‹ ThermidorChapitre 14 sur 17 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Où Tanteur, continuant son roman-panorama, montre ce qu^était nne place publique en Tan II.

Une heure environ après les événements que nous venons de raconter^ la place ronde, située en face de )a barrière d'Enfer, étiik remplie d'une foule grouil» lante aussi nombreuse qu'aux décadis et aussi tumul* tueuse que si l^on célébrait Tune des sans-culottides ou quelqu^uh des anniversaires sacrés de la Répu'blique.

La liévoltition avait développé la vie publique, Teiistence en plein air, outre mesure et au détriment de la Vie de famille et de labeur. On le comprend» La po* litlque, qui jadis n'intéressait que quelques pbiloso^ phes rêveurs, préoccupait actuellement tout le monde et jusqu'au plus ignorant artisan.

Un grand nombre des plus infimes citoyens avait quelque office à remplir dans sa section. Ceux qui n'avaient reçu ou ne s^étaient donné aucune de ces mi£K

sious étaient intéressés aux affaires gouvernementales par les clubs, par les assemblées de la section, ou du Comité révolutionnaire, et par les publications ou prp* clamations qui se faisaient constamment. Enfin Ton était obligé, sous peine de mort, de s'occuper ou de paraître s'occuper activement de la chose publique, et l'on sait que parmi les douze signes d'après lesquels Ghaumette, le procureur de la Commune, reconnaissait officiellement les suspects^ se trouvaient notamment ces deux-ci : Ne rien faire pour la liberté ; ne pas s'intéresser aux affaires de la section.

La vie sur la place publique avait donc pris un grand développement. L'on avait mille occasions de s'arrêter et de former des groupes. Le quintidi et le décadi, on se rendait aux assemblée^ de la section, ou tout au moins on allait répondre à l'appel nominal et toucher les deux livres que Danton avait fait attribuer aux pauvres sans-culôttes, àtitre de jeton de présence. Tous les jours on allait faire queue à la porte des marchands, et quand la queue avait été moins longue que d'habitude, c'était autant de gagné pour la flânerie politique. Puis, le Parisien avait pris l'habitude de sortir de- chez lui au premier, bruit mystérieux, à la-premièrç émotion, au premier avertissement sourd encore d'une prochaine crise. En toutes ces circonstances, les places adoptées par le populaire des seclions se remplissaient et entraient en fièvre.

Ce n'était pas seulement les curieux, les oisifs, les patriotes, les pauvres diables qui accouraient, mais les indifférents qui craignaient d'être notés comme

suspects, les bourgeois qui tremblaient de paraître indifférents, et les nombreux chefs, directeurs, observateurs, exploiteurs de la populace et de l'opinion publique. .

Nous verrons tout à l'heure quel rôle tout cela jouait dans la foule d'alors.

La place de la Barrière ou de l'Observatoire, comme on la nomma pendant quelque temps^ avait été adoptée par la hT section pour le forum principal. Elle était large, assez éloignée de toutes ces maisons de marchands -dont Taspect attristait les citoyennes. (Les boutiques leur rappelaient, en eifet, ce supplice de la queue qu'on y faisait chaque jour, avons-nous dit, dés six heures du matin, pour toutes les denrées, depuis le pain jusqu'au savon.) Cette place était, de plus, avoisinée de quelques cabarets célèbres et patriotiques. Elle touchait à la barrière, et bien que le maxU mtim eût rendu J^s octrois à peu près inutiles, on trou* vait pourtant quelques avantages dans les cabarets extra muros. En outre, elle était joyeusement entourée d'arbres, de champs; et malgré l'orgie <ie san^ à laquelle il se livrait, le Parisien n'avait pas perdu son traditionnel amour pour tout ce qui rappelle la cam-

pagne. Puis, quoiqu'il fût imprudent de paraître rechercher la solitude et les discrets ombrages, il y avait encore quelques êtres hardis qui avaient l'audace d'être jeunes et aimants.

Ce 7 thermidor, vers le milieu de l'après-midi, la place avait pris sa physianomie des grands jours, non

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pas précisément des grands jours joyeux, mais des grands jours civiques.

- L'état de fièvre où se trouvait habituellement Paris avait augmenté, ce jour-là, d'heure en heure. • ^ La querelle de Robespierre et des Montagnards ne faisait plus doute pour personne; tes sections étsûent sillonnées, dès le matin, de partisans des uns et des . autres qui cherchaient, prudemment toutefois, à influencer l'opinion. De plus, la fermeture ou la quasi-* fermeture des barrières était toujours une occasion d'angoisse pour les uns, de fête pour les autres. C'était le commencement du signal : « La patrie est en danger! » Et alors il n'y avait plus ni besogne ni fanodllé qui pût retenir les citoyens et citoyennes dans la mai* son. C'était un décadi de hasard que le dieu de la pa* trie et de la paresse offrait aux citoyens zélés; et ce que les citoyens zélés jugeaient à propos de faire il était obligatoire aux autres citoyens de le faire avec enthousiasme.

Enfin tout ce qui, dramatique et mystérieux, s'était passé, cette journée même, à l'auberge du Garde-» Française avait amené un peuple, immense dans le voisinage. Le refoulement causé par la nécessité de passer un à un ti lentement à la barrière de l'Observatoire augmentait considérablement la foule.

L'auberge était close* Nul signe, sauf un iambeaa de drap noir accroché par une main inconnue et regardé d'un tsil indifférent par Spiket et ses collègues du Comité, ne montrait qu'un cadavre reposait dans cette maison. Elle était entourée d'un cordon de sen*

LES BARRIÈRES D£ PARIS PENDANT LÀ TERR£l}R. 29t

tttielles. Des patrouilles fouillaient tout le voisinage, les maisons, les jardins, les champs. Elles venaient rendre compte de leurs découvertes et observations aux délégués du (îomité révolutionnaire. Ceux-ci siégeaient en plein air à l'ombre des arbres, à peu de distance du mur donnant sur la place et qui étalait, comme c'était le devoir de toutes les maisons d'alors, cette devise :

^ tJnité et indivisibilité de la Répablique, Liberté, égalité, fraternité ou la mort.

Les rapports sur ces découveites et observations couraient la foule, qui s'agitait, interprétait, commentait à son tour les commentaires des citoyens délégués» '

La plupart <jle ces curieux, oisifs pofitiqueurs, agitateurs, portaient la coiffure classique d'alors, le bonnet phrygien ou le chapeau tricorne dont les pointes s'arrondissaient amollies par l'usage, et dont les bords retroussés indiquaient, selon qu'ils étalent plus ou moins longs, ornés ou non de ganse, plus ou moins raides, les nuances de fortune et de position. Mais à tous, chapeaux et bonnets d'hommes et de femmes, sans exception d'aucune espèce, la cocarde tricolore était obligatoire sous peine de huit jours de prison, et surtout sous peine d'être suspect.

La carmagnole d'étoffe diverse et des couleurs les plus variées formait aussi le fond du vêtementi Les culottes et le pantalon se partageaient également les fa« veurs du populaire. Ici, c'était le pantalon large, rayé^

tricolore, tombant jusqu aux chevilles des pieds nus cachés dans dès. sabots ; là c'était le luut-de-chausses se nouant au-dessous du genou sur des bas de chanvre ou *de coton. Mais que de nuances dans ce costume simple, pour indiquer la position, le caractère, ou le patriotisme des gensl Comme les observateurs du Comité de Salut public ou les agents de la police robespierriste savaient bien constater la différence de civisnie qu'il y avait entre un homme du peuple qui nouait ses souliers. avec des cordons de cuir et le citoyen qui avait des boucles de cuivre, voire de cuivre argenté; entre l'ouvrier qui avait fixé ses culottés sur $es bas et celui qui laissait ses hauts-de-chausses et tes cordons destinés à les attacher flotter sur le genou 1

L'extrême chaleur avait forcé bien des oisifs à retirer la ceinture rouge qui ornait habituellement leurs flancs, et la cravate lâche et flottante qui remplaçait le col de chemise. D'autres avaient enlevé le gilet; d'autres, au contraire, n'avaient que le gilet sans carmagnole. D'autres, enfin, ne montraient absolument rien autre chose qu'une chemise, un pantalon, des sa- ]K)ts; c'était le plus simple et aussi le plus patriotique des habillements.

Presque toutes les femmes portaient la cornette, le bonnet à la paysanne ou en cul-de-poule, le-casaquin ou corset tombant sur la jupe, avec le fichu plus ou moins ample et bouffant sur le sein, et le tablier retroussé; ce costume dominait dans toutes les foules. Çà et là on voyait passer quelque bourgeoise en pierrot

de toile de coton garni de gaze avec son jupon pareil, ou bien avec un pierrot de taffetas gorge de pigeon sur un jupon d'une autre couleur; ou bien encore avec qfuelque robe de l)oult de soie noire, de taffetas vert d'eau ou camelé : robe d'effet ou robe en fourreau, selon le plus ou moins d'élégance de la femme.

Quelque coquette du voisinage, coquette de faubourg toutefois, portait lé bonnet rond de mousseline garni de dentelles et le large fichu de mousseline.

A côté de quelques volontaires en convalescence où de quelques sectionnaires, flânait un ancien soldat ayant conservé le classique habit de garde nationale de 92, l'habit bleu à collet rouge, à revers blanc, la veste et la culotte blanches, les longues guêtres noires, et un petit bourgeois en tricorne, aux cheveux ronds non poudrés, qui portait la soutanelle, la redingote longue sans taille, une vieille veste brodée ou un gilet neuf de crfsimir écarlate sur une culotte de soie élimée, se rattachant à des bas de filoselle gris.

Un notable à qui son civisme bien connu permet d'afficher un certain faste, et qui doit à la démocratie de se montrer là où le peuple fait foule, se promène avec un chapeau rond sur des cheveux non poudrés, mais noués. Il a un habit-frac, de drap bleu de ciel, ou un frac demi-forn\e de soie puce, ou encore un vieil habit à la française de velours de coton à boutons en nacre de perle sur un gilet de satin blanc ou de gourgouran à raies blanches ou bleues, ou de bazin brodé, serrant à la taille une culotte de soie camelée ou à

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mille points. Un jabot ou une cravate très-ample de mousseline, des bas de soie chinée, des boucles d'argent complètent ce costume, le plus élégant qu'il soit permis de porter après avoir donné mille preuves de patriotisme, et pourtant avec la chance d'être, en une heure de caprice populaire, arrêté comme riche, comme muscadin ou suspect de négociantisme et de mépris pour les citoyens qui ne se lavent jamais*

Par précaution, ces mirliflofes^ pour couvrir leur irrésistible et dangereux amour de 1* élégante, avaient, selon le conseil du grand Hanriott pris l'habitudQ d'attacher à leur chapeau, à côté de la cocarde, une carte où se trouvait le timbre de la section et leurs propres qualités civiques avec leur nom.

Tout ce monde-là était armé d'épées, de sabres, de pistolets, sauf ces terribles hommes à moustaches <{n\ restaient fidèles à leur tape-dur ou bâton constitutionnel, comme au premier temps de la République ; sauf aussi quelques personnages à la physionomie ât*tristée ou étonnée, dont la boutonnière ornée d'un ruban tricolore et d'une plaque portant ce mot BôS" pitalité indiquait un étranger interné. Il faut excepter enfin 1& personnage le plus antipathique à cette tourbe, je veux dire le muscadin.

Celui-ci paraissait dédaigner de portei* ostensiblement des armes, et il répondait 4)ar des regards ^méprlâants, qui lui coûtaient parfois la vie, aux huées qui accueillaient sa redingote carrée, ses Souliers luisants, ses bas de soie à marbrures bizarres, ses deux cordons

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tïe mgntr^ en cuir anglais, et le chapeau -bonnet, le réseau chinois ou le turban asiatique de la femme qui l'accompagnait.

Vers cinq'heures de l'après-midi de ce 7 thermidor, cette foule dont nous venons d'esquisser la physio-r nomie générale ondulait, de plus en plus anxieuse, autour de plusieurs points fixes.

L'un de ces points, c'était le coin du mur de l'auberge ou les commissaires de la section avaient, nous l'avons dit, établi à l'ombre d'un vieil orme leur tri» bunal d'informations sur la fuite de Lozembrune^ Kéraudren bégayant, sommeillant, paraissant parfois se réveiller en sursaut, s'était assis auprès d'eux, sous la protection de Spiket. Il n'avait pas quitté, noua l'avons vu, l'auberge depuis le moment où il y était venu, trois heurjBS . environ après s'être esquivé de la rue Notre-Dame-des-Champs. 11 était médiocrement accueilli par les autres sectionnaires moins dévouéà à Robespierre, et qui voyaient en Fidèle Bailli l'ami ihlime de Maximilien. Là, la foule afllunit vivement et non moins vivement se dispersait, selon que l'on annonçait ou non des nouvelles. On pouvait reconnaître dans le voisinage de Kéraudren quelquesuna des ha# bitués du Garde*Fra7içaàe^ quelques-uns des foiis^ entre autres le cocher et le •serrurier à la physionomie militaire, qui était, en, effet, M. de Dion, ancien brigadier d'infanterie de la promotion de 1784.

