu depuis Tan 58, C'était la pleine campagne, La vi-ille fmis-issait là à côté de l'institutu-tu-tution des Pè, . . des Pè-pères de l'Oratoire ; et ici par-pa-pa-artout, il n'y avait que des mou-mou-mou-moulins. Mais il fait si beau. . . beau. . . so-oleil. J'ai voulu me pro-o-o o-omener un peu. Je vous-ous demande mille par-ardons de m'étre introduit dans votre compagnie comme un fa-fa-aquin. Mais je ne fais que tou-oucher barres. Seulement, je vous demande la per-ermission de chercher un peu d'om-ombrage là- à-bas à côté de ces deux-eux vénérables et dis-iscrètes personnes. Fidèle Bail-ail-ailli, Fi-idèle... Tran-anquille ! Un pau-auvre vieillard, la-a
paix, la tran-tranquillité et la con-oncorde dans les faa-amilles. »
Il se dirigea vers le banc où étaient assis le Boulanger et le chevalier de Mimont. Il les salua, les combla de révérences et d'excuses auxquelles le chevalier se joignit bientôt, à la grande joie des assise tants qui se tordaient de rire à l'aspect de ces deux vieillards qui s'accablaient de politesses et de courbettes.
Enfin, Fidèle Bailli s'assit comme épuisé à côté du Boulanger qui le regardait d'un air défiant. Un sourire malicieux erra dans les yeux du vieillard tandis qu'il tournait ses besicles sur Jean de Batz.
« Mon-onsieur, dit -il, je vous de-emande mille pa-ardons de vous impo-po-oser ma compagnie. Je me per-ermets de vous deman-ahder si la fu-fu* fumée du ta-abac ne vous gène pas ?
— I^on, citoyen. Tu vois bien que je fume moimême.
— Fidèle Trananquille Bailli, un pauvre vieillard. Mais il faut bien se con-onformer aux usages de son temps. Je me suis mis à fu-u-fu*fumer pour plaire à la jeu-jeu-eunesse. La paix, la tran-tran... »
Il tira une petite pipe et une petite tabatièrej bourM sa pipe méticuleusement en disant :
« Tran-tranquillité et la concorde. »
Puis il tira un briquet, une pierre, line boîte à chiffons brûlés et quelques petits bâtons soufrés.
« Et la coh-oncorde dans les familles. Monsieuri pour me faire par-ardon-onner mon imper-imper-im-
pertinence, vou-oudriez-vous me per erinettre de vous offrir le jou-jou-jouournal des jaco co co cobins. La dernière séance est très-inté-té-téressante. Voici le jour-ournal, avez-vous du feu?
Jean de Batz tressaillit, quoi qu'il pût faire. Le vieillard lui donnait un mot de passe des royalistes, lis avaient, en effet, un moyen de communications que les sans-culottes ne découvrirent jamais. Ils se transmettaient des journaux entre les lignes desquels étaient écrits quelques mots avec une encre qui ne noircissait qu'à la flamme. Le Boulanger jeta un nou'veau regard sur le petit vieillard; il lui sembla qu'il connaissait ce visage. Mais non. Il riposta à tout hasard :
« Voyons le journal, citoyen. Mais je ne suis pas fort sur la lecture des lettres fines. Montre-moi la place la plus intéressante. Et puisque tu es un bon citoyen; allume-moi une de tes allumettes, car, en effet, ma pipe est éteinte. »
Le vieillard lui donna le Journal des Séances des Jojcobins^ et allumant une allumette il l'approcha du papier que le Boulanger tenait devant ses yeux et devant sa pipe qu'il paraissait vouloir allumer. Mais la pipe était rebelle, paraît-il. Il fallut allumer quatre des petits bouts de bois. Au quatrième, quelques pâles lignes, écrites irrégulièrement, apparurent entre les lignes imprimées :
(c Tout est découvert. Vulmer signalé, traqué ; maison Nôtre-Dame signalée. Bientôt souricière. Jean courir, brûler ce qui peut compromettre. »
LE FAUBOURG DE PARIS PENDANT lA TERREUR. 253
Un nuage de tristesse passa dans les yeux de Jean de Batz en voyant le danger que le pauvre Vulmer allait courir et Timpossibilité où il se trouvait désormais de le protéger. Il jeta un nouveau regard sur Fidèle Bàilli. Celui-ci ne sourcilla pas.
