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vit il y a une porte ouverte à la fortune. Il avait donc désarmé Vulmer,
Le jeune homme bondit jusque Tune des tables qui touchaient la muraille et grimpa à la crête du mur, Il vit deux sectionnaires fusiliers qui le mirent en joue*
Il sauta de nouveau dans la cour du cabaret, tira son sabre, et, faisant un moulinet qui engagea Pour;-: voyeur à courir vers ses hommes à la porte de Tauberge, et Justin, Endymion, Crassuà, à se jeter à plat ventre, il se précipita jusqu'à l'autre mur, qui donnait rue La Caille, Il retrouva là deux autres fusiliers et reçut, à bout de bras de l'un d'eux, un couj^ de baïonnette qui lui déchira T épaule. '
Il redescendit, regarda de nouveau autour de IhU La bande de la porte s'était accrue de plusieurs fusi* liers.
Pourvoyeur qui avait pris le commandement de la troupe, suivait tous ses mouvements d'un regard railleur. Kéraudren avait disparu sous une table où les trois autres braves avaient été le rejoindre en rampant;
Le commandant Plue, les bras croisés, et évidem-* nient peu fler de la besogne qui se prépamit, sTétait avancé jusqu'au milieu de la cour ; il semblait attendre une provocation de Vulmer.
PaùU debout près de la maison, suivait toute' cette scène d'un regard fiévreux, et de temps en temps il contemplait le jeune homme avec un sentiment de CA-^ riqrité, peut-être d'admiration.
Le vieux chevalier était toujours assis sur son banc, et avec une baguette il dessinait des profils grotesques
Éâ^A
LE FAUBOURG DE PAEIS l»PNDANT LA TERREUR. ^50
dans la poussière d'or que le soleil faisait scintiller sur les pavés.
Vulmer jeta un regard sur la maison close. Il songea à se précipiter par une des croisées, mais il se fit honte de cette idée. Il savait bien qu'Isabelle ne pouvait lui donner asile, l'aider à se sauver, à se cacher, qu'en risquant sa propre vie.
Alors, comme un homme brave qui est heureux de pouvoir s'abandonner & son instinct héroïque, il sourit doucement. Sa figure, tout à l'heure fiévreuse et fu^' rieuse, s'apaisa, se détendit ; son regard devint doux et clair comme le ciel d'une matinée de printetnps. It s'avança d'un pas tranquille jusqu'à là porte dôsey monta le degré et se retourna :
« Messieurs, dit-il avec un demi*8ourire, tirex« i»
Il retira son bonnet rouge et regarda la cocarde tri-^ colore ; il fit un geste comme pour la jeter à terre, mais il se rappela sans doute que si elle était portée par des misérables, elle se trouvait ài^ au front dé braves soldats. Il lais^, avec un gesie calme, tomber le bonnet sur le seuil»
Il Bt le signe de la croix, leva les yeux au ciel tout étincelant de vapeur d'or. Puis, regardant de nouveau: les sectionnaires :
« Tirez, messieurs, dit-il encore, je suis prêt. Je meurs pour Dieu, pour le Roi et pour la Patrie. Et) continua-t-il d'une voix à la fois plus haute et plus touchante, s'il y a ici quelqu'un qui n'est ni un lâche ni un traître, et qui rencontre un jour celle que ma mort, va rendre veuve, qu'il lui dise que je suis mort
en pensant à elle. Je l'attends auprès de mon Dieu, qui est le Dieu des chrétiens.»
Le commandant Plue n'était pas à son aise, et il toussa le moins bruyamment possible. Le vieux chevalier fou avait relevé un peu la tète, et, tendant l'oreille, il semblait écouter une voix lointaine. Endy* mion, qui avait repris sous la table son combat du matin, lâcha la gorge de Justin pour essuyer une ^ larme. Crassus, malgré son épouvante, rie pouvait se retenir de murmurer le Jusium ac tenacem,
Kéraudren, qui s'était dissimulé derrière le pauvre savant, avait armé le pistolet de Vulmer, et pendant un instant il ajusta Pourvoyeur.
« Non, pensa-t-il, il n'est que l'instrument. Il me faut Maximilien sur Téchafaud. Qu'importé que Lozembrune meure si le Roi et. . • Kéraudren sont vainqueurs.
— Ehbièn ! s'écria Pourvoyeur, exaspéré de l'insolence du calme de sa victime, tirez donc. »
Mais les sectionnaires hésitaient.
« Tirez, scélérats! hurla-t-il. Je vous le commande au nom du Comité dé Salitt public. Voici l'prdré. Tirez, misérables, ou bien je vous accuse tous d'être ses com* plices et je vais vous faire mettre hors là loi. N'avezvous pas entendu qu'il s'est vanté d'agir pour lé fanatisme et la tyrannie. Tirez, vils suppôts de la tyrannie, feuillants, modérés, indulgents ! Êtes-vous une horde d'esclaves, ou bien le peuple souverain ? Tirez, tires?! »
Il écumait. Les sectionnaires mirent en joue.
c( Eh bien, non! s'écria Paul en bondissant jusqu'à
LE FAbBOURG DE PARIS PENDANT LA TERREUR. 26i
Vulmer. Vous ne mourrez pas seul. C'est vous qui avez raison, c'est vous. qui êtes brave et qui avez la justice et la vérité pour vous. Lâches sîcaires, continuatril avec fureur en montrant le poing aux sectionnaires, peuple avili, peuple dé cannibales et de poltrons, vils dénonciateurs, pïats incendiaires, âmes de sang et de. boue, vous ne savez qu'assassiner, et vous êtes courageux quand vous êtes vingt contre un. Eh bien, nous serons deux !
— Mon fils! mon fils! cria Pourvoyeur éperdu.