Dans ce voisinage, Barthélémy, dont Heurtevent avait refusé la compagnie, ravissait l'attention des citoyennes jeunes et vieilles en racontant avec force dé-

taîls émouvants les incidents de la journée. Les citoyennes s'attendrissaient.

L'émotion produite faisait fréquemment froncer les sourcils à divers hommes à moustaches qui sillonnaient les groupes, en pérorant au pied levé. Ils rectifiaient, contredisaient, affirmaient, narraient, juraient dans le sens le plus robespierristie. Ils n'étaient pas comme La' Tour la Montagne et Pourvoyeur, ou comme Charment qui, en cet instant, exerçait son métier sur la place même de l'Observatoire, des observateurs^ ils étaient dès directeurs de l'esprit public.

Un homme de quatre-vingt-neuf.

Lé moment était solennel, les événements se pressaient. Robespierre venait de se décider à faire cesser cette situation indécise, et à porter les grands coups aux derniers de ceux qui pouvaient s'opposer à sa dictature. 11 avait envoyé les plus fidèles et les plus énergiques jacobins sur toutes les places, au milieu de tous les centres de réunion, et, comme nous venons de te dire, la narration de notre ami Barthélémy était faite pour émouvoir des sentiments qui n'étaient pas conformes au pragramme robespierriste.

a Citoyen bavard, lui dit un homme aux épaules carrées, aux sourcils proéminents, à la fine carmagnole de drap noir, qui es-tu ?»

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Barthélémy tressaillit à cette question. Mais quoi, il était chez lui, au milieu de son quartier et de ses voisins, à deux cents pas de ses camarades armés ; il répondit avec assez d'assurance :

« Tu n'as peut-être pas le droit de me le demander. Mais n'importe. Je puis lever mon front civique jusqu'aux astres. Je suis Barthélémy, sergent à la 10'' compagnie.

— Eh bien, Barthélémy, sergent à la 10* compagnie, tu n'es qu'un crapaud coassant dans les marais fangeux de* Yindulgentisme. Tu cherches à efféminer le génie de la liberté et à attendrir les citoyens sur le sort des suspects, comme si les ennemis de la République étaient des êtres humains, et comme si leurs souffrances devaient exciter plus de compassion que celle des chiens enragés. »

Un murmure désapprobateur s'éleva. Barthélémy, encouragé, voulut protester.

« L'homme à la carmagnole de drap noir a raison, crièrent deux jeunes femmes à la figure maigre et à la voix sourde, qui portaient un bonnet rouge orné de fleurs flétries. Nous ne voulons que des sans -culottes.

— Nous savons bien pourquoi, cria Paul qui s'avançait, suivi du commandant Plue, son cornac. »

Le bon public ricana de grand cœur à cette grosse plaisanterie.

« Ah ! ah 1 crièrent , en montrant « le poing aux

deux drôlesses, quelques vieilles marchandes coiffées

d'un madras, les voilà donc, ces coquines qui veulent

former la Société des Femmes révolutionnaires.

— Ah I cria à 8on toup l'étranger d'une voix tonnante, je vois que l'or de Pitt et de Cobourg a fait dans cette section plus d'efîet qu'on ne pense. Toi, citoyen sergent, je n'oublierai iKtB ton nom. Tu me fais l'effet de favoriser sacrilégement la horde conjurée contre la patrie et contre les vrais patriotes. C'est moi qui te )e dis, moi, Nicolas, juré au Tribunal révolutionnaire, u

11 s'éloigna un peu en fronçant le sourcil et se mit à la recherche de Boulanger et de Chatelet, comme lui gardes du corps de Robespierre, et qui préparant les masses au coup d'État du pitichain décadi.

La foule s'était dispersée sans protestation. Barthélémy, pâle et tremblant, s'éloigna eu baissant le front.

Deux hommes, assurément les plus remarquables de toute cette- multitude, regardaient la scène. L'un, grand, élancé, aux traits réguliers, à la physionomie froide, imposante, adoucie toutefois par k sérénité du regard, respirait dans toute sa personne je ne sais quoi de ferme et d'honnête que son compagnon, plus petit, moins noble, moins saisissant, montrtùt aussi, bien qu'à un moindre degré.

Le plus grandi élégant dans sa tenue, mais sans autre recherche qu'une extrême propreté, porkùt le chapeau h. bords retroussés, à haute forme pointue, la cravate de mousseline brodée retombant sur une Que chemise qu'elle cachait presque complètement. Un gilet blanc k larges revers, très-serré aux hanches qu'il ne couvrait pas, rejoignait ta une culotte de Soie

noire, bouclée aux genoux sur des bas de soie noire. Des souliers très-découverts avec des boucles d'argent, une longue redingote de tin casimir noir, à revers plus larges encore que ceux du gilet, complétaient son ha^ billement. On pouvait assurer, en le regardant, qu'on avait devant soi un membre élevé de l'administration, quelque magistrat, quelque, député, mais en tous cas^ un de ces hommes généreux, loyaux, dont le patrie* tisme et Tintelligent enthousiasme avaient servi à diS; simuler les sottises et les horreurs des premiers temps de la Révolution.

Son compagnon, plus simple, avons-nous dit, portait le tricorne, un habit marron sur une vieille veste de bazin et sur des culottes de velours de coton jaunâtre.

Ce dernier était Pierre-François Testart, maire de Meudon. L'autre était Victorien Descluziers, Agent national du district de Versailles, le fiancé de dame Rose que nous avons vue au commencement de cette hiëtoiiîe et que nous devons revoir, avec bien d'autres, dans une seconde série de ce roman de Thermidor.

Descluziers avait jeté un coup d' œil à soncompa-^ gnon^ à la tin de la scène précédente.

d N'est-ce pas, disait ce regard, une stupide et intolérable tyrannie?»

. Le maire avait froncé ses gros sourcils, cligné ses petits yeux bridés et qui n'étaient pas sans éclairs de méchanceté et haussé les épaules. Nicolas avait entrevu nos deux personnages* 11, avait salué ironique* ment Desclitziers.

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, «Voilà comme il faut traiter, dit-il à l'Agent national, cette canaille qui ne comprend pas les bienfaits de la démocratie I II faut les lui inculquer à coupa de guillotine, si nous voulons servir l'humamtë. Comme le dit le citoyen éminemment sensible et veclueux, le grand Robespierre, les gens d'en bas qui ne veulent pas arriver au niveau sont, des aristocrates et des en- ' Demis, comme les gens d'en baut qui veulent le dépasser. Forcer les uns à monter, les autres à descendre, voilà l'égalité.

— Au profit de qui ? demanda vivement Descluziers, - — Ah I ah I voilà I Tu entends le fin ou la fin des (^ses. Prends garde de vouloir être trop savant, continna le juré. Es-tu content de ton entretien avec Maximilien? Il t'aimait jadis. Maison dit que tu te laisses gagner à la révolte et à l'orgueil. Ah ! ah I £h ! il faut être docilement un instrument utile, n'est-ce pas vrai, citoyea Chatelet ï

— Ou bien, dit Chatelet qui était facétieux, aller docilement sous l'instrument destructeur. Oh I oh I obi Ah I c'est toi, citoyen Descluziers I Tu étais ce matin chez Maxlmilien. Que diable fais-tu ici 7

— Je vms, dit froidement et simplement Descluziers, faire une visite de subsistance dans les vallées de la Bièvre pour donner au Comité de l'agriculture des renseignements sur les moissons de mon district. J'ai rendez-vous à ce cabaret avec un homme expert en ces parties, qu'on nomme le Boulanger. Comme le cÈibaret est fermé, j'attends mon homme en me promenant au milieu de cette foule de citoyens. Puis j'atten-

drai le passage de quelque voiture pour Bièvre. Je la mettrai en réquisition de me conduire jusque...

— Jusqu'où tu dois aller, dit Nicolas d'une voix moqueuse» Eh ! je te souhaite d'y arriver sans danger et d'y rencontrer ceux à qui tu as donné rendez-vous» Mais je crois qu'il en manquera h l'appel. »

Il s'éloigna en ricanant suivi de : Chatelet. Desclu^ ziers avait tressailli.

« Que veut-il dire? demanda Testart. Maxîmilien saurait-il déjà nos projets? Que t'a-t-il dit, ce citoyen éminemment vertueux ?

— 11 a paru touché de mes paroles. Quand je l'ai supplié de ne pas donner à l'étranger la joie de voir les discordes entre les fondateui*s de la République, il m'a juré qu'il ne dépendrait pas de ses efforts que la paix ne se fit entre lui et les Montagnards, dût-il se sacrifier sur l'autel de la patrie.

— Il a parlé de se sacrifier? demanda vivement le maire en clignant des yeux ?

— Oui.

— Alors nous sommes perdus I II a voulu nous tromper. Ne restons pas trop longtemps ici. Tâchons de nous faire oublier. Approchons de la Barrière pour , être prêts à partir au premier moment. »

Plue, qui avait reçu la double mission d'escorter Paul et de surveiller Descluziers, prit le jeune homme par le bras et suivit l'Agent national en soupirant, car le rôle qu'il remplissait le révoltait; et de plus- il avait toujours éprouvé la plus grande estime et sympathie: pour Descluziers. Mais il n'osait désobéir.

En se rapprochant de la bairiëre, la foule se divisait en . quatre bandes principales. A chaque coin du boulevard intérieur qui venait aboutir à la place, deux chanteurs et deux orateurs, montés, chacun, sur une chaise, assemblaient le peuple autour d'eiix. L'un et l'autre de ces chanleurs indiquaient pat- une enseigne, eu plutôt.par un drapeau, dont le bâton était tenu et agité par un enfant, quel genre de chansons il cultivait particulièrement.

Le drapeau de l'un montrait un coq huche fièrement sur un canon, et entouré de cette devise : « Je veille pour la nation, u On débîtail Ifi des chansons patriotiques, et le chanteur jouait les ritournelles sur son violon, en secouant avec animation un flot de rubans tricolores qui se rattachaient h la cocarde de son tricorne en lambeaux. De l'autre côté de la chaussée, se tenaient un homme, une femme et deux jeunes filles, bien connus sous le nom de la troupe des Amazones, à cause de leur drapeau représentant «ne bande de ces guerrières. Ceux-ci cultivaient la poésie erotique, ils chantment le Divorce ou les heureux effets de la liberté, sur l'air du Pas redoublé; la GuiUotine d'amour; le Régiment des Amazones^ Ils réjouissfûent les piliers do cabaret et faisaient fuir les honnêtes gens.

Autour du chanteur patriotique, la foule plus nombreuse applaudissait la Ronde des guillotinés, le SaU ;D^/re rt|jOMA/icam, et surtout le merveilleux Chant du départi cet hymne de guerre que Joseph Chénier venait de composer pour la fête du lA juillet, ou 26 me»* sidor si l'on aime mieux.

Les sectionnaires trépignaient d'aise, et il fallut répéter jusqu'à dix fois le fanaeux vei»s : Le peuple sou* verain s'avàncéé

ti S. n. d. ï). 1 s*écria Nicolas en couvrant de sa voix de stentor le violon du chanteur public, toi, chanteur, je crois bien que je te reconnais, et je t'ai entendu chanter des vers où Louis le Raccourci était nommé le restaurateur de la liberté. Je croîs bien aussi que tu continues hypocritement ton métier d'empoisonneur du peuple. Et tous ces chants guerriers. . . «

Une protestation s'éleva en faveur du Chant du dé* part.

« Je vous dis, moi, sectionnaires égarés, criait Nicolas, qu'avant d'être soldat, il faut être citoyen, avant de défendre la patrie, il faut en avoir une. Le grand Maxîmilien Ta dît.

— Oui, oui, hurlait Tacherot, ce n'est pas le courage, c'est la vertu, ce sont les mœurs, qui sont à l'ordre du jour. »

Le peuple protesta encore.

« Mais, citoyen, dit un homme en houppelande, appuyé sur un long bâton, et dans lequel on pouvait reconnaître le Boulanger, le Chant du départ plaît au peuple* Cet hymne respire le. plus pur civisme. Ne crains-tu pas que le peuple n'accuse de tyraijnie les patriotes, pleins de zèle, mais trop exigeants, qui veulent tyranniser jusqu'aux plus pures récréations des sans-culottes.