Pourvoyeur s'était rapproché. Il n'y avait pas moyen d'échanger un mot. Mais le baron de Batz ne pouvait avoir de doute, tant les signes convenus avaient été correctement échangés. D'ailleurs il ne devait pas hésiter. Il avait chez lui peu de papiers comproméltants, puisqu'on avait 7*evêtu Vulmer des plus importants, pourtant il y en avait quelques-uns, et qui eussent servi d'acte d'accusation contre une centaine de personnes. Il devait courir toutes chances pour arriver rue Notre^Dame-des-Champs avant la policé jacobine.
V Citoyen, dit-il en se levant, tu es un bon diable, malgré ta perruque d'aristocrate.
— Fidèle Bailli.
— ^ Oui, je sais, et je regrette de ne pas pouvoir te tenir plus longtemps compagnie; mais l'heure se passe et la chaleur aussi. Salut. Je t'engage à rester — et il appuya sur cette phrase — quelque temps encore ici, je t'y retrouverai peut-être. Je vais chercher quelque chose que j'ai oublié, et je reviendrai ici attendre des compagnons de voyage.
— Vous êtes trop po-poli, mon bon moa-onsieur, je vais reprendre ha-ha-haleine. Mais je n'aime pas à m'a-a*attardèr. La paix, la tran-tran- tranquillité et lacon-on-on-on...
$54 tHERMlDOlL.
; -«r- Dieu VOU& béoiesel baron, dit le chevalier de Mimont en souriant, h Fidèle Bailli. »
Le cercle éclata de rire« Jean de Bats s'éloigna tranquillement, en boitant. Les Pourvoyeur essayé* rent d'entamer, une conversation avec le vieux pro* fesseut de français ; mais ils ne purent rien en tirer que la paix et la tranquillité et la concorde. Bientôtt d'ailleurs, il se mit à lire son joui nàl et ne répondit plusL
Pourvoyeur Tatné» qui avsdt pjbur loi de se défier de tout, et qui avait trouvé quelque bizarrerie dans toutes ces affaires de journal et d'allumetteai voulut lui arracher la feuille*
Au milieu du débats il se sentit vivement atteint à V épaule par un coup de bâton. . ,
Il se retourna et se trouva en face d'Âristabulei 11 fit un signe presque imperceptible à Justin, qui disparut, tandis qu'Aristobule, tout entier i^ l'homme qu'il avait en face, s* écriait i
« Ah i te voilà* C'est toi» coquin, que je viens cher* oher icii Je devinais que je t'y reti*ouverais. C'est toi qui te permets d'attacher des espions aux pas des braves sans-êulottes pour leur enlever leur honneur à la face de leurs concitoyens. Ton espion, je l'ai forcé à confesser ses crimes et les tiens. Puis je l'fii mis en capilotade. Si tu .veux en retrouver quelques mor* ceaux, hâte-toi et cours jusqu'à la prison du comité Mutius-Scoevolai Ou plutôt non, scélérat qui couvres ton âme conspiratrice du masque du civisme» ton dernier jour est venu. Je vais consoler p^ ta mort les
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mânes de tant de victimes pures que Hi as immolées à tes fureurs lîberlicîdes. » -
Il fit ce moulinet triomphant dont Justm avait raconté les merveilles à- son illustre parent. Mais celuirci bondit et tirant un de ses pistolets :
(( Scélérat, s'écria-t-iU c'est toi qui vas mourir. Je voulais épargner tes jours, traître, mais tu oses me^ menacer !»