— Je meurs, continua Paul, pour son Dieu et pour son Roi. Je ne les connais pas, non ; mais puisque vous, vils républicains, vous les détestez, ils doivent être bons. Monsieur, voulez-vous que je sois avec vous?
— A côté, monsieur, s'il vous plaît, dit Vulmer en souriant. Vous êtes devant moi, vous me cachez ces braves gens, et l'on pourrait croire que vous me protégez. Toutefois, monsieur, si ce... celui-là est votre père, je vous engage à vous retirer. Avant cette belle république, l'on nous apprenait qu'un père si.,.
• — vous me gênez dans mes adjectifs, de vrai !..• — un père si... enfin... qu'il soit, est toujours respectable, et il me fâche de vous l'entendre draper comme vous faites.
— Plue, cria Pourvoyeur avec angoisse, enlève-le. » Le brave commandant courut, saisit Paul à bras le
corps et murmura à Vulmer, en lui indiquant la maison d'un signe de tête ;
« Que diable! sautez-moi dans cette fenêtre-là; avez-vous peur de vous écorcher le nez, sacrebleu ! »
Puis il emmena Paul dans un bosquet. Le jeune homme résistait, griffait, mordait, blasphémait. Le pauvre Plue tenait bon.
Les sectionnaires avaient abaissé leurs fusils ; mais Us se sentaient comme humiliés et dégoûtés de leur besogne.
R Maintenant, tirez ! hurla Pourvoyeur. Et puisque vous voulez tout savoir, eb bien ! ce scélérat qui fait là Thypocrite, savez- vous qui c'est? C'est Batz le chef de là faction de l'Étranger, celui qui a voulu vendre sa patrie à Pitt et Cobourg, et faire égorger, parles séides de tous les despotes coalisés, vos femmes et vos enfants. »
Un cri de haine s'éleva de l'escouade.
a Vous savez le prix que la Commune et les Comités ont promis. Vous voyez bien que c'est le plus dangereux des ennemis dô la patrie. Eh bien ! le prix sera partagé entre tous ceux qui auront tiré* En joue l Voyez, il n'ose pas nier; l'évldettce l'écrase, et le génie de la liberté lui serre la gorge pour l'empôcher de mentir»
— Mais je ne crois pas» dit Vulmer avec son môme sourire ; d'honneur, le génie de la liberté ne me serre pas.
— En joue I en joue ! Il prépare un mensonge I n Cette fois, ce fut le vieux chevalier qui s'avança sur
le degré*
« Messieurs, dit-il, vous vous conduisez comme des maroufles. Qu'est-ce que tout ce bruit chez moi? Des menaces, des cris, des armes, vingt personnes
iE Faubourg be fakis psndant la terredr. 263
contre une seule! Qu'est-ce que celte espèce de lâcheté inconnue jusqu'ici? Messieurs, vous êtes des drôles! je ne suis point fâché de vous le dire. C'est moi que vous insultez et que vous menacez avec vos fusils, dans la peI*sonne de mon hôte. Allons, vicomtev prenez votre canne et donnons sur cette maraudaille, pour lui montrer ce que c'est qu'un gentilhomme.
— Tirez! lirez! criait Pourvoyeur.
— Chevalier, disait Vulmer en essayant de repousser le vieillard, éloignez-vous, je vous en prie, je vous en supplie. Vous n'avez rien à faire 'pour ma cause.
-— Croyez-vous que je ne voie pas clair ! dit celui-ci avec un sourire lucide et d'une voix calme qui étonnèrent Vulmer au plus haut point. Ma fille! ma fille! dit-il en se penchant vers la porte, et à mi-voix. »
Vulmer essayait toujours de l'éloigner. Le vieillard, sans quitter son sourire,, qui n'avait rien d'un fou, luttait doucement pour se tenir toujours devant le jeune homme, et le poussait contre la porte.
a C'est une comédie! criait Pourvoyeur. Ils vont se sauver! Us nous insultent et se moquent de nous! Tirez, peuple souverain, peuple libre et fier! Un vieil aristocrate et un jeune, c'est tout gain! C'est le génie de la liberté, c'est le dieu de la France qui les aveugle, et nous les livre. Tirez, vous sauvez la patrie, vous sauvez Robespierre, vous vengez nos insultes!»
Il arracha Un fusil à l'un de ses voisins.
« En joue, hurla-t-il. Feu ! »
Il tira. Une dizaine de coups se succédèrent.
Quand la fumée se dissipa un peu, on vit, à travers le nuage, une suite de gestes qui paraissaient inexplicables, et que la vague atmosphère de fumée et Tan- ^ goisse qui saisit toute âme, si avilie soit-elle, après un crime lâche, contribuaient à rendre fantastiques.
La porte était ouverte. Le jeune homme, tombé sur le dos dans l'allée de la maison, se relevait. La porte se refermait. Le vieillard, tout rouge de visage, s'affaissait en joignant les mains. La porte se rouvrait, Vulmer reparaissait, se baissait sur le vieillard, Tem-r portait dans la maison. La porte se refermait encore.
M Ils vont se sauver, les lâches I cria Pourvoyeur, En avant, démolissons la maison, exterminons les scélérats et la louve qui leur a donné asile. Nous mettrons à sac cette maison d'aristocrates, d
II. se précipita en avant, suivi d'une vingtaine d'individus parmi lesquels tous n'étaient pas des sectionnaires. La population s'était assemblée devant la porte, et la canaille du voisinage n'avait pas été sans entendre qu'il s'agissait de démolir et de mettre à sac.