-^ Bravo, le Boulanger ! 1 1 II a bien parlé I

— C'est ça 1 A bas les tyrans ! Vive la patrie I Le Chant du départ! »

Nicolas fronça les sourcils et agita les bras avec des gestes furieux. Les amis qu'il avait dans la foule par* vinrent à obtenir quelque silence.

« Et moi, je vous dis que nous suivons le fil d'une conspiration libertîcide, s'écria-^t-iU qui cherche à remplacer la vertu et l'amour par les atrocités de la haine ; qui cherche à mettre à la tête de la République un tyran guerrier. La Fayette, Dumouriez, Custine, voilà les traîtres qu'enfante la passion guerrière! Je soupçonne que la conspiration féodale et guerrière a pénétré jusqu'ici. Malheur à vous. »

La foule était vaincue. Une partie du groupe se débanda et s'éloigna.

a Allons, chanteur, montre que tu n'es pas un agent déguisé de Pitt et de Cobourg. Puisque les citoyens aiment les vers de Joseph Ghénier, chante Y Hymne àPÊtre suprême.

— La musique de Gossec vaut bien celle de Méhul, dit Tachèrot.

— Et cet hymne, inspiré par l'éminent Maximilien, respire le pur parfum de toutes les vertus sans-culottes, criaChatelet. »

Le peuple applaudit. Le chanteur, tremblant, entona : Source de vérité^ etc.

Le Boulanger s'éloigna, le front bas, sans paraître avoir remarqué la présence, dans le voisinage, de Descluziers et de Testart.

« Comprends-tu, disait le premier à mi-voix, le

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degré d'asservissement où est tombé ce peuple jadis si fier et si brave contre le tyran monaBchique ? Tu as deviné le sens de toute cette scène.

— Oui, Maximilien est jaloux de la gloire militaire, lui qui ne peut avoir que la gloire oratoii*e.

— Oui, et il voudrait que nos soldats fussent vaincus. Les défaites exaspéreraient la populace. Elles rendraient ainsi possibles tous les assassinats, et nécess.aire un dictateur. Je te dis que cet homme demande des revers.

— Peut-être es-tu sévère, Victorien, dit Testarten haussant les épaules, et d'ailleurs, un tyran militaire est à craindre après de longues années de guerre. Tu as vu le Boulanger?

— Oui, répondit Victorien-, il fait signe de ne pas nous voir; il a raison. Il nous sait surveillés.

— Mais, reprit Testart, ne dirait-on pas que Ton se bat autour des deux orateurs publics. Je jure que les Robespierrots imposent là encore à la foule quelque nouvelle tyrannie. Poussons jusque-là, en attendant que le Boulanger prudent croie le temps venu de nous parler. »

Le Boulanger s'était rendu dans le voisinage de Kéraudren et avait trouvé le moyen d'échanger quelques mots avec lui.

« J'ai mis tout en ordre à la maison de la rue Notre- Dame-des-Champs. Mais il n'y a plus d'espoir. Le peuple de Paris est tellement avili par la peur qu'il se laissera écorcher vif.

30G. TUERMlDOn.

— Si, dit Kéraudren, il y a encore un espoir : les papiers que Loiembrune porte sur lui.

— Mais où est-il? Arrêté? prisonnier? dévalisé? tué peut-être, en ce moment, si j'en crois les bruits qui courent dans la foule.

— Non, il n'y a rien de sûr fencore à l'heure qu'il est. C'est pour cela que je reste ici. La«..a paix, la tran..^tranqui.«.i...illité et la con... corde dans les... a...a ..atchi...itt, dit-il à très-haute voix en se penchant vers Spiket pour lui ofiFrir une prise, fa.. .a... milles, les fa.. .amilles. »

. Puis.il revint près du iKiron de Batz.

« 11 y a encore un deniier moyen, dit-ril à mi-voix, ir/est ce rendez-vous au Petit-Bicêtre ! Là vous deve? vous rencontrer avec les plus honorables et les plus énergiques représentants de la banlieue parisienne. Décidez- lés à apporter une pétition, demain, à là Convention. Cette démarche mettra le feu aux poudres. J'avoue que c'est à peu près la dernière chance de détruire Robespierre et son pouvoir, qui va tout dévorer en exterminant encore un millier des nôtres... Con... on... on,. .encorde dans les fa...amiUe8, mon... sieur Spiket, at...at...at...chiit. L'Être suprême vousbé. , bé...bé..« bénisse! »

Le Boulanger s'éloigna.

Il se croisa au milieu de la place avec Pourvoyeur râîné qui revenait, l'air triomphant, d'une conversation avec Maximilien. Il jeta un regard haineux au prétendu vieillard, qui lui lança un coup d'œil de froid mépris.

LBS BARUIÈIIES DE PARTS PENDANT LA TERP.Ern. ÎJ07

-^a&^a«>b»li^a<(iMiMan

«Au prochain décadi, Boulanger^» dit-il en pasi^ant.

Et il ô^éloigna àla recherche de Nicolas» qu!il trouva écoutant Justin.

Celui-ci, monté sur une chaise, débitait un discours rempli d'une saine morale, comme on disait alors, c'est-à-dire chantant les vertus publiques et privées de Robespierre. Le peuple écoutait avec l'attention extrême et le silence recueilli qu'il offrait à tous les orateurs publics.

* Pourvoyeur tira Nicolas à quartier.

a Tout va bien, dit-il, Maximilien est décidé. Dès demain, il entame le combat. Octidi et nonidi seront employés à terroriser les Montagnards. Décadi on fait un nouveau 31 mai, mais le dernier, car cette fois, ce sont les Montagnards qui seront victimes, et la Convention enregistrera désormais et sans discussion les volontés du dictateur.

-^ Bon î Et les Ta]lien, les Amar, les Barère, les Collot?

— Abattus.

*^ Ej; ce Batz ou son séide qui possède les papiers compromettants?

— On a retrouvé et suivi sa trace, grâce à un chien qui l'accompagne, jusqu'au Marché au grain. Il doit être saisi à l'heure qu'il est.

— Et cette réunion au Petit-Bicêtre dont le secret nous a été vendu aujourd'hui même*

• — Ah ! ah I Fréron et Barras doivent s'y rendre ; j'espère bien les en empêcher. Puis, j'ai demandé à

308 TaXRMIDOR.

Hànriot de diriger par là uue patrouille des plus solides sectionnaires de la Fontaine de Grenelle. Ah ! ce sera un vrai coup de filet. Nous prendrons dans la nasse tous les réacteurs du pays.

. — Bravo ! dit Nicolas. Mais qu'est-ce qui se passe ? Quel est ce jeune homme qui me paressait déjà tout à l'heure tenir des discours libçrticides !

— Ahl s'écria Pourvoyeur en bondissant, c'est mo'n scélérat de fils. Ah I le malheureux !»

Il se précipita en courant verô le groupe qui entourait le citoyen Brochet, le collègue et l'ennemi intime de Justin.

NonTelles scènes du panorajiia de l'an IL

Le citoyen Brochet ne cachait aucunement ses opinions, et il agitait un drapeau où était tout simplement dessinée une guillotine. C'était, du reste, un homme disert et savant qui avait jeté le froc'aux orties et qui, comme tous les renégats, était arrivé à ùue haine féroce contre ce qu'il avait respecté jadis. Il paraissait n'avoir plus d'autre joie que celle de blasphémer. - ,

Je copie le début de son discourSvCtje prieen grâce qu'on ne m'accuse pas de l'avoir inventé. Il ne faut rien moiii-s que les devoirs de l'historien, les droits,de la vérité historique pour me pousser à reproduire d'aussi grotesques. et révoltants blasphèmes. .

« O cor Jesii^ ô cor Marat! Cœur sacré de Marat!

Des scélérats ont prétendu que le cœur de Jésus avait les mêmes droits à nos hommages que le tien, lis ont osé comparer les travaux du Fils de Marie à ceux de TAmi du peuple. Ils ont insulté les Jacobins en les comparant aux Apôtres. Mais ils ont dit vrai en comparant les publicains à des boutiquiers et les pharisiens à des aristocrates.

« A part cela, les discours dé ces gens-là, et de ce modéré de Justin Pourvoyeur en particulier, ce ne sont qiie des fadaises. Il a cru bien faire en comparant la Mère de Jésus à la compagne de Marat, sous ce prétexte que si celle-là a sauvé Tenfant Jésus, celle-ci a sauvé Marat dû glaive de la Fayette, qui est un nouvel Hérode.

Eh bien, citoyens, on se moque de vous : Jésus n'est qu'un imposteur et Marat est un dieu. Le premier fit nallre la superstition et défendit les rois. Marat eut le courage de lés écraser. Il ne faut jamais parler de Jésus, ce sont des sottises. Ces germes de fanatisme et toutes ces fadaises ont mutilé la liberté dès son berceau. La philosophie seule doit être le guide des républicains. Ils n'ont d'autre dieu que le génie de la liberté.

— C'est bon, ne parlons pas de Jésus, dit un citoyen qui portait un petit bonnet rouge pendu à la boutonnière de sa carmagnole, parle-nous des bottes des aristocrates, qui dévorent plus de cuir qu'il n'en faudrait pour mener à la victoire les pieds de dix soldats.

— Tu as raison, citoyen. Il faut rester, comme le grand Maximitien, inébraiilablement attaché aux prin-

310 TOERMOVR.

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cipes, ne composant jamais avec pei^sonoe, surtout avec les muscadins qui dévorent le cuir de la patri42. D'autant plus qu'il y a une loi du 18 frimaire an II qui^ ordonne à tous les Français de porter des sabots pour économiser le cuir.

— Eh bien, moi^ je dis que c'est vexaloire et tyrau* nique, cria une voix, à la stupéfaction de l'assemblée.. Oui, répéta Paul, je le dis et vous oses à peine m'écoûter, lâches que vous êtes. Pourtant, nous avons tous le droit de marcher, et pourquoi voulez-^vous m'emprisonner dans une chaussure ignoble et qui m'empêche . de remuer ?

— Citoyen, dit Brochet, je te dénoncerai ce soir au Comité de Salut public. Mais je voudrais te convertir auparavant, afin de t'envoyer à l'Être suprême, Tâme pleine de tendresse pour la République que tu rnécoh^ nais. Ne peux-tu pas donc souffrir pour elle qui a tant souffert pour toi et pour le peuple 7 Tiens, la journée d'un homme de peine dans les villes était, sous les ty*^ rans, de 1 franc, et encore en 1790 de 1 franc et 10 sous^ et de 1 fr. et 5 sous dans les campagnes- Elle est actueliemeiit de 3 livres 10 soùs à 5 livres* .

— *Et avec leurs 6 livres, s'écria Paul, ils meurent dé faim. Il faut faire queue pqur le pain, pour la viande, pour le bois, pour la chandelle, queue pour tout* Quand tu peux avoir de la*viande à 20 sous, tu es heureux, et sous les tyrans^ elle coûtait 6 sous, n

Un murmure s'éleva.

« Laissez*le parler, s'écria un vieux marchand re-# tiré, jeoounaissable à la profusion de rubans tricolores

LES BARRIÈRES DE P'àRlS PBMDAIÏt LA tERREUR. Stl

attachés à la boutonnière de son habit. J'ai été^ moi, à la Chapelle pout voir mon gendre qui est officier naunicipal. C'était le 1*' pcairial ; îl y a j uste deux mois et sept jours. Eh bien, on m'a fait un gigot de quatre livres, 14 livres, sans en rien rabattre; un pigeon, 4 livres; une volaille, iô livres; une omelette dedix-huit œufs, 5 livres, et le; pain, 24 sols les 4 li*? vres, •

— Eh bien, répliqua Brochet, toi aussi, tu es un aristocrate, comme tes rubans Hudiquent assez. Si

^tout est si cher^ c'est la faute aux ci-devai)t nobles, à qui Ton a interdît le séjour de Paris et qu'on a internés dans les villages voisins. Ce sont eux qui affament le peuple et font tout Tenchérir. A quoi sont-ils bons? Né vaudrait-il pas mieux les interner dans le tombeau que leurs crimes ont mérité. J'espère qu'un deces jours^ citoyens, nous irpns faire une expédition par-là pour exterminer toutes ces vieilles femmes et toutes ces jeunes filles qui font jouer contre nous tous les ressorts de rintrigùe et de la corruption, et qui réchauffent lé monstre hideux du fanatisme sur leur sein chargé des bijoux brillants que la République^ dans sa foile géné^ rosité, leur a laissés.

— Oui, oui* crièrent quelques hideuses furies, allons leur arracher...

«*- Allons exterminer. . . hurla une partie de la foule* ■ -^Allons à Meudon> où nous avons déjà été en février 91 ; allons y purger le sol de la liberté, mugit une auti^' partie. .