Vulmer avait, lui aussi, vîvemest tiré son pistolet ' de sa ceinture. Il y eut un moment de silence. Isabelle jeta un cri qui fit lever le front au vieux chevairer et elle entra vivement dans la maison dont elle repoussa la porte, comme si elle eût craint un danger pour son enfant.
• Les deux hommes se regardaient fixement, les lèvres serrées, le narines palpitantes, ils levèrent len* tement le bras. Paul et Fidèle Bailli s'avàncèretit.
fc Nonj s'écria le premier en arrachant Tarme dés mains de Vulmer, c'est mon père, après tout» n
Le petit vieillard s'était contenté de tirer avec sa canne à corbin le bras de Pourvoyeur.
<t Lais>-aisse2-moi faire, je vais le décider à se tenii! tran-anquille et à se rendre» Lfi tran-tranquillité 1 »
U repoussa, avec une vigueur qu'on n'eût pas attendu de sa débile apparence, Pourvoyeur, puis Paul* et se tint devant Aristobule qu'il poussa aVec sa cannd jusque dans un coin.
Celui ci, à qui il répugnait de maltraiter ce vieillard, essayait en vain d'échapper à ce bout de canne;
Quand ils furent à quelques pas de tous les atttriss
personnages, le professeur de grammaire saisit Vulmer par la carmagnole, et approchant brusquement de son visage, il lui dit à voix basse :
(( Vicomte, je suis Kéraudren. »
Un lion dans une cage.
Vulmer avait repoussé le vieillard avec un mouvement instinctif d'étonnement.
Le bonhomme se rapprocha de lui :
« Tout est perdu, continua- t-il. Vous êtes dénoncé, on a votre signalement exact à toutes les barrières et par tout Paris. Tous nos refuges sont connus. La maison de la rue* Notre-Dame-des-Champs ellemême va être fouillée. On y veut établir une souricière. Le baron est allé précipitamment pour ûiire disparaître tout ce qui peut y rester de compromettant. Ces coquins croient que vous êtes porteur des papiers que redoute Robespierre et que désirent les deux Comités de Sûreté générale et de Salut public. Mais on ignqre comment ils sont cachés dans vos habits. Monsieur le vicomte, il faut faire votre deuil de la vie. Vous êtes brave, on peut vous le dire : vous êtes un homme mort. Je vous jure que je vous vengerai.
— Et le baron ?
— Je n'augure pas bien de son sort. Avez- vous un dernier vœu à former, je suis votre exécuteur testamentaire?
— Vous prierez Batz de faire savoir à celle qu'il sait, qu'elle est veuve, et au Roi, que je suis mort pour son service et pour l'honneur de la France. Adieu.
— Qu' allez-vous faire?
— Tuer ce coquin en me faisant tuer.
— Eh ! non. Tâchez de fuir d'ici. Vous croyez à la Providence? Hé ! hé ! hé! Bon. Et aux niiracles? Hé ! 11 faut offrir à la Providence une belle occasion de se montrer en vous sauvant, car il n'y a qu'elle qui puisse le faire. Mais livrez-vous encore à quelques gestes violents, comme un homme qui résiste à de bons arguments. Ah"! vicomte, je vous vengerai bien. Et qtiand je serai le maître absolu, nous verrons si Calonne et moi nous ne pouvons pas lutter d'astuce avec ces coquins de jacobins. Ce sera un beau spectacle. Mais foin de vos préjugés chevaleresques! «
Cette fois Vulmer le repoussa très-sincèrement et très-brusquement. Les soupçons qu'il avait jadis conçus contre Kéraudren lui revinrent à l'esprit. Il bondit jusqu'à la porte.
11 y trouva une dizaine de porte-piques que le commandant Plue avait amenés au grand trot aussitôt qu'il avait vu le signal de Justin,
Vulmer recula. Il regarda autour de lui. Il vit le regard triomphant et railleur de Pourvoyeur; il porta vivement la main à sa ceinture, mais l'un de ses pistolets lui avait été enlevé par Paul, et l'autre par Kéraudren. Celui-ci était très-persuadé qu'il vaut mieux se faire prendre que se faire tuer, et que tant que l'on