Mais le flot de peuple qui obstruait la porte se trouva bientôt repoussé. Une troupe vigoureuse, dont la course avait été activée par les coups de fusil, arrivait précédée par Heurtevent, pâle, haletant, le sabre h la main. Ils entrèrent comme un ouragan, au milieu des cris de la foule écrasée.
LE FAUBOUnG DE PxlRIS PENDANT LA TERREUR. 265
La Jalonsie.
Heurtevent précédait une dizaine des plus vigoureux sectionnaires de la dixième compagnie, accompagné de Turgan, Miilasse, Tevenard, Campenon, quatre de* hommes du comité révolutionnaire de sa section sur lesquels il comptait le pFus, mais auxquels s'était joint Spiket, un de ses rivaux d'influence.
«Ah! capitaine, s'écria Barthélémy, qui était rentré avec la foule, ces brigands là, et ce scélérat qui est à leur tête, veulent saccager la maison et exterminer la citoyenne et le petit citoyen.
— Ah! dit Heurtevent, qui devint livide. Ferme la porte extérieure du cabaret et brûle la cervelle au premier qui y met obstacle. Voilà un de mes pistolets.
La porte se ferma, et Ton entendit le grondement de la foule qui grossissait autour de la maison.
« Ah! on veut démolir le cabaret du Garde-Frati" çaise ! Ahl on veut piller la maison du vainqueur de la Bastille! Ah! on veut maltraiter sa femme et son enfant! Citoyen Espion, ta dernière heure est venue.
— Tu es fou, Heurtevent, dit tranquillement Pourvoyeur, qui n'était pas couard. En me maltraitant, moi qui ai une mission du Comité de Salut public, tu te nàets hors la loi et tu n'améliores pas ta situation. »
Hors la loi! C'était, nous l'avons dit, Tanathëme, l'excommunication majeure, la malédiction effroyable.
le mot qui épouvantait toute la France. Un murmure d'effroi interrompit Pourvoyeur.
a Allons donc, dît Heurlevent, un misérable espion comme toi aurait le droit de me mettre, moi, hors la loi 1 Et cela parce que je n'ai pas voulu te laisser piller et volert Vous voyez bien, camarades, qu'il se moque de nous. C'est un intrigant, un simple voleur, qui abuse des mots les pljs sacrés. »
Cela était assez logique. Les amis que le cabareiîer avait amenés et qui commençaient à liésiter, retournèrent vivement dans son parti.
a A mort, riiitrigantr crièrent-ils. A mort, le scélérat qui déshonore la République ! A mort, le vil brigand qui veut se moquer de nous et de nos sentiments patriotiques I »
Pourvoyeur essayait en vain de se faire entendre, et il hurlait deson mieux les mots d'aristocrate, de contrerévolutionnaire.
u Moi, un aristocrate I Hoi, HeurteventI Hoi, le le cabaretier du GardcFrançam! Camarades, frères, lectionnaires de la brave et pure ^7' section, laisserez- V0U8 des misérables venir piller nos maisons et mal* iraiter nos femmes et nos enfants î
— Non, non, hurla la bande. A mort!.»
Pourvoyeur put voir que ses propres troupes l'aban-
j : — » et que les sectionnaires qu'il avait amenés
it du parti de leurs camarades venus avec Il n'avait pas de temps à perdre pour e, et, nous devons le dire, Il songeait moins
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encore au danger qu'il courait qu'au temps perdu pour chercher ^t poursuivre son ennemi.
Il s'avança donc brusquement vers Heûrtevent, et lui dit à haute voix :
r« Eh bien ! tu ne m'as pas compris, tant pis pour toil C'est ton honneur de mari que je voulais surtout sauver, je vais tout te dire. »
Heurt event tressaillit, les bras lui tombèrent et la voix s'arrêta dans son gosier. Spiket et ses plus proches voisins, dont la curiosité maligne avait été excité, firent -faire silence, et Pourvoyeur, dont les regards pétillaient de méchanceté railleuse, sauta sur le degré et cria:
« Heurtevent est trompé par sa femme. »
Alors, un profond silence se fit. Heurtevent jeta . en ' vain un cri de rage : on le força de se taire. Du reste, il était, nous l'avons dit, fou furieux de jalousie, et chaque fois qu'on faisait vibrer cette corde, tout ce qu'il y avait en lui de curiosité et de crédulité l'emportait sur l'amour, sur la raison, sur le bon sens, Il voulait tout savoir, et il croyait tout d'avance.
« Oui, continua l'Observateur, nous croyons que Heurtevent est un bon citoyen, pur, intègre, et prêt à donner ses jours pour la République ; mais sa femme est une aristocrate ; nous le savons tous. Elle est restée aristocrate, elle n'aime que les aristocrates! Son âme avilie par la superstition et le fanatisme n'a jamais pu comprendre la grandeur et l'héroïsme de son époux; son âme est restée avec les amis de son enfance. »
Tout cela, qui était vrai, entrait comme un ffcr brûlant dans le cœur du mari.
« Cet homme qui vient de venir ici' est le plus cher de ses amis. Heurtevent vous le dira.
— Scélérat! cria celui-ci d'une voix rauque, mais sans faire un pas vers l'orateur.