.. »— Vous n'êtes que des lâches! s'écina PauU les

yeux brillants. Vous avez enchaîné des êtres innocents et voulez les égorger parce qu'ils sont enchaînés. Je voudrais, moi, vous exterminer tous, làchçs ! scélérats I misérables! »

Il trépignait, il écumait. Mais mille clameurs s'^le-* vèrent, vingt bras le menacèrent et le saisirent. Plue l'arracha, à grand' peine, aux plus furieux.

n A mort! l'aristocrate. Pendons-le à l'arbre!)* '

Pourvoyeur accourut avec Nicolas et les autres. Mais peut-être ne^serait-il pas arrivé à temps si le son d'un tambour n'était venu distraire toutes les' pensées. '

Chacun se tut bientôt. Un silence profond régna dans cette place pleine de peuple. Le tambour, qui était celui de la section, battit un nouveau ban, et il prononça quelques paroles que cent voix répétèrent :

f La Commune de Paris engage les bons citoyens à se rendre par extraordinaire, ce soir, à l'assemblée de leurs sections respectives, où il leur sera donné connaissance de choses importantes. La Commune engftge les bons citoyens à rentrer chacun chez eux, à se tenir prêts à sortir en armes au premier appel pour courir, au secours de la patrie contre une dernière poignée de factieux revêtus du masque du patriotisme et qui cachent une âme perverse sous les çittributs de représentants du peuple. »

Un profond silence dura quelque temps, envahi peu à peu par un sourd et craintif murmure. Pourtant la sonnette du marchand de coco et de limonade au vin, les cris des journaux : le Journal du soir^ le Courrier

LES BARRIÈRES DE t»ARIS PENDANT LA TERREUR. 313

7'€pubHcdm domimietït encore par-dessus le bruissement grandissant de la foule.

Tout "à doup se fit entendre le bruit aigu d'une trompette» bruit bien connu sans doute, car le silence devînt brusquement aussi complet que lors de Tarrivée du tambour de la section.

C'était la trompette du crieur public qui annonçait' les jugements du Tribunal révolutionnaire.

Chacun se pencha dans la direction du crieur à la

voix aiguë. Nul ne répétait ses paroles cette fois, et

•l'on put entendre des lambeaux de l'horrible annonce

qui, tous les. jours, à heure fixe, venait indiquer le

nombre croissant des victimes de la Tei'reur.

Il est vrai que là aussi, tous les jours^ à la même heure» il y avait une protestation, une protestation mystérieure et vaillante qui, par- là même, commençait à intéresser le peuple, à exaspérer les tyrans.

C'était aussi pour entendre cette protestation que la foule s'était asseniblée si nombreuse, et c'était pour en saisir les auteurs que les gardes du corps de Robespierre avaient voulu venir en si grand nombre, nonseulement Nicolas, Tacherot, Chatelet, que nous avons nommés, mais les Chrétien, les Gérard, les Didier, les Boulanger.

On entendait donc ces phrases des crieurs publics :

« ...Ennemis mortels du peuple souverain et de notre sainte Révolution... Ourdi des, trames, fabriqué des complots pour l'assassinat des bons patriotes et du vertueux Maximilien, et la dissolution de la Conven-, tion nationale... Secte de Pitt et Cpbourg et de tous

3U TBEBHIDOn.

les tyrans coalisés... Condamne à mort... André Cliénier et Roucher, ex-poëtes ; les beaux-arts sont naturellement royalistes, et les talents sont malgré eux conspirateurs; le ci-devant baron de Trenck, qui passa tant d'aonées dans les cachots des tyrans et que la justice révoluluinnaïre délivrera des maux de cette vie; l'ex-niarquis de Montalembert, général au service du tyran ; l' ex-marquis de Roquelaure ; l'escomte de BourdeiUes... Créquy-Montmorency... Louîs- Valentin de Goezman, conseiller au ci-devant parlement Maupeou...;

Quand ii eut fini, une seconde se passa. Chacun retenait son haleine. Une voix grave, toujours la même voix, s'éleva :

« Ils meurent en ce moment. Seigneur, absolveiles. »

Fuis, au moment où la troupe des tetroristes, des espions, des Jacobins se précipitait en demandant avec force coups i « D'où vient la voix? De quel c6té a-t-on parlé? n une autre voix se fît entendre dans une autre direction ,

n Mille trente-six uL vingt-quatre , cela fait mille jsoixante martyrs depuis le 22 prairial ! m

Tous les joui's aussi la même voix additionnait le nombre des victimes guillotinées à Paris, et ce chifirot qui représentait les exécutions d'un peu plus d'un mois, produisait une impression profonde. C'était comme le cri de la conscience éternelle rappelant aux bourreau* chaque goutte de sang versé.

« C'est par làl c'est par là qu'on a parlé! ci'ièrent

cent voix en désignant le voisinage du citoyen Brochet.

— Non, c'est par là, criaient d'autres voix en désignant le voisinage de Spiket et des commissaires de la 47* section. »

Et tandis que Nicolas se précipitait par là, Pourvoyeur courait vers le lieu d'abord désigné. Il y retrouva son fils, Plue et le cocher malin à la figure de chanoino#

« C'est ce misérable, j'en réponds, cria4-il en saisissant le cocher, je le reconnais pour un contre-révolutionnaire.

■ — Tu crois? dit l'inculpé avec un sourire railleur. Moi, je dis que c'est ce jeune homme-là. Fais-moi arrêtef. Je demandertii au Tribunal révolutionnaire s'il faut que le père Pourvoyeur fasse expier aux citoyens cochers les crimes dû fils Pourvoyeur.

— C'est une idée, dit Paul tranquillement. J'irai avec toi au Tribunal, camarade,— ta figuré me plaît, — • pour chanter au citoyen Quentin Fouquier-Tinville la chanson des Chemises à Marat^ dont il a peutêtre hérité.

— Malheureux! s'écria Pourvoyeur en lâchant le cocher qui s'éloigna, malheureux 1 tu veux donc rendre ton père fou de douleur et de désespoir I

— Combien de pères n'avez-vous pas rendus fous d^ douleur et de désespoir, mon pèrel murmura Paul d'une voix sombre.

— Va-t'en ! va t'en, misérable fainéant ! dit Pourvoyeur à Plue ; tu expieras tes crimes et ton incapacité. Je soupçonne que tu es ligué avec les ennemis de la

JI6 THERUinOB.

République. Va-t'en, scélérat! imbécile! je n'ai plus besoin de toi ici. Va m' attendre au Petit-Iiicêti:e avec ce malheureux. Allez tranquillement et en vous promenant, pour ne pas trop vous écbauflei'. Sjisërable imbécile, va I »

Paul s'éloigna en chantonnant les Chemises à Maral, tandis que Plue, la mort dans l'âme, humilié, exaspéré, hébété, accablé, le suivait en chantant à voix haute Y Hymne des Marseillais,

Pourvoyeur remarqua que son fils ne se dirigeait pas directement vers la barrière, mais il n'eut pas le temps A% s'en préuccuper. Nicolas s'avançait vers lui.

a Allons, viens, dit-il à voix basse. Voilà le moment, Fréron et lîarras arrivent en voiture ^our se rendre à ce rendez -vous du Petit-Bicëtre. 11 laut empocher ça. »

Ils se dirigèrent vers l' entrée de la place, où un cabriolet était arrêté par la foule compacte.

Pendant ce temps, un marchand de limonade au vin s'était approché du Boulanger.

«Je viens de rencontrer ton ami, dii-il, tu sais bien, ce vieux qui bégaye, Tranquille Bailli. Il m'a chargé de te dire qu'il s'en retourne chez leâ braves citoyens Dupluy. .Ne l'attends pas, il ne quittera point Paris aujourd'hui. Tu peux aller le plus vile possible à tes aiïaires. 11 ne faut point t'amuser plus longtemps. Il n'y a plus rien à faire ici. On a porté au citoyen la lettre pour le vin de Bordeaux. Il a répondu qu'il tâcherait d'arranger l'affaire, mais qu'il n'y avait plus d'espoir. »

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LES BARRIÈRES DE PARliS PENDANT LA TERREUR. 317

Jean de Balz comprit qu il s'agissait de Tallieh, et de la lettre à lui portée de la part de madame de Fon tenay.

« Allons, pensa-t-il, l'amour lui-même est moîna fort que la peur. Tallien n'ose pas lutter contre Robespierre, pour sauver la vie à celle qu'il aime. Voyons s'il nous reste encore une chance. »

11' se dirigea vers la barrijère, auprès de laquelle il rencontra Descluziers et son compagnon.

(' Je m'en vais en avant, dit-il. Ça vaut mieux. Vous me recontrerez en chemin. Mettez en réquisition la première voiture venue. Il commence à faire chaud ici pour tout le monde. »

On le laissa quitter Paris sans difficulté. Il était connu et sa carte de civisme était en fort bon état. Il s'éloigna en boitant légèrement dans la direction du Grand-Montrouge. •

De grandes clameurs s'élevaient de nouveau h , l'autre bout de la place.

« A bas les muscadins ! hurlait une troupe à la tète de laquelle il était facile de reconnaître Pourvoyeur et les Robespierrots.

— Ce sont des représentants du peuple, disait l'un. Ils- quittent la ville quand la patrie est en danger, les lâches I

— Pour aller manger l'argent du peuple dans d^ orgies champêtres, les corrompus I hurlait un autn(.

— Ils vont corrompre les simples filles des champs! ,

— Donner l'exemple de tous les vices aux bons

habitants des campagnes, ces simples enfants 'i jiature.

— Quand les mœurs et la verta sont à l'oïc jour I

— Quand l'éroinent citoyen Maximilien i l'exemple de tous les patriotismea.

— Ils portent des habits de soie et des bottes, i les braves citoyens n'ont que des carmagDï)Ie3 i cées ! B

Fréron et Barras, étonnés, essayèrent de p mais les cris redoublèrent.

u A mort, les faux représentants ! à la lanter muscadins ! n

Les pierres commencèrent h voler, une d'elles gnit le cocher qui fit retourner son cheval d: direction de Paris.

Les constiluanls, pâles de fureur, et méd ment rassurés d'ailleurs, gesticulaient, menaç montraient le poing. Les pierres pleuvaient plus et plus grosses. Le cheval ardent, effrayé par ce meurs, atteint, ainsi que le cocher et les maître! les projectiles, se cabra puis se lança au grand j La voiture disparut bientôt au bout de la rua d'I poursuivie par les huées, les railleries et les pavé

« VoilA qui est fait, dit Nicolas en riant, noui vons plus rien à voir ici^ et nous avons une rude gnecesoir aux Jacobins, à la Commune, partout Pourvoyeur, va à ton affaire. Si tu parviens à sais papiers, à l'aide desquels on veut déshonorer mllien et mettre, par la peur, du cœur au veni

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ces lâphes Montagnards, l'affaire est enlevée. Et, conclut-il, en baissant la voix et en serrant la main de l'Observateur, décadi prochain (c'est dans trois jours), tu seras naaire de Paris. »

La bande s'éloigna. La foule, assez effrayée de tout ce qui venait de se passer, sentait ses impressions s'exalter encore au milieu de la température orageuse que la venue du soir ne rafraîchissait pas. Elle se disr sipait pourtant peu à peu en raisonnant à mi-voix, à paroles vagues et couvertes, — et après avoir constaté qu'on avait dans le voisinage que des parents et amis, — sur tous ces événements, précurseurs évidents d'une prochaîne et terrible révolution.

Paul et son mentor affligé avaient aussi quitté Paris. Mais avant de passer la barrière et tandis que Plue exhibait ses certificats et répondait aux questions du lieutenant des sèôtionuaires de garde, ledit Patil avait couru jusqu'auprès de Descluziers, et lui avait dit vivement : ,

« Citoyen, veillez sur vous. L'on vous esJ)ionne et l'on vous prépare quelque embûche. »

Descluziers avaii haussé les épaules. Mais Testart avait pâli légërementé .

Gomment un citoyen qui se disait L'Union Gosse passa la barrière sans eertific9.t de civisme.

Là place s'était vidée peu à peu» il n'y restait plus guère que quelques petits groupes, composés de gens

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320 THEBMIDCm.

du voisinage, et plus particulièrement attachés à Heurtevent.

Barthélémy pérorait dans un de ces groupes, non loin de Pourvoyeur, qui semblait écouter, et d^nt les regards obliques ne se détachaient pourtant pas de Déscluziers.

« Ce gueux-là ne partira donc pas, pensait-iî. Aurait-il changé d*avis et n'aurai-je pas la joie dé le prendre la main dans lé sac, mon rival, le beau fiancé de dame Rose ?

— Gare-là, les camarades, cria une voix enrouée qui partait d'une voiture de farinier. Place à L'Union Gosse, le meunier du peuple. »

Le personnage tout blanc de Airine et au milieu de la figufse duquel de petits ruisselets de sueur dessinaient des zébrures roses sur un fond gris sale, se mit à claquer son fouet en poussant des cris rauques et en lançant des refrains inintelligibles.

— Ahl ahl cria Barthélémy, c'est Gosse, raide comme la Justice, et plus soûl que d'habitude. Vive L'Union-Gosse, le meunier du peuple.

— Vive le meunier du peuple, clama la foule, qui se mit à escorter la voiture jusqu'à la barrière.

— Allons, sectionnaires de mon cœur, cria le personnage, ouvrez les portes toutes grandes pour me laisser.passer. Mon cheval va manger la barrière. Ah ! ah I 11 fait ses trois lieues à l'heure sans ét'ernuer. Et ma femme, la citoyenne, lui a recommandé de rentrer avant la nuit, sous peine d'être battu» ah ! .

— Ah ! ah ! ah 1 fit la foule. Vive la citoyenne Goâse. C'est une luronne.

— Oui, oui ! elle pourrait se tromper et battre son mari, sous prétexte que les hommes c'est. tous. de? ivrognes, comme si d'une pareille chaleur...

— C'est bien, dit le lieutenant des sectionnaires, voyons ton certificat de civisme, et débarrasse-nous la barrière.

- — Débarrasser la barrière, lieutenant ! Tu n'es pas poli, biribi ! Ah! tu crois que je veux embrasser ta barrière I Moi, Gosse ! C'est toi qui m'attaques, lieutenant. Ta barrière, je m'en...

-^ C'est bon, maudit ivrogne. Ton certificat, et fiche-nous le camp I

— Le camp I ivrogne !•.. C'est encore toi qui commences. Il faut que tu sois plus soûl que la justice. Uii certificat de civisme. Ah ! ah ! ah ! Non, c'est trop fort! Mais j'en ai cinq cents. C'est moi qui les fais, L'Union Gosse, premier officier municipal de Bîèvre I

— Va te faire...

— Des gros mots! Citoyens, je vous prends à témoin qu'il insulte les autorités de la France.

— Voyons ton certificat, je té dis.

— Ahl ahl un certificat. Tu veux-un^ hein? Eh bien!. regarde derrière. Ah ! ah ! ah I

— Ah 1 ah I ah 1 fit la foule.

— Oui, derrière ma voiture. Mon nom y est : L'Union Gosse, qu'on t'a dit. Es-tu content?

— Ton certificat, ou tu ne passeras pas.

— Eh I eh I eh ! Ce sectionnaire a besoin d'aller à

l'école. Une supposition : si tu es un bon dtoyeo, tu doisavoir dans la poche, seion le conseil du grand citoyen Couthon.ton livret etlacongtitution,.. Eh bien! «i tH sais lire, ouvre-la. Qu'est-ce tu y vois? Les citoyens chargés de la subsistance publique, bien connus dans le pays, on leur ouvrira les barrières. Ah ! je connais mes droits, meunier du peuple ! Est-ce pas vrai, peuple î

— (/est vrai, cria la foulé, qui augmentait autour de la barrière.

— Pour lors des certificats, j'en ai dix dans ma vcnture ; taais je ne vais pas me faire casser les reinsr par les camarades les fariniers, qui m'accuseront de laisser perdre les, privilèges. Les meuniers ou la morti Est-ce pas vrai, peuple?

■ — C'est vrai, crièrent quelques voixi

— Voulez-vous, peuple, que la Compagnie des fariniers jure sur l'autel de la Liberté de né plus mettre les pieds dans Paris ? Peuple, dis-le.

— Non, non, cria la troupe avec une unanimité touchante.

— C'est bon, dit le lieutenant. Mais tu m'as insulté, il me faut un certificat.

— Eh bien ! je te prends h témoin, peu"'' — c'est lui qui a tort. »

La foute gronda. Descluziers s'avança.

fi Lieutenant, dit-il froidement, je crois q tort. Ce citoyen est connu, et il réclame le admis par toat le monde. Du reste, je mets c ture en réquisition au nom du Comitéde l'agr

— Ah ! Et qui es- tu d'abord, toi, qui te mêles de me donner des leçons, quoique tu aies plutôt l'air d'un muscadin?

— Ne m'insulte pas. Je X^w ferais repentir. Reste dans ton droit. Je suis Victorien Descluziers, Agent national du district de Versailles. Je suis chargé avec mon compagnon, maire deJieudon, défaire une visite des subsistances. Voici nos certificats de civisme et mon ordre de réquisition.

— C'est parfait. Vous, vous pouvez sortir et emmener la voiture : mais le meunier restera, s'il ne me montre son papier.

— Plutôt la mort que la tyrannie. C'est ma devise. Vive les fariniersl Je jure sur l'autel de la Liberté de ne jamais te montrer que le derrière de ma voiture» Venez, citoyens, nous passerons par une autre barrière. Mon cheval ne veut pas se laisser conduire par lin autre que inoi, ma femme le lui a recommandé. »

La foule s'agitait mécontente. Les sectîonnairès donnaient évidemment tort à leur lieutenant.

«Mais puisque je vous dis, s'écria celui-ci, que j'ai reçu les ordres les plus sévères, sur ma tête. Tu le sais bien, toi, citoyen Pourvoyeur*

— Oui, mais si tu m'en crois, répondit celui-cï, tu laisseras passer les trois citoyens. Je le prends sur ma responsabilité. Le grand Maximilien a coutume de dire que la loi n'est pas insolente, mais sévère, et qu'elle est faite pour être comprise, et non pour vexer les citoyens.

— Vive Maximilien l'Incorruptible I crièrent Justifia

3i4 THERMIDOR.

Barthélémy, Brochet, auxquels la foule tout cnliCîrc se joignit bientôt.

— Qu'il passe donc, et qu'il aille au diable! dit le lieutenant en s' éloignant. »

Descluziers et Testart montèrent. Gosse se mit à chanter un chant de triomphe absolument incompréhensible. Puis, fouettant son vigoureux cheval, il partit au grand trot.

En ce moment, un grand chien vint en gambadant situter sur Barthélémy ; puis, bondissant et renversant un sectionnaire qui refermait la barrière, Tanimal courut à la suite de la voiture.

« Tiens ! dit Barthélémy, c'est Cadet I Hé ! Cadet, ici, hé I »

Mais le chien était déjà hors de la portée de la voix.

«Eh bien! ce que c'est que les bêtes! Voilà un chien, un bon chien I C'est ingrat, ça aime mieux suivre les étrangers que rester à la maison, il s'est dit : <( Voilà la maison vide et en deuil... »

— Qu'est-ce que tu nous racontes avec ton chien 7 demanda Pourvoyeur.

— Je disais, citoyen, mais faut pas vous offenser, que les chiens mêmes, c'est ingrat et malin. Voilà Cadet, c'est le chien de... de... de... hum ! de feu la citoyenne.

. — Quelle citoyenne ?

— Vous savez, la citoyenne Heurtevent, qu'on vient de mener au Tribunal révolutionnaire : c'est pourquoi, sans offense ni malice, je disais feu la citoyenne. Eh bien! Cadet s'est dit: « Il n'y a plus

LES BÂRRlllRES DE PARIS PENDANT LA TERREUR. -325

personne à la maison, on va m'oublier. » Il a sans doute senti la farine, il a dit : «Les fariniers, ça a toujours de quoi vivre. »

— Et il ne connaissait pas Gosse?

— Comment voulez- vous? Gadet était toujours dans le jardin avec la citoyenne et l'enfant. C'était un chien un peu aristocrate, ayant été élevé dans les châteaux.* Gosse ne venait jamais qu'au cabaret, jamais dans le jardin, »

Pourvoyeur tomba en réflexions.

« Je ne sais quel soupçon me traverse l'esprit. Ce chien d'aristocrate qui s'attache à cet ivrogne! I^h I est-ce qu'on n'a point parlé d'un chien qui accompagne ce chef d'aristocrates, cet Aristobule qui m'a échappé ? C'est impossible... Vous avez bien reconnu le meunier? demanda-t-il à haute voix.

— Mais oui. D'ailleurs tous les meuniers se ressem^ blent : c'est de la farine, et puis de la farine.

— Mais c'était bien la voiture de ce Gosse ?

— Pour ça, oui. Pourtant, dit Barthélémy, je me tourmentais en pensant : C'est drôle I Gosse a toujours deux chevaux à sa voiture, et il me semblait que ce matin encore. . r

— Ah! cria Pourvoyeur l'aîné en jurant et en se frappant le front, est-ce que j'aurais contribué à faire échapper!... Une voiture! une voiture, au nom de la loi! . '

— Voilà, citoyen, dit, en s* avançant, le cocher à

figure de chanoine.

— Ah I c'est toujours toi? Eh bien ! soit. Tu vas me

39t THERMIDOR.

mener à la poursuite de celte voiture. Tu cwinws le cbeiuin de Biëvre, par Ch&tîllon et le Petit>Bicétre t Si tumarches bien, c'est un assignat de vingt livret} A tu marches mal, c'est uacoup de pistolet.

— Ah 1 cit05^i, vous pouvez Ken me donner d'avance l'assignat, ça vous évitera la peine de fouillenr i, votre poche. ■

Us partirent. Us avaient à peine disparu an tDâtnirat des Quatre-Chemins, quel'on vit accourir de Paris veni la barrière un cavalier -~ tm «titre farinier aufl^ •>^ qui poussait vivement un gros cheval.

« Vous n'avez pas va ma voiture, citoyens, li voS' ture de L'Union Gosse, meunier du peuple» prMwer officier municipal de Bièvre?

— Ta voitureî Oui, elle \ient de passer^

— Ah ! bon ! C'est la citoyenne qui va me faire one vie I Voyez â c'est jnste. Il n'y avait pas plus d'une heure que j'étais au cîd>aret. ie sors, pttis de voituret J'avais mis le second cheval à l' écurie ; la voiture attendait devant la porte du cabaret du marché. Allons-, il faut courir après^ Ah ben ! la eitoyectie va m'en f«re voirlo .

Les sectionnaires réjouis jetèrent un r^^ dts^wt sur la carte qu'il leur présentait, et il se }ânça> en activant le trot de son gros chev^ , dans la élection suivie par les deux voitures.

Incidents de route. *

La {^upart des personnages importants de notre drame sont maintenant espacés le long de la route^ bien connue des Parisiens, et qui mène de la barrière d'Enfer au Petit-Bicêtre.

Le Boulanger était parti le premier, en boitant. Mais quand il eut dépassé les maisons du bourg de Montrouge, son pied boiteux se redressa comme par miracle, et malgré la chaleur, la houppelande et lô lourd bâton, il avança d'un pas rapide.

Paul et Plue venaient ensuite. Puis trottait la vdtnre de farinier contenant Thomme à qui Ton avait feit tant de difficultés pour le laisser sortir de Paris. L'Agent national du district était, en se le rappelle, assis dans le fond de la charette à côté du maire de Meudon*

Pourvoyeur Taîné ou le Grand, comme Ton voudra^ suivait, mené par le Tocher à la figure ronde, l^nfia rhomme monté sur un des chevaux d'attelage de L'Union Gosse, venait de quitter Paris, en maugréant comme nous l'avons vui

Le cheval du gros cocher était de beaucouplsupérieur aux autres et la façon dont il allongea le pas en laissant la barrière persuadait à Pourvoyeur qu'il ne tarderait pas à rattraper les gens qu'il poursuivait.

}1 était, à cette heure, convaincu que le meunier de la voiture n'était pas L'Union Gosset Mille petites indi*

catioos qui lui levenaient maintenaDt à l'espril lui persuadaient que ce personnage n'était autre que le fameux Arisiobule, c'est-à-dire le chef du parti royaliste, Batz ou un autre, mais probablement Batz. Pour lui encore ce Batz était le fiancé de cette jeune fille que lui. Pourvoyeur, se réservait de pourvoir d'un mari. GetAristobule, ce Balz, enfin, le chef, quel qu'il fût des royalistes, avait suitout le mérite d'être, aux yeux de l'ami de Robespierre, le détenteur de ces papiers dont il a été question et dont nos lecteurs connaissent l'importance suprême.

Le coquin avait bien l'espérance, s'il ne s'était pas trompé dans ses habiles arrangements, de saisir ce personnage, cette nuit même, au moment des fianç^ltes. Il avait tendu un piège de façon à le capturer avaot cela même, de manière à l'envelopper aux portes de la maison où Marie-Thérèse attendait, pleine de con> fiance dans les précautions prises. Miùs peut-être a'était-il trompé, peut-être Aristobule échapperait-il cette nuit, quoique le traquenard eût été adioitement préparé. Pour cela donc, il valait mieux le surprendre et le saisir immédiatement, avant qu'il ait eu le temps de trouver une cachette pour les mystérieux documents qu'il portait avec lui, et à l'heure même où, se croyant bien dissimulé par son déguisement, il ne songerait même pas à essayer de résistance.