— Toujours est-il que c'est celui qui est venu ici ce matin et qui, dans son insolence féodale, a voulu embrasser la citoyenne. Celle-ci ne lui a pas témoigné de colère. Et Heurtevent a été obligé de le chasser. Le jeune scélérat a promis qu'il reviendrait. Il est revenu avec la complicité du vieil aristocrate, père de la citoyçnne, qui aime mieux, comme tous les gens de sa caste maudite, mais à jamais détruite, voir sa fille la complice méprisable d'un noble que l'épouse fidèle d'un pur et héroïque démocrate. »
Tout cela était net et bien dit, vraisemblable et logique. Les murmures de la foule approuvaient l'orateur. Heurt^ent sentait la conviction entrer dans son âme. La fureur et la honte, l'humiliation et l'cimour blessé, lui remuaient le cœur; ses yeux se baissaient, sa poitrine robuste se soulevait et battait h grand bruit.
a Eh bien ! savez-vous quoi, citoyens de la 47* section ? Ce scélérat, ce jeune muscadin, savez-vous qui il ét^it? Savez-vous qui était ce misérable qui avait cherché un refuge dans les entrailles de votre section, afin de la déshonorer aux yeux de la postérité, afin quede siècle en siècle les trompettes delà Renommée s'écrient : H C'est dans la section de l'Observatoire qu'a cherché asile le plus effroyable et le dernier des ennemis qu'ait eus la République française! » Savez-vous qui il était? C'était celui qui est hors la loi, celui que la Convention,
mm
les Comités, la Commune cherchent et poursuivent comme on n'eût pas cherché et poursuivi Louis le Raccourci lui-même. C'est le chef de la conspiration de l'Étranger, c'est le ci-devant baron de Batz. »>
Un hurrcah de fureur s'éleva de cette foule.
« Eh bien ! citoyens purs et intègres, nous avions averti lat citoyenne que c'était 1<\ le grand ennemi de la révolution, Qu'est-ce qu'une de vos honnêtes épouses eût fait, citoyens? qu'est-ce qu'eût dû faire la femme intègre et pure, la citoyenne ornée des vertus civiques de son sexe enchanteur? Elle eût saisi le scélérat de ses propres et faibles mains; elle eût, comme une autre héroïne, plongé, de son bras vengeur, le couteau expiatoire dans le sein infâme de ce tyran. Eh bien, celle-ci, quç fait-elle? Elle le sauve, au prix de la vie de son père. Et vous ne voulez pas reconnaître que ce n'est qu'avec un adultère qu'on agit ainsi. »
Un nouveau hurrah s'éleva, qui s'éteignit bientôt dans une sorte d'angoisse de curiosité.
Heurtevent s'avançait, pâle et la figure dégouttante de sueur, la tète roide et d'un pas automatique. Allait-il tuer Pourvoyeur, le calomniateur de sa femme? Qu'allait-il faire?
Il se dirigeait vers la porte de sa maison, sur le degré de laquelle l'Observateur se tenait. Il s'approcha de celui-ci, qui mit la main à. la poignée de son sabre.
Heurtevent, avec un ricanement étrange, saisit cette main, prit le personnage à l'épaule et l'envoya rouler au milieu de la troupe. Puis, se baissant, il souleva une énorme pierre qui servait de siège peu de temps
auparavant à Isabelle. Il souleva cette pierre tandis que les muscles de son visage se gonflaient sous Teffort, et, la lançant contre la porte, il la brisa,
« Maintenant, citoyens, dit-il d*une voix rduqae, entrez, fouillez partout. Seulement je ne veux pas qu'on parle à la citoyenne ni qu'on s'en mêle. C'est mon affaire. • '
U agita son sabre et entfa dans la maisoUé « Un instant, citoyens, dit Spiket, commis aux barrières et l'un des plus redoutés membres, du comit6 de la section, nous ne sommes pas ici chez lès aristo* crates, mais chez un brave sans-culottes qui a des malheurs. Nous exerçons la magistrature et non la vengeance du peuple, par conséquent, pas de pillage aujourd'hui. Le premier qui vole, ça serait une épingle, fusillé. Sergent Barthélémy, garde la porte avec quatre hommes.
. La fouie acclama l'orateur et se précipita dans la maison. Les commissaires et quelques porte^piques suivirent Heuilevent qui s'avançait vers le jardin.
La mort du fou.
Le tout était frais, ombreux et fleuri. Les poules caquetaient dans l'herbe drue, les lapins bondissaient effrayés, la vache et la chèvre regardaient de leurs yeux étonnés ce spectacle nouveau. Au pied d'un arbre' touffu l'enfant était assis, tirant les oreilles du bon
chien Cadet, lequel acceptait ces caresses avec une résignation langoureuse. Il se redressa toutefois en voyant arriver cette troupe, et se plaçant au-devant de l'enfant, il pointa ses oreilles vers les étrangers, grondant ou remuant la queue, selon qu'il regardait son maître ou les hommes armés, .
A côté, la tète appuyée contre le tronc d'un orme immense, le vieillard était assis sur une chaise. Il était â^lne pâleur mate, une mare de sang baignait le pied dç l'arbre, Isabelle, agenouillée devant lui, serrait une <ilo ses mains qu'elle couvrait en sanglottant de ses blûaera et de ses larmes.
Le vieillard, en entendant du bruit, ouvrit ses yeux presque éteints. Il les referma aussitôt/Isabelle ne rçmua pas. De petits globules de lumièro bleuâtre qui passaient à travers les ouvertures du feuillage de Tarbre tremblottaieni sur sa nuque, à la racine de ses cheveux, et semblaient indiquer quelque mouvement. Mfti« elle était bien immobile.
Heurtevent s'avança sur elle le sabre levé#
tt Non, je ne puis pas la tuer ain^i. Citoyenne! ditil d'une voix rude, »
Isabelle ne bougea pas encore. Mais le vieillard ouvrit de nouveau les yeux.
a Ma fille! » dit-il d'une voix mourante.
Elle se redressa. Il lui montra l'enfant. Elle l'alla prendre et le lui apporta. 11 le saisit dans ses deux mains tremblantes, l'approcha de ses lèvres décolorées, puis traça sur ce petit front un signe de croix qui se dessina en rouge. Le vieillard était tout sanglant.