C'était toutes ces pensées qu'il ruminait en s'asseyant à côté du gros cocher.

En outre, il entrevoyait, vaguement encoret que cette aventure lui fournirait quelque occasion ou dfl

pénétrer le secret du conciliiabule qui allait se tenir, ou d'empêcher les effets qu'il prévoyait devoir être funestes à son dieu Màxîmilîen.

Du même coup il arrêtait notre héros et le mouvement thermidorien.

C'est donc bien lui qui tient la double clef de notre drame. C'est à sa suite que nous nous mettons.

Sa grande satisfaction ne tarda pas à diminuer. Aux Quatre-Chemins la voiture s'arrêta net. Pourvoyeur jura.

« Veux-tu marcher, scélérat ?

-^ Si je veux marcher! c'est mon plus vif désir. Cocotte partage mes vœux et elle souhaite te faire oublier, citoyen auguste, car la majesté, est écrite sur ton front, la façon familière dont elle t'a jeté ce matin sur le pavé.

r— Veux-tu marcher, misérable 1

-— Marcher ! je marcherais sur la tête pour te plaire, et Cocotte ne forme d'autres vœux en ce moment que celui de posséder des ailes ; marcher ! mais dans quelle direction ?

— Scélérat, je t'ai dit tout droit.

— Tu n'ignores pas, citoyen, qu'il y a droit et droit. Est-ce tout droit dans la direction de là? continua-t-il en montrant la route de Fontenay.

— Droit sur Châtillon, vil coquin.

— Citoyen, tu vas être obéi, conmie le génie luimême de la liberté. » ,

Et Cocotte réprit son trot allongé, qui ramena la

3S9 -EHEItHIBOIl.

aérénité sur la face du président du Comité révolution' Biùre de Heudon.

Au bout d'un quart de lieue le véhicule a' arrêta da nouveau.

» Citoyen, dit le gros cocher d'un air convaincu, ta défiance me blesse. Cocotte elle-même ressent mon indignation. Confie-moi patriotiquement le but exact de notre course. Je sois digne de te comprendre ; et par cette noble confiance tu décupleras ma bonne volonté et le zèle de Cocotte.

' — Je n'ai pas besoin de ta bonne volonté, infâme gueux, tu as une face luisante d'aristocratie et l'air sournois d'un ci- devant. Marche, ou je te tue. Mais il ne m'importe pas que tu saches ou non oiinous allons. Je te l'ai dit et c'est sincère, malheur à toi si tu doutais de la parole d'un sans -culottes, qui te parle avec la fière attitude d'un peuple libre, — au fond, pensait Pourvoyeur, c'est peut-être simplement un imbécile, — nous allons, je te le répète au Pétit-Bicêtre.

— Pas plus loin?

— Ah! c'est pour cela que tu m'interrogeais! Je jure que nous n'allons pas plus loin. »

La voiture reprit sa route, tandis que le cocher, se tournant vers l'espion, continuait la conversation.

(I 11 me semblait pourtant que tu vgulais pour- ^ivre un homme dans cette voiture de farinier.

— Et quand cela serait! Eh bien, écoute et tremble! oui je poursuis un ennemi de la patrie, je le poursuivrai jusqu'aux entrailles tlé la terre, au nom du Comité de Salut public. Ainsi prends garda h toi.

LES BÂRBlisRES DE ^AUS PBMDANT l TERREUR. S3i

Je preûds garde. Mais la pureté de mon âme m'enlève toute lâche frayeur. Seulement, j'ai suivi toute cette afiaire à la barrière. Toi, citoyen auguate, car ta face respire toujours la majesté de ton cœur, tu n'es pas, malgré ton intelligence qu'illumine la gloire du Comité de Meudon, sanctuaire divin de la liberté, tu n'es peut- être pad cocher, hein? Tu ne sais peut-* ètr« pas mener les chevaux, hein ?

•^- Sans doute; où veux-tu en venir?

-^ A ceei qui est lumineux comme leâ rayons purs et rouges de ce soleil qui va se coucher. Malgré le génie de la patrie qui couvre de majesté ta face auguste, tu n'as pas remarqué qu'il y avait ce matin deux chevaux à la voiture du farinier Gosse, d'après les récits du public, et que ce soir il n'y en avait plus qu'un« Qui te dit que celui que tu veux poursuivre n'est pas rosté en arrière avec l'autre cheval? et ainsi nous courons comme la .foudre elle-même après quel^* qu'up qui est innocent, en nous éloignant d'autant plus de celui qui esX coupable, n

C'était bien évidemment une des préoccupations de Fex^chanoine. Ainsi ne savait-* il pas, au fôi^^ s'il de4 vait aller vite ou lentement, si son ttmi était te inea« nier de la voiture qui était en avant, ou si Aristobule ne s'était pas enfui avec le second cheval qui était eii arrière. Pourvoyeur ^ frappé de cette réflexion, hésita un instant.

H Non, dit-il enfin, c'est bien en avant qu'il faut aller I

•— Ah! tu ed es sûr^ pensa le gros cocher, et tu

332 THERMIDOB.

n'entends rien aux chevaux I attends I attends I »

Alors commença la plus curieuse course. Cocotte allait bon train. Mais elle semblait avoir perdu la tramontane. Les roues choisissaient les plus gros pavés, les plus profondes ornières, la voiture bondissait à disloquer l'espion. Le cheval semblait vouloir suivre tous les chemins, excepté celui qui était devant lui. Il se précipitait à droite, puis à gauche, cherchant toutes les routes de traverse, tous les sentiers.

(c Cocotte n'a pas l'habitude de quitter la ville, disait le cocher avec une figure paterne. Vois-tu, citoyen auguste, car ton visage respire de plus en plus la majesté, on ne sait à quel point un cheval est malin. Cocotte, que tu vois, s'est dit : le Petit-Bicètre, soit! mais mon écurie est derrière moi, et en tournant à droite et à gauche, je m'en rapprocherai toujours plus tôt que si je vais tout droit. Qu'est-ce que tu dis de ça, hé, citoyen 1 crois-tu qu'il y ait beaucoup de citoyens?...

— Je dis, s'écria Pourvoyeur, pâle de fureur, que je devrais punir tes trames perfides. Je te méprise, il me suffit de les déjouer. Tu vas descendre. Je confisque ta voiture au nom de la patrie et la conduirai moi-même. Ainsi je punis ta malice. »

II le saisit au collet d'une main vigoureuse et le jeta hors de son siège. Le cocher, après avoir trébuché, vint se placer à quelques pas au-devant de Cocotte.

(( Je proteste au nom de la liberté, dit-il ; tu as mis mon attelage en réquisition, c'est-à-dire moi et ma bête, tu n'as pas le droit... mais le génie de la patrie

^^■«^•■^■«■■^HM^vqP^nP'^PP^Vi^

LES BARRIÈRES DE FARIg PENDANT LA TEBREUR. 333

ne permettra pas cette injustice! Et si tu crois que Cocotte... » • .

Pourvoyeur avait tiré les rênes avec violence, en jurant, en injuriant le cheval et en le battant avec fureur. La bonne bête, peu habituée à ce traitement immérité, voyant son maître devant elle, et sentant une main inhabileen même temps qu elle entendait une voix inconnue, résista et refusa avec énergie. Les coups et les cris redoublèrent, Cocotte se cabra et rua. Pourvoyeur lâcha les rênes et le fouet pour se retenir aux parois de la voiture.

Le gros. cocher suivait cette lutte d'un air ïiarquois. Il approcha et apaisa le cheval. Pourvoyeur sauta à bas et s'approcha de l'homme avec des blasphèmes et d'horribles menaces.

Le gros personnage passa la main sous sa carmagnole en jetant un vif regard autour de lui.

Un homme accourait qui les précédait.

« Je prends à témoin, cria le cocher, les astres de la patrie, que je subis les derniers outrages de ce citoyen, uniquement parce qu'il est porteur d'un ordre du Comité. »

L'homme qui accourait, c'était le commandant Plue. « Où est Paul? cria Pourvoyeur.

— Écoute avec patience, s'écria le pauvre Plue.

— Monte en voiture. Toi, cocher maudit, monte sur ton siège. Plue, tu es un vieux soldat ; tu as tes pistolets. Je t'ordonne, au nom du Comité de Salut public, de brûler la cervelle à ce scélérat s'il obli-

331 ' THfiRMIDOB.

que une deule fois à droite ou à gauche, s'il quitte le trot.

— Mais avec une lourde charge en plus. . .

— Ou s'il ouvre encore une fois les lèvres.

— J'obéirai, dit vivement Plue en armant uii pis* tolet» »

Il était heureux d'esquiver par un service une partie de la colère de son tyran. Il monta à la suite de celuici. Le cocher grimpa en poussant un imperceptible soupir.

Il comprenait que, pour le moment du moins, il n'avait qu'à obéir. Cocotte prit son bon trot.

a Eh bien? dit l'espion à mi-voix.

— Eh bien, ton fils m'a quitté. Il court vers Meu-* don.

— Vers Meudon ? Et tu n'a pas pu*, .

— Il m'a insulté et battu ! C'est plus qu'un vieux soldat n'en doit supporter, même d'un enfant! Et tu m'as interdit de me défendre.

— -Voudrais-tu, misérable, abuser de ta force contre un enfant! Et qu'est-il allé faire à Meudon?

— Puis-je le savoir? Il était furieux. Il te maudissait, il maudissait la République, c'est-à-dire son père et sa mère. . .

— C'est bon , continue, imbécile I Te crois-tu au club? Ensuite.

— Il disait qu'il connaissait tes trames, en partie du moins, et qu'il allait à Meudon avertir les gens que tu devais tourmenter. »

Pourvoyeur se précipita sur Plue dans un accès de

rage. Il le secoua. Le brave soldat, repdu couard par là terreur, furieux et patient, se laissait faire* L'espion m tarda pas à maîtriser e» montent de felie, U réfléchit»

« Eh ))ien4 dit<»il|^ mi-voix, raison de plus pour sai^ sir cet aristoorate avant qu'il n'arrive au Petit-Bicôtre. Toi, PluG, je te pardonne si tp sais racheter ton crime. T^^is-toi. Tu es plus criminel que tu ne penses. £t ta lâcheté met à chaque heure la patrie entière, la République et Maximilien en un péril suprême. Tais-toi^ Nous allons être bientôt en haut du mont de Châtillon. Tu sauteras à bas de la voiture. Tu courras à travers ehamps jusqu'à la porte de Trivaux , où est la maison du garde principal du bois de Meudon. Tu lui remettras ce papier. C'est un ordre de venir, avec le plus grand nombre de ses hommes et le plus tôt possible, entourer sans bruit le cabaret du Petit-Bicètre et obéir à mes ordres. »

Plue s'inclina. Il sauta bientôt à bas de la voiture et disparut vers la droite du chemin.

On arrivait au bord de cette immense plaine qui va jusqu'au bois de Verrières et à la vallée de Bièvre. La nuit venait ; le ciel était pur. Les étoiles ne brillaient pas enoore, mais la lumière de la lune mêlait déjà son éelat aux reflets rouges des derniers rayons du soleil couchant. Ce crépuscule d'été était clair comme une journée de printemps.

Pourvoyeur crut apercevoir, à plusieurs centaines de pas en avant de lui, une grosse voiture. Il crut aussi la reconnaître pour la voiture du meunier. Il se leva.

336 THEBMIBOR.

cria, agita son bonnet, tout en excitant son cocher. Mais la voiture du meunier paraissait si peu touchée de ces marques d'intérêt qu'elle activa son train.

Pourvoyeur montra au gros conducteur le bout de son pistolet, et, debout, les regards (îxés sur le but qu'il poursuivait, il constata qu'il gagnait peu à peu. ' Tout entier à sa fièvre, il ne remarquait pas que sa voiture s'approchait insensiblement du bord de la route, où le talus était haut d'environ trois pieds, ou plutôt il s'en aperçut un peu tard, juste au moment où la voiture tombait du haut de ces trois pieds dan&le champ voisin.

Il était agile, vigoureux, pleip de sang-froid. Il tomba sur ses pieds. Après un tournoiement de quelques secondes, il vit le cocher qui se relevait à ses côtéd, il arma vivement son pistolet, ajusta l'homme, tira.

L'homme tomba comme une masse.

Deux bou8 républicains.

L'Agent national Descluziers et son ami Testart avaient essayé de lier conversation avec leur conducteur, le soi-disant L'Union Gosse. Mais il était évidemment ivre. Il ne répondait que par des interjections de colère contre les sectionnaires parisiens et leur lieutenant, par des membres de phrases inachevés, par des bribes de chansons, par des exclamations furieuses et des jurons qui se terminaient en grognements.

LES B4RRIÈRBS DB FAltt^ TCOfDANT LA TERREUR. -^^37

— ■■ mu lll, I ■■ I ■! — M— I— Il |IBI<illl II ■■■

« Et dire, murmura Testart à son ami , que voilà les gens sur lesquels on s'appuie pour soulever la banlieue d'abord et les Parisiens ensuite ! »

L'Agent national haussa les épaules et sa belle figure 3' attrista.

. « Ce L'Union Gosse, continua Testart, qui n'avait suivi Descluziers qu'à contre-c^ur dans la voie réactionnaire où celui-ci se lançait, ce L'Union Gosse est pourtant un des hommes sur lesquels on pouvait compter le plus, un homme influent sur ses concitoyens, sage, dévoué à la République et à la liberté. Si celuilà est ainsi, qu'en sera-t-il des autres que nous devons trouver là^bas au Petit-Bicêtre, et de tous ceux que les Montagnards doivent visiter, réchauffer, enflammer aujourd'hui même, ce soir, cette nuit, dans divers endroits autour de Paris. . .

— Que veux- tu, mon ami ! Pourquoi reprocher à un homme qui se noie la dernière branche, si mauvaise qu'elle soit, qu'il trouve sous sa main?

— Qui se noie ! Tu veux dire qui se jette à l'eau. Th sais que je ne partage pas tes opinions. Je subis l'influence de ta haute intelligence, de ton pur civisme et de ton noble dévouement à la liberté. Mais mon âme résiste et me dit que tu t'engages dans une fausse route çn voulant soulever la France contre Robespierre. »

Descluziers lui serra la main en lui montrant L'Union Gosse qui avait cessé de chanter. Mais le brave homme semblait bien incapable de malice et d'espionnage.

Le sommeil succédait à l'exaltation de l'ivresse. En vain luttait-il et s'agitait-il , ses phrases s'achevaient

338 therAidor. '

en un balbutiement, ses paupièmi se baissaient lot deinent et sa tète tombait sur son épaule, où elle t cillait comme une masse privée de vie. Puis il se i veillfdt brusquement, regardait autour de lui eonai un homme égaré qui essaye de recueillir s^ idéi puis 11 tressaillait. Il se dressait sur ses piedsi cria chantait en faisant claquer son fouet, regardait àt nère lui et poussait son cheval qui trattihdt, et ne ti dût pas à reprendre son pas assea loUrd.

La pauvre bête ne comprenait pas grand' choôe à ( capricieux traitements, car sOn maître n'avait jami jusqu'ici dépassé cette nuance de l'ivreaae qui don uniquement la volubilité; et aujourd'hui il euétait ve: jusqu'à la brutalité. De plus, elle dressait de temps temps les oreilles en se demandant évidemment, da sa philosophie de cheval, par quel hasard elle ae trt vait, pour la première fois de sa vie, rentrant chez e sans être précédée de son compagnon. Ces réûexioi cette absence et peut-fttre un peii de mauvaise hume contre cet animal tyrannlque et capricieux qu'on nomi l'homme, ralentissaient son allure que les coups inti mittents du conducteur activaient pour peu d'instân

a Tu regardes bien souvent derrière toi, citoy (dficier municipal, dit Descluziera.

— Heial murmura Gossel Bon, àct'heurel estque la patrie m'empêche de regarder où je veuxl je suis suspect, dis-le, et guillotine-mcû tout de auii mais tout de suite. C'est ici que je veuï être guill tiné. Ah 1 mais, faut pas vouloir m'embrouiller) t donc! L'Union Gosse, le meunier du peuple et de

'•w^^^um^^

!■. ...i'i^m^ iiiiiiLi j .

litrerté, «t de Tégâlité, et de la fraternité où la morfel Allons, eotipezrmoi le eoul Regardez I Voilà, on me vole mon cheval ! 11 ne m'en reste plus qu'un; alors on me donne deux homnies de réquisition. Mon autre cheval, pas celui qu'on a volé, l'autre^ n'est pas content de ce qu'on profite du moment qu'il est seul pour augmenter sa charge! Moi, je ne dis rien, et je pourrais me plaindre, du moment qu'on me vole. Alors je me dis, voyons un petit peu si mon cheval ne viendrait pa& derrière nous poul' rejoindre son camarade, Son écurie et ma patrie. Eh bien! tu suis mon raisonnement, hein ! Sais-tu ce qui arrive? Ces deux ivrognes que j'ai dans ma voiture de réquisition m'accusent d'être soûl! Ça m'a fait... Eh! eh!... dor-ormlr. »

, Son monton retomba sur sa poitrine- « Il est absolument ivre, dit Testart* Il n'est pas plus capable de nous entendre que les pierres du chemin. Je te disais, Victorien...

— Je sais ce que tu veux me dire, dit Victorien avec tristesse. Voilà des mois entiers que nous discutons les mêmes idées, depuis que cette efFroyable et injuste et inhumaine tyrannie a succédé au pur amour pour la liberté, au saint enthousiasme pour la patrie. Tu admets, avec moi, qu'un ulcère horrible ronge lé sein de la République. Nous sommes, toi et moi, dévoués à cette. République, et nous sommes prêts à lui donner notre sang, mais nous ne nous entendons pas dans notre dévouement pour elle. Chacun de nous représente un des deux partis qui sont réellement dévoués à la liberté en France. Moi, je la veux pure; toi,

ta dis : Il suffit qu'elle soit. Moi, je dis : Coupons le

mal ; et la République guérie refleurira dans sa beauté et sa fécondité ; toi, tu dis : Ne faisons pas d'opération, Topératiôn emporterait la malade avec le mal. Tu ajoutes : Vois ce que désirent les aristocrates, nos ennemis ; la chute de Robespierre, donc n'attaquons pas Robespierre.

— C'est vrai, qu'as-tu à répondre à cela?

— Ce n'est pas comme aristocrates qu'ils demandent la chute de Robespierre, c'est comme hommes. Ce n'est pas contre la République qu'ils luttent, c'est contre la tyrannie inhumaine. Ainsi ils mettent de leur côté la nature, la justice, la philosophie sociale, qui étaient pour nous contre l'ancien régime. Ils ne voient pas en Robespierre un chef de parti, mais un chef de vampires, et ce n'est pas le républicain qu'ils veulent voir disparaître, c'est l'animal venimeux. »

Descluziers avait raison, l'angoisse était grande en l'âme des républicains sincères qui comprenaient l'horreur de cette société et qui craignaient, en y touchant, de détruire Tarche sainte, la République. Ils se dressaient en deux camps, selon la générosité, la largeur ou l'étroitesse de leuk*s idées. Je laisse de côté les mille considérations personnelles qui venaient influencer les hommes même les plus sincères dans un sens ou dans un autre. ,

Nos deux républicains représentaient bien chacune de ces deux nuances nobles du parti républicain. Testard comprenait avec son cœur les arguments de son ami ; mais il était obstiné comme les cerveau^ fermas

LES BARRIÈUBS DE PARIS PENI^ÂNT LA TERREUR. 341

OÙ le vent de Timagination ne vient pas fréquemment

Fcnouveler Tair, rafraîchir et mobiliser les idées; et, comme toutes les intelligences étroites, il tombait dans les formules convenues et les mots admis quand les rafsons lui faisaient défaut.

c( Mais, Victorien, dit-il sévèrement, quelle que soit la justesse de tes idées, il faut au moins qu'elles s'appliquent avec principe et logique. En cherchant un point d'appui dans toute la banlieue qui entoure Paris pour sauver Paris de la tyrannie, tu ne vois pas que c'est une nouvelle fédération que tu crées.

— Fédération ! mot terrible et criminel ! On a détruit les idées justes, humaines, sages ; on les a remplacées par des mots qu'il faut adorer ou maudire J Eb bien I fédération, pourquoi pas I »

Testart ne put s'empêcher de reculer, tant les esprits étaient devenus ^erviles,. tant la tyrannie était énergique, tant les proscrits, hommes, idées ou mots, étaient lâchement abandonnés.

Descluziers sourit avec amertume et le voile de tristesse s'épaissit sur ses beaux yeux. -

« Ami, dit-il, la France est devenue lâche! Elle a pour cent ans de lâcheté dans les veines. Tu viens de me prouver qu'il nous faut être vainqueurs ou nous tuer. Laisse-moi parler. Oui, la fédération c'est la France. Sais-tu pourquoi ce mot est devenu criminel? parce qu'il déplaisait à la tyrannie parisienne, parce que les nouveaux tyrans ne pouvaient souffrir d'être surveillés par la patrie : la Commune de Paris a proscrit ce mot parce qu'elle veut être toute la France. Fédération de

34S THERMIIK».

la banlieue, n'est-ce pas? Pourquoi la banlieue n'aurait^Ue pas autant de droits que les faubourgs? £b pourquoi le Grand- Mon trouge n'aurait-il pas son mot à dire tout aussi légitimement que le Petit-Montrouge? Pourquoi celui-ci aurait -il le droit de tyrannie parcQ qu'il demeure en deçà de la barrière de l'Observatoire, et pourquoi celui-ci n'aurait-il pas même le droit de protester parce qu'il habite la première maison au delà. Il ne s'agit pas d'un octroi, mais de la patrie.

— Tiens, di( brusquement Testart, ne vois-tu pas une voiture qui nous suit? On dimit qu'on agite quelque chose et qu'on nous appelle* Citoyen Gosse^ hé I citoyen Gosse, regarde donc derrière toi. »

Le citoyen bondit, se retourna brusquement. Sana le soir qui tombait, on eût pu voir une ombre qui couvrit son visage, mais ce ne fut qu'une ornière.

« Ce n'est pas mon cheval, dit-il rudement. Alora ça m'est égal I C'est François Magon^ un ivrogne fiqi| il me fait signe de l'attendre pour nous arrêter au ca<« baret. Non, on me prendrait encore mon dernier cheval I Va te promener. J'en aurai assez à enduret de la citoyenne sans m'attarder encore plus« Hue, le vieux, marche. Il ne faut pas que François Magon«.i »

Et rouant son cheval de eoupsi il parvint à le mettre au trot*

n Tiens, s'écria-l-il, voilà là-bas le Baulanger du Peuple i un brave ç4l Pas ivrogne? l^t il ne demande p^s des réquisitions. Hue, vieux, ou je t'étrangle I Au diable François Magot), v

Maia lejcabriolet gagnait* Desolusiws et Testart,

. LES BARRIÈRES DE FARIiS PENDANT LA TERREUR. 343

distraits par le mouvement plus vif, s'amusaient de cette courae.

Tout à coup un coup de pistolet retentit. Le magis* trat se réveilla en Descluziers.

« Arrête, citoyen Gosse, dit-il avec autorité. Je ne laisserai pas un crime s'accomplir. Testart, conclut* il en voyant que Gosse, ne tenait nul compte de^ son injonction, saute à la bride du clieval et arrêt© cet ivrogne. Au nom de la loi, citoyen, moi, Agent national de ce district, je te défends de bouger.

— Si tu es l'Agent national, pour lors, c'est dlfférent, dit Gosse après une seconde de réflexion ! Pre^ mier officier municipal de Bièvre, obéissance à la loi* Je vas même retourner un brin du côté du pistolet, n

L'Agent national descendit, et pendant que Testart se tenait à la tête du cheval, Descluziers s'avança vera l'endroit d'où le coup avait été tiré. Il était suivi de près par le Boulanger qui, au moment d'être atteint par la première voiture^ s'était arrêté au Jbruit et revenait aussi sur ses pas.

u Eh I Boulanger du peuple souverain ; bonsoir, dit le soi-disant Gosse. Me reconnais4u? As^tu du feu? «^

fiatz tressaillit à ce mot de passer

« Je crois que je te reconnais.

— Oui, ouU c'est bien moi. Ces scélérats de sectionnalres ne voulaient pas me laisser quitter Paris^ J'ai eu du mal et ma pipe s'est éteinte.

— AttendSj je vais te la rallumer. Mais il faut que j'aille voir s'il n'y a pas quelqu'un de tué.

— Ce Boulanger, dit Gosse au maire qui tenait la

344 ' ' THERMmOR.

bridé du cheval, c*est bon comme l'Être suprême, il ne peut pas voir souffrir un chien. Tu peux lâcher la bride, citoyen, nous allons rejoindre, foi d'officier municipal. »

Descluziers et Pourvoyeur, qui s'étaient rencontrés, s'avançaient vers la voiture du meunier en échangeant de vives paroles.

Batz avait continué son cheihin vers l'autre voiture. Le cheval et le cabriolet étaient debout ail pied du talus que nous avons indiqué.