Il leva péniblement la petite créature, la face tournée vers les deux :
. «Mon Dieu, murmura-t-il, bénissez-le. Nous avons bien souffert, »
11 rendit l'enfant qui cacha sa petite figure effrayée dans le sein de sa mère.
« Ma fille, reprît le vieillard, tu as bien fait de m* obéir et de sauver ce jeune homme. Il faut faire son devoir, quoi qu'il arrive. Je te bénis. »
Il leva le front en haut, comme pour lui montrer le ciel et lui donner le suprême rendez- vous. Ses regards s'abaissèrent et rencontrèrent- la face émue du commandant Plue. Ils. s'y attachèrent avec une fixité étrange, comme s'ils voulaient retrouver un souvenir lointain, un de ces chers souvenirs de jeunesse qui restent les derniers dans la mémoire.
Tout à coup il se leva, et d'une voix qui reprenait une dernière vibration, il s'écria :
« Grenadiers de Picardie, en avant ! Vive, le Roi 1 Sergent Plue, tu leur diras que leur capitaine est mort en brave. Vive... »
Il se laissa aller sur la chaise, glissa et tomba dans la mare de sang que son corps fit jaillir en éclaboussures sur les assistants.
« Ma foi, murmura Plue, je commets un crime contre la patrie et je me perds*; tant pis, à la fin !»
Il se précipita sur le corps en même temps qu'Isabelle, le releva et l'assit sur la chaise.
(c Assez de pleurnicheries, dit Heurtevent en saisis-
LE FAUfiOURG DE PÀUIS PENDANT LA TERREUR. 27^
sant vivement Isabelle et Tentrainant loin de là. Réponds franchement ou tu es morte. »
Isabelle le regarda d'abord avec étonnement, puis elle sourit dédaigneusement, et embrassant son fils elle envoya un regard d'adieu au corps de son père qu'on emportait : • , •
« Que me voulez-vous? dit-elle froidement.
— Je veux que tu répondes la vérité. Malheur à toi si tu mens !
— Je ne mens pas, vous le savez bien. Que voulezvous? , .
— Ne spis pas insolente. Ton dernier jom' est venu. Tâche de racheter tes crimes. C'est bien ce jeune homme qui a voulu t'embrassser ce matin?
— Je ne vous comprends pas. Qui donc a voulu m'embrasser? Quel jeune homme? ' ;
— Celui que tu as sauvé. Qui est-il? Parlerasr tu, misérable I Pourquoi as-tu, au péril de ta vie^ sauvé cet infâme? Où est-il? Tu l'aâ entendu, tous ces gens, nos voisins, mes.amis, prétendent que c'est ton...
— N'achevez pas! s'écria Isabelle avec colère. Ce jeune homme, je l'ai sauvé parce que mon père me l'ordonnait. Il est sauvé et loin maintenant. Ne me demandez rien de plus.
— Infâme aristocrate I dit Pourvoyeur, le Tribunal révolutionnaire saura bien t'puvrir la bouche.
— Coquin ! cria Heurtevent en sautant au collet de l'Observateur, si tu insultes la citoyenne!...
— La paix, la tran-tranquillité, dit une petite voix chevrotante.
374 THBHHIDOa.
-<^ Citoyenne, dit Spiket^ dis la vérité. Savais-tu que c'était un aristocrate que tu sauvais?
•**• Oui, je le savais. Faites de moi ce qu'il vous plaira. Je suis lasse de cette vie que vous nous faites, à nous pauvres femmes. Sommes-nous d^ soldats? Je déclare à la face de Dieu que, depuis votre règne> je n'ai jamais pu me livrer une seule fois en pai^c aux plus naturels» aux plus purs, aux plus innocents sentiments de Tâme humaine. C'est l'accusation que je porte» au nom de toutes lès femmes, contre vous devant Dieu! C'est à lui que j'en appelle, sans haine et sans colëre« Vous m'aveii imposé ùo mari par viôl^oee, vous m'avez tué mon père, vous aviez fait périr ma mère d'angoisse, vous alle< m' enlever mon enfant^ Regardez-moi» je suis sans colère» Seigneur, au nom des femmes de la terre entière, au nom des filles, dès épouses et des mères» j'appelle dur eux ta malédiction» si tu ne veux que nous devenions toutes folles^ ou détbauchéed l Maintenant, je ne parlerai plus.
— i Infâme, monstre épouvantable, furie voinie des^ enfers, s'écria Pourvoyeur se jetant sur elle, n
Heuile vent , qui se précipitait au secours de sa femme^ fut retenu par l'imprimeur Campenon, tandis que Turgan, premier commis au bureau de liquida- * tion» homme sage et dé sang^froid, saisit l'Observateurt
« Sectionn aires de la 47% » crîa»t-il.
Quelques hommes accoururent. Il désigna les deux [Jus vigoureux, et leur montrant Pourvoyeur,
« Cardin neveu, et toi, Jean Legay, saisissez cet
LE FATJBOUtlG DE 1>ARIS PfiNDANt L\ TERRECft. 27*
homme, et s'il prononce un mot, je dis un mot, un seul mot, fût-ce pour protester, pour invoquer le nom le plus sacré, bâillonnez-le, jetez-le dans la prison de la section. Tais-toi ; je jure sur l'autel de la patrie, qua si tu résistes je te brftle la cervelle» comme à un re** belle« Ici, nous, Comité révolutionnaire de la section, nous sommes les maiti^s et représentons cette souveraineté du peuple dont la Convention est Iç centrera*»
Des acclamations saluèrent ces paroles. Pourvoyeur »se tut, en grinçant des dents et en promettant à Turgan un supplice épouvantable.
« Pourtant, confrères,, dit Spiket, cette femme a ^voué son crime, et c'est un crime atroce, il faut qu'elle soit arrêtée, et qu'elle passe devant le Tribunal révolutionnaire» J'en suis fâché pour notre brave et. illustre concitoyen* Il le faut, je la décrète d'arresta*
t\ n*y avait rien k répondre. Les quatre comioia*; saià*es, amis de Heurtevent, émissent inutilenient risqué, leur vie à vouloir éloigner, même d'un instantt l'arres* tation d'une si grande coupable. Ils se turent en re*, gardant tristement leur ami. Celui-ci restait sombre et le front baissé, qu'il relevait de* temps eu temps, pour lancer à Isabelle des regards menaçants.
« Fû.idèle Bailli, dit la petite voix chevrotante. Je . suis con.tOnnu pour n'être pas l'en.» ennemi. «i de Ro«. ro..robespierre. L'Inco..co..co.. corruptible, le Citoyen émi..mi..nemment ver..tu,.tu..tu.,eux, sensu, sible et bienfaisant ne pou.. pourrait pas trouver. .er mauvais qu'on laisse cette ciuci.ici.^cUoyeune veiller
276 TaEQMlDOR.
à Tenterrement de son au,.teur et à préparer tou.. tou..tout pour son en..fant. Si elle veut do..onner pa«.pa., parole, de ne point qui..qui.,qui,.itter la maison pendant vingt-quatre. .atre heures, et si deux.. eux ci.. citoyens veulent la gar^arder, on pOu.. pourrait la lai..aisser ici. La paix, la tran.. tranquillité et la con.. oncorde dans les fa..a..a..amilles. »
Les quatre commissaires ne demandaient évidemment pas mieux. Ils regardèrent Spiket.
« Je vais.. ais dire un mot eu parti.. ticu.. eu.. ulier ail citoyen Spi..pi..pi..piket, reprit Fidèle Bailli :
— FL.idèle, Tran.. anqui.. qui.. quille Bailli, pour V0US..0US servir, monsieur, continua- t-il après avoir tiré Spiket à quartier, vous ètestro..op intelli..ligent, à ce que dit le grand citoyen Maximilien, pour n'avoir pascom..ompris la ruse pa..pa.. patriotique. Ces imbé..éciles-là n'y ont rien vu. Vous com..omprenez bien que c'est une sou..ou.»ou..ouriciére. Si la femme reste ici, l'a.. a.. amant y reviendra et alors on le pin.. in..in..incera. La paix, la tran..anquillité et la con.. on.. oncorde dans les fa.. amilles. )»
Spiket sourit, serra la main de l'ami de son dieu Robespierre.
« Ge citoyen vénérable a cent fois raison. C'est aussi votre avis confrères. Jures-tu, citoyenne, sur ton honneur d'aristocrate, de ne point quitter ces lieux pendant vingt-quatre heures.
— Je le jure. Laissez-moi, répondit Isabelle. Partez tous, car je cherche, malgré moi, parmi vous quel est celui qui a assassiné mon père. Partez tous. Dans
vingt-quatre heures vous retrouverez votre victime. »
Tout le monde quitta le jardin. Isabelle se préparait à aller rejoindre le corps de son père, Heurte vent la retint brutalement.
n Tu as dit que tu avais obéi à ton père en sauvant ce scélérat. C'est vrai, car tu es sincère dans tes paroles, et cela t'a sauvé la vie... jusqu'ici. »
Isabelle embrassa l'enfant qui pleurait en enteudant la voix furieuse de son père, et qui s* apaisa.
« Vous avez confiance en mes palroles et non en ma conduite, je suis sincère en langage et hypocrite en action, dit-elle d'une voix dédaigneuse.
— Cest bon I je m'entends. Tu ne connaissais pas ce scélérat, n'est-ce pas? Dis-moi non, ah I je t'en supplie. Tiens trompe-moi. Plus tard tu me diras toute la vérité. Mais aujourd'hui j'ai la cervelle à l'envers. Trompe-moi. Je sais que quand je te le demanderai, tu me diras la vérité. Aujourd'hui, vois-tu, il s'agit de sauver la patrie, tu sais, de faire ce que tu désires. C'est à çà que je viens de passer cejs deux . dernières heures. C'est pour toi que je l'ai fait. Tu ne voudrais pas profiter de ce moment-là!... Non, tu ne cpunais pas ce jeune homme. Tu me le jures, n'est-ce pas. Jure-le. Tu sais bien, moi je ne lui en veux pas à ce pauvre diable d'aristocrate. Je comprends mieux aujourd'hui tout ce qu'on leur a fait souffrir. Tu vois, je suis comme tu le désires. Non je ne lui en veux pas. Ils m'ont laissé ici avec toi dans l'idée que je vais te forcer à me dire où il est, par où il s'est sauvé. Je ne te le demande même pas. Tu ne le connaissais pas
avant, heiiiT Ce n' était pas un de tes anciens amis? TU ne l'avais jamais vu, heîn 1 Parbleu, je le savais bien, m
IsatwUe avait regardé ce pauvre fou, d'abord avec dédain. Puis la pitié avait efTacé toute trace d'irritation sur son beau visage. Elle embrassa son fils et tint ses regards obsUnément fixés sur l'enfant.
Heurtevent s'éloigna. Il allait rentrer dans lanuû- 90n. Il s'arrêta. Son front qui s'étiût éclairci redevint sombre.
■ Au fond, dit-il, en revenant sur ses pas, tu ne m'as pas répondu. Tu ne l'avais jamais vu, n'est-ce pas? »
Isabelle se tut et continua de sourire k son enfant, mais son sourire devenait moins franc.
tt Réponds-moi, je le veux! Eit réponds la Vérité. Et je jure que tu vas la dire tout entière. Tu ne l'avais jamais vu? Réponds, je te dis. »
Il ta lira et la força & le regarde)*.