Un homme, lé gros cocher, était coUché au haut de ce talus. Mais Batz crut voir que cet homme remuait et rampait, d'un mouvement insensible, dans la direction de la voiture.

n Camarade, dit*il, je vois que tu n'es pas ixiùvt. J'espère que tu n'es pas blessé. Une bonne pipe suffira à te guérir. As- tu du feu? »

L'homme se redressa et regarda attentivement le survenant qui, après l'avoir considéré un instant, se pencha vers lui :

« Je comprends tout, dit-il, mon pauvre cOmte — le chanoine avait été des comtes de Lyon. •— Vous avez deviné qu'on poursuivait Lozêmbrune, et vous avez voulu le sauver. Êtes-vous grièvement blessé?

— En aucune façon. Je n'ai pas été touché. J'ai été étourdi par la violence du coup, qui a été tiré presque à bout portant, et renversé par un choc d'air, à ce que je crois. Je vais gagner ma voiture, prendre à travers champs jusqu'au premier chemin, et brûler la politesse àce coquin, en attendant quon lui brûle autre

chose. Ah! ah! je Tai jeté deux fois aujourd'hui dans la poussière, c'est de bon augure pour qu'à la trôisîèmjB il y reste. Ave^-vous besoin de moi, baron?

— Non, hélas 1 il n'y a plus rien à faire. Nous sommes bel et bien vaincus. Que chacun se sauve comme il peut, je n'ai pas d'autre ordre à vous donner. Nous n'avons plus un refuge. La France est abrutie, livrée pieds et poings liés à Robespierre, qui triomphe décidément. Tâchez de fuir, et dites à nos amis d'en faire autant. Voyez les Montagnards eux-mêmes : ces héros de vaillance tremblent. Les membres des Gomités de Surveillance et de Salut public, ces maîtres fo(iii)es, ces rois de Tespionnage et de la dénonciation, sont vaincus en ruses et en espionnage. Ils sont tellement surveillés par Maximilien, qu'ils sont obligés de venir aux champs pour tenir des conciliabules. Et encore, la présence de ce misérable qui vous voulait tuer me donne à sonjpçonner que ce plan des Tallien et autres est découvert.

— Et vous, cher baron?

— Moi, je reste ici le dernier, comme un capitaine sur son navire en perdition. Je représente le roi de France, Louis XVII, roi prisonnier et torturé.

— Eh bien, nous resterons aussi. Cette vie m'amuse. Voyez^ je suis gras comme... un chanoine. Seulement, comme je vais avoir ce coquin sur les épaules jusqu'à ce que je le mette sur le flanc, je change de métier, je deviens serrurier, et c'est mon ami le brigadier, aujourd'hui serrurier, qui devient cocher.

,. — .Restez donc. Autant vaut mourir, en compagnie

de tout ce qui est noble et pur, que d'aller v^éter sous les dédaiiis des petits princes allemands. Assistez avec nos amis aux prochaines séances de la Convention. Faites qu'il y ait bon nombre d'bonnêtes gens dans les tribunes publiques. Qtit sait? Allez. »

Le gros homme se laissa glisser le long du talus, monta en voiture et disparut*

VU

Comment Lozembrune échappa encore «me fois.

Batz revint vers l'autre voiture, à côté de laquelle l'on échangent les gros mots.

B J'ignore, disait Descluziers, jusqu'à quel point il vous est permis de brûler la cervdie à un cocher parce qu'il conduit mal. .

— Moi je ne l'ignore pas, répondit insoleniment Pourvoyeur, et cela me suflit.'

— Vous oubliez trop que vous parlez au principal magistrat de ce pays ; car nous sommes dans le département de Seine-et-Oise.

— Et toi, Agent national, tu oublies trop deux choses : la première, c'est que l'esprit de la constitution est basé sur la déliance continuelle et incessante contre le magistrat et sur la souveraineté toujours active de chaque citoyen.

. LES BARRliRES Dfî PAUIS J^ENDANT tk TERREtJR. 347

toutes les lois sont suspendnes jusqu'à la destruction de rarislocratîe de toute sorte, citoyen, sauf la loi du salut publie. D'ailleurs, moi aussi je suis magiBirat, le premier magistrat, puisqu'en ma qualité de président du Comité révolutionnaire, je représente le peuple plus que n'importe qui, plus que le maii^ lui-même de Meudon, qui n'ose pas dire le contraire^

— Mais c'est un h&mfole mépris et renverseôient de tout gouvernementi^

— Sois tranquille* Je rendrai compte de ma conduite à de plus puissants que toi» qui fais le fier et qui es si peu puissant que j'ignore ce qui me retient de t'arrêter toi-même.

^- Moi? dit Desduziers d'un ton dédaigneux. Au nom de qui ?

— Au nom de oela, répliqua Pourvoyeur ^vec un commencement de colère. »

Il tira de la poche de sa carmagnole un papier qu'il déplia vivement et passa à Victorien.

c( Un blanc-seing... du Comité de Salut public !

— Oui... Que j'y mette ton nom, et je t'arrête.

— Non, dit Victorien en lui rendant son papier avec un calme hautain. Il y manquerait encore beaucoup de choses : d'abord mon consentement et quelques signatures. Je n'y vois que celle de Robespierre, Robespierre n'est pas le Comité, et il faut plusieurs signatures pour arrêter un homme comme moi.

— Nous discuterons cette question d'ici à peu de jours, dit Pourvoyeur en ricanant. Au moins une seule sufTira-t-elle pour arrêter ce scélérat. »

il mootra le soi-disant fi^rinier, qui poussa un éclat de rire.

« Ah! ab! Et pourquoi arrêter le meunier du peuple, premier officier...

— Parce qu'il n'est, rien de tout cela, mais le fameux Batz, le chef de la Conspiration de l'Étranger^

— Vous êtes fou, ou badin, ou ivre, dit froidement Descluziers. Qui prouve cette étrange assertion ?

— Ce chien, et c'est assez pour moi.

— Adieu, citoyen ; reprenez votre voiture et votre bon sens. Nous continuons notre route.

— Comment» tu n'as pas entendu que j'arrête ce scélérat au nom du Comité I

* — ^ Je vous dis que votre papier ne représente pas le Comité, dit Descluziers, qui s'échauffait un peu, et ce scélérat est un brave citoyen bien connu.

— Je te dis que non. Prends garde. Tu assumes sur ta tête une responsabilité terrible.

— Ma tête en répondra. »

Pôuryoyem- était habitué à voir tout se courber sous ses lïioindres caprices ; trouvant de la résistance dans une question où il était convaincu qu'il était dans la vérité et qu'il représentait un intérêt supérieur à tout, il sentit son cerveau envahi par un flot de chaude colère. Mais c'était un homme vraiment puissant : il lutta et retrouva son sang-froid.

a Voyons, toi, maire de Meudon, parle : est-ce là cette cardgne de farinier? »

Testart était naturellement brave et ferme, il trem-

bla pourtant devant cet espion, et ce fut d'une voix hésitante qu'il répondit, selon sa conscience :

« Rien ne me porte à croire que ce ne soit pas L* Union Gosse.

-^ C'est bien, je saisirai les filsndé cette infâme conspiration. Mais parle, toi, qu'on nomme le Boulanger. Je t'ai toujours soupçonné d'être un modérantiste, un indulgent déguisé, peut-être même un contre-révolutionnaire, pourtant je veux bien, à défaut d'autres, m'en fier à toi.

— Citoyen espion, dit le Boulanger' d'une voix sourde et railleuse, regarde, ta voiture s'est enfuie. Je pourrais te casser les reins, comme à un vil calomniateur, et quand je t'aurais jeté dans quelque fossé du bois de Verrières, tu aurais le temps de voir moisir ta •langue de lâche dénonciateur. Je suis un bon Français, moi, je n'ai qu'un bâton et je ne parais pas bien jeune; tire ton sabre, viens là sous la lune ^xx se lève, et tu verras si je suis un indulgent. »

Il leva son bâton ; mais Descluziers se précipita sur lui, tandis que Lozembrune — nous n'avons pas besoin de dissimuler que c'était bien lui qui s'était enfariné et avait pris le nom de Gosse — essayait de sauter à bas de la voiture pour courir sur l'espion. Testart le retenait.

Pourvoyeur réfléchissait.

« Citoyen Agent national, dit-il enfin avec un calme qui saisit tous les auditeurs, je puis me tromper. Je n'ai rien contre ce meunier, si c'est le meunier. Si ce n'est pas lui, vous êtes quatre, et vous ne me le

SftO THBRUIDOfi.

laisserez pas arrêter. Je te dis, Victorien Descluziers, que cet homme est sans doule le plus terrible ennemi de la République. Veux-tu la destruction de la République? non. Es-tu vendu aux aristocrates ? non. Veuxtu la restauration des Capet? non. Voici ce que je te propose. Tu vas t' arrêter à la première maison, qui est, je crois, le Petit-Bicêtre. Là, tu montreras cet homme : si on le reconnaît complètement, c'est bien, je me suis trompé. S'il y a doute, me jures^tu, sur ton honneur et sur l'autel de la patrie, que tu me l'amèneras demain à Meudon, au comité?

— Cela est sage. Je le jure.

-— Sur ton honneur ?

— Sur mon honneur.

— C'est bien. Adieu. Je vous quitte. Je suis attendu à Meudon, par mon fils, qui est... malade. A' demain. »

Il prit sur la droite et disparut dans les champs cultivés qui avoisinent les bois de Clamart et de Meudon.

« Montez avec nous, citoyen Boulanger, dît Victorien. Nous ne tarderons pas à arriver. Ce que nous a proposé ce Pourvoyeur est évidemment sage et indique la bonne foi.

—^ On ne pouvait pas mieux dire, à moins de vouloir se faire casser les reins, répondit le Boulanger avec sa grosse bonhomie. »

Il monta et s'assit à côté de Lozembrune. Les deux républicains s'étaient mis à causer à voix basse. Quel^ que temps se passa. Ou approchait du cabaret du

Petit-Bicêtre. Le Boulanger pressa le genou de son compagnon.

« Arrêtez j lui dit-il d'une voix presque imperceptible.

La voiture s'arrêta. Le Boulanger écouta, jeta un regard perçant dans la direction du chemin que venait de suivre la voiture; puis il se rassit et le cheval reprit son train.

« C'est bien un cavalier qui vient derrière nous, dit-il en se penchant vers Toreille de Lozembrune, comme s'il obéissait à un cahot de la charrette, 11 nous gagne. Ayez l'esprit au guet.

On apercevait l'auberge, qui s'avance dans un angle formé à l'embranchement de la route de Bièvre, laquelle ijuitte alors la route de Versailles et descend dans la vallée par un chemin assez abrupt, tandis qiie cette roule de Versailles continue de suivre la plaine en ligne droite.

Le cabaret était alors la seule maison qu'on apercûl entre la lisière du bois de Meudon et celle du bois de Verrières. Comme elle était bâtie sur la pente, le côté gauche, qui regardait le bois de Verrières et côtoyait le chemin de Bièvre, ce,côté gauche, dis-je, était d'un étage plus bas que le côté droit qui faisait face au hois de Meudon. Ainsi, on voudra bien se le rappeler, les salles étaient de plain-pied avec la route de Versailles, et elles étaient élevées de dix pieds au-dessus du niveau de l'autre chemin.

En descendant vers Bièvre, à un quart-d'heure environ de l'endroit où avait lieu l'embranchement, tout

aa fond de la vaHée^ on rencontrait à gauche une ancienne maison de campagne de TAbbaye-aux-Bois — maison vide alors. ^^ A droite, de l'autre côté du chemin, le petit bois du Loup-Pendu montait jusqu*à la 'grande foute de Versailles. Il était séparé de la forêt de Meudon, de la Grange à dame Rose et de la maison du garde, de la porte de Trivaux ou de Verrières, par une plaine cultivée de moins d'un quart de lieue.

Ces brèves explications suffisent pour faire bien compi'endre la disposition des lieux.

Amesure que Ton approchait de l'auberge, le cavalier qui paraissait poursuivre la voiture gagnait sur elle. On pouvait entendre sa voix, sans bien distinguer encoriB les cris qu'il poussait.

« Il me semblait bien que j'avais entendu quelque chose. C'est peut-être encore quelque malice de ce gueux de Pourvoyeur, dit le Boulanger. Mes vieilles oreilles, quoique bonnes encore, ne peuvent plus en* tendre comme à quinze ans. Voulez- vous voir, citoyens, ce que ce coureur nous veut? »

Les deux républicains se levèrent, et, tournant le dos aux deux autres, ils regardèrent le cavalier avancer.

« C'est le meunier, sans doute, dit vivement Batz à Lozembrune. Quand je vous pincerai, glissez à bas devla voiture et le long de cette pente, gagnez ce petit bois-là, eji bas.. Remontez-le à l'extrémité opposée, pour traverser la route et gagner le bois de Meudon. Dieu vous protège, ami! Vojis jetterez votre carmagnole, qui contient ces papiers, notre dernière arme, au pied du deuxième arbre, en haut, au coin du bois ;

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