B Oui, je l'avais vu,
— Ah I misère... Ahl ouil Ah I que je suisbètci Tiens, pardonne-moi. J'ai été tant secoué depuis' ce — itin. Puis il fait un orage de chien 1 Le soleil sur la
e tonte la journée, tu comprends. Oui, oui, moi ni, je comprends. Bète que je sois I mais là, bête t il oui, tu l'as vu, ce matin. J'y étais. Mais ta ne le ioaissais pas auparavant, bein?
— Oui, je le connaissais 1
— Ah ! dit Heurtevent d'une voix qui devint toui nsquement sèche et âpre. Et tu le connaissais beau- «pf
■ I '■ ■ ' III I - Il ■ Il !■■ ■
— Laisse-moi. C'est assez de cet interrogatoire n« dicule et déshonorant*
— Déshonorant! déshonorant I Et moi donci Ré^? ponds, je le veux, toute la vérité, comme devant ton Dieu, devant tes prêtres hypocrites et fanatiques, qui t^ont élevée en te disant que ce n'est pas un crime de tromper un gueux, un vilain comme moi, un démo-r crate, un républicain! Réponds, je té somme de le faire, au nom de ton honneur et de celui de ton père, un autre fourbe d'aristocrate, lui aussi l . .
^r- Tais-toi ! Je n*ai pas besoin de tant de prières pour dira la vérité, et ces fanatiques que tu accugea fou que tu es, ce sont eux qui m'ont fait prendre en patience tes insolences et ton odieuse grossièreté. Tu oses insulter mon père, malheureux, et je tiens ton âme dans ma main ! Tu oses insulter ma religion, la seule chose qui ait pu me tenir liée à ce tyran qui m'avait volée à moi--mème et aux miens I ^
-**« Pas de phrases I Le connaissais* tu?
~ Oui.
-* Beaucoup ? •
-^Beaucoup.
— C'était un de tes amis?
. «^ C'était un de mes amis.
«-* Scélérate! inf&me coquine. Tu pouvais mentir, tu ne Tas pas voulu. Tu as été trop hei^reuse de me tourmenter. C'est la dernière fois, »
Il tira son sabre. Isabelle n^* bougea pas ; Heurtevent hésita. Il réfléchit un instant.
a Non, ce serait trop doux. Et puis tu ne dirais
rien. Et ce lâche muscadin resterait libre. Ah I Fouquier-Tinville te fera biei) parler, lui. Et puis tu souffriras. »
Il se précipita comme un insensé jusque dans la cour. Elle était pleine encore.
Citoyens, dit-il, je viens d'interroger la citoyenne. Son crime est trop grand pour que je la défende. C'est une infâme aristocrate. Elle tient tous les fils de la conspiration. Je b livre en holocauste sus l'autel de la patrie. Prenez-la, mais vite, vite, que je ne la voie plus! Emmenez-la en prison. Faitès-la interroger par le président Dumas lui-même, par le plus malin de tous vos juges. »
Gomment Volmer continaa son odyssée.
Un grand hurrah d'enthousiasme s'éleva. Une partie des citoyens voulait porter en triomphe Heurievent, qui acquit ainsi un redoublement de cette popularité destinée à jouer un grand rôle dans las événements des jours suivants. Une autre partie se précipita dans le jardin.
On saisit Isabelle, qui n'opposa aucune résistance. Elle serra plus énergîquement l'enfant contre son sein, et le couvrit de baisers pour apaiser les larmes que tout ce tumulte lui faisait verser.
« Vous voyez bien que vous faites pleurer ce pauvre petit, dit-elle. Vous n'avez nul besoin d'avoir recours à la violence. Je vous suis, n
LE FAUBOURG DE PARIS PFIfDANT LA TERREUR. 261
Les cris s'arrêtèrent. Il n'y avait là aucun de ces misérables, aucune de ces ignobles créatures qui avaient pris la mission de pousser jusqu'à la férocité les instincts de la populace. On s'écarta.
Isabelle s'avança entre deux rangs de sectionnaires. Heurtevent, exaspéré, fou, 'brandissait son sabre et murmurait mille menaces.
Quand on arriva à la porte d'entrée, Isabelle ss retourna.
'( Crassus, dit-elle, en voyant le brave homme qui essuyait furtivement une larme derrière .ses grandes lunettes, je vous recommande bien de m'apporter ce soir, à la prison, le linge de l'enfant.
— Ce sera fait, citoyenne, répondit une voix. C'est moi qui le jure, moi, Paul Pourvoyeur.
— La pitié convient aux âmes républicaines, se bâta d'ajouter le père. »
Isabelle avait vu les yeux de son mari attachés sur elle avec une si étrange et si folle expression de fureur qu'elle le regarda de nouveau. Une impression triste couvrit son beau visage, quiétait resté jusque-là calme et comme dédaigneux. Elle sembla réfléchir un moment.
tt Citoyens, dit-elle brusquement, voulez-vous me permettre de dire un mot au... citoyen? »
' Çllè s'avança rapidement vers, lui, qui était resté seul au milieu de la cour.
« J'ai pitié de vous, dit-elle. Vous allez souffrit, dans votre jalousie et dans votre amour pour moi. Vos remords ne tarderont pas à me venger. Oui, j'ai pitié
de vous. Je pense que vous souffririez plus encore de votre jalousie que de tout le reste. Eh bien ! je vous le dis, et je pense que vous ne voudrez pas en abuser : ce jeune bomme, je l'ai aidé à se sauver parce qu'il est le fiancé de mon amie intime, Marie-Thérèse, que vous connaissez bien — ' çUe était une de ces femmes que vous vouliez inal traiter rue du Regard — et je Tai fait sauver, car ce soir même, à Meudon, il doit l'épouser, »
Elle s'éloigna aussi vite qu'elle s'était approchée.
Le cortège se reforma et se dirigea, l'escortant, jusqu'au ci-devant couvent des Ursulines où siégeait le comité de la section. Paul suivait en chantant d'une voix railleuse la suite de là Versaillaisè :
Jadis d'un oppresseur l'injuste tyrannie Assouvissait sur nous sa fureur impunie Et l'homme vertueux dans la captivité
Soupirait pour la liberté.
Maintenant l'homme juste a brisé ses entraves : Les Français, indignés de s'être vus esclaves, Ne reconnaissent plus, en détestant les rois Que l'amour des vertus et l'empire des lois.
Heurtevent resta quelque temps immobile, hébété.
Puis irsemblâ se réveiller.
« Eh bien,.s'écria-t-il, je vais savoir si c'est vrai. Oui, j'irai à Meudon. Et- si c'est vrai, quand je devrais faire sauter Paris, je te délivrerai, Isabelle, et je me tuerai après. Je le jure sur l'autel de la Liberté.
Il resserra le ceinturon de son sabre et s'élança, suivi de Barthélémy, dans la direction de la barrière.
Crapsus regarda avec étonnement autour de Inu II
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vit qu'il était bien seul. Il alla refermer la porte d'entrée. Puis, d'un pas grave, il revînt dans la maison.
Il s'assit à côté du corps du chevalier, étendu sur le carreau de la salle, à la fenêtre de laquelle le visage d'Isabelle apparaissait naguère encadré dans les vignes vierges. Il réfléchit quelque temps, secoua la tète ; puis, tirant solennellement de sa poche le petit Horace de Westenîus, il se mit à réciter sur un ton de mélopée grave et pieuse le Carmen seculare.
Le silence régnait dans le jardin jadis si bruyant.
Seulement, dans le voisinage d'un bouquet de grands arbres touffus, les moineaux francs piaillaient d'une façon désespérée, et se communiquaient avec étonne* ment les impressions que. leur causait le voisinage de quelque monstre peu habitué évidemment h naître sur les arbres. Bientôt ils prirent leur volée en bander effrayées qui protestaient furieusement.
Les branches s'agitèrent, un corps glissa le long du tronc du plus gros de ces arbresi, de celui même contre lequel le moribcMid avait été un instant adossé. Un homme sauta sur ses pieds le sabre en main, et, s'appuyant contre le trotic, il se mit en garde en muroiurant :
« Tant pis ! Je tombais de sommeil là-haut. Tiens, personne ! Du sang, une chaise brisée, un silence profond. Ici, mon chien* Tiens, tu me reconnais. Ahl mais, c'est toi, oui, attends, oui, hél Cadet* Ahl mon bon chien.
Le chien, qui avait été chien dé garde au coûvëât
des Bénédictines, tournait autour de Vulmer — on a deviné que c'était lui. — Celui-ci s'avança vers la muraille du fond.
n II faut sortir d'ici, mon compagnon, et sans passer par la maison. Tu connais les êtres, toi , camarade. Voyons, tâchons de retrouver nos esprits et de chasser le sommeil. Il me semble que si je pouvais dormir tranquillement quatre heures, je vaincrais une armée de jacoquins et de robespierrots. Mais ne nous abandonnons pas à ce doux espoir. Voyons, Kéraudren — mais était-il bien déguisé avec sa poudre sur le visage ! — Kéraudren m'a dit que mon signalement est donné partout, que toutes les barrières de Paris sont closes pour moi , et que tous nos refuges sont découverts. Bien ! c'est-à-dire que je ne puis ni rester ni m'en aller, je si4^ comme Gros-René. Et je meurs de faim, de soif et de sommeil, je suis traqué par une ville entière de »six cent mille habitants, et, à part un chien, je n'ai pas un seul ami, encore cet ami-ci .est-il bien pauvre et de médiocre conseil. Hé I Cadet. »
Le chien hurla doucement et s'en alla gratter une petite porte qui donnait sortie sur la rue La Caille.
( Tiens, tiens, je n'ai qu'un ami et déjà je le calomnie. C'est donc par là qu'on peut sortir, compagnon? Viendras-tu avec moi? Et puis où irons -nous? Tu ne sais pas. Eh bien ! mon camarade, je n'en sais pas plus que toi. Il n'y a plus peut-être que la cachette près du cabaret de la Halle au blé qui ne soit pas découverte, car celle-là, Batz et moi étions seuls à Ja connaître. Veux-tu que nous tentions la fortune? Tu
n'es pas d'avis que nous restions plus longtemps dans le voisinage? Non. Allons. Attende que je voie ce qui se passe. »
11 monta dans un des arbres dont les branches retombaient sur la rue. Elle était déserte. De l'autre côté, en face de la petite porte, une brèche donnait entrée dans un parc, à ce qu'il sembla, du moins, à Vulmer. Il redescendit.
« Veux-tu venir avec moi, compagnon? n
Le chien fit le tour du jardin en furetant. Il alla flairer à la porte de la maison. On eût dit qu'il hésitait. 11 secoua sa grosse tête hérissée et revint vers Vulmer.
« Bon, tu viens. Tu serviras à me déguiser, puisque tu n'es pas dans mon signalement. Mais tu vas être extrêmement prudent et plein de sang-ft-oid. Au moindre aboiement, à la moindre indiscrétion, dame, mon pauvre Cadet, nous nous séparons. C'est par cette porte qu'il faut partir, hein ? »
Il ouvrit la petite porte, et, traversant la rue comme une flèche, il sauta par la brèche dans le parc, suivi du griffon.