PROLOGUE
Ce qu^on pensait dans Paris, au commeiiettiimt
de tliermidor» an II«
Au milieu de juillet 17M, selon l'ancien style, le style esclave^ ou plutôt au commencement de thermidor, le onzième mois de l'an deuxième de la République une, indivisible et impérissable — les trois qualités divines, — la population parisienne éprouvait un sentiment quelle avait oublié depuis la défaite des Girondins : l'inquiétude.
Elle avait été inquiète deux fois, une fois pour son salut, une autre fois poxir sa suprématie : en 92, Ijuand les Prussiens prirent Verdun; en 93, quand la France se soulevait contre le despotisme parisien. Dès lors la grande ville avait passé, avec une rapidité vertigineuse, par toutes les nuances de la haine et de l'enthousiasme; depuis la férocité la plus lâche jusqu'au dévouement le plus touchant, le peuple parisien
avait tout montré. 11 croyait qu'il dirigeait non-seulement la France, non-seulement l'Europe, mais l'Humanité. Il avait ressenti toutes les joies, toutes les fiertés, toutes les fureurs, toutes les impressions nobles et bestiales du triomphe, d'un triomphe combattu, sanglant, mélangé de cruauté, de folies, et de glorieuses exaltations ; mais il n'avût jamais plus éprouvé l'inquiétude.
En ces premiers jours de thermidor an II, la nation parisienne redevenait anxieuse. Elle sentait faiblir ce à quoi elle attribuait aa force, sa victoire et sa suprématie ; elle sentait faiblir la Montagne, la sainte Montagne, coimae on disait, le palladium de la liberté humaine, la Montagne que les purs révolutionnaires se plaisaient à regarder comme le point central de ce centre de l'humanité, qu'on nommait la Convention nationale.
Que se passùt-ilî On ne savait. Mille bruits étranges couraient, mille susurrements mystérieux s'échangeaient, mille nouvelles obscures se murmuraient. Pourtant on ne savait rien, on n'afiirmùt rien. On ne pouvait rien savoir, ni rien dire, puisqu'il s'agissait d'une question où était directement intéressé le terrible saint-office de la Révolution, le Comité de Salut public, la plus puissante force gouvernementale quf ait existé en ce monde.
Mais la tyrannie avait, comme toujours, excité et raffiné les esprits; et d'un regard, d'un geste, d'un froncement de lèvve, par une nuance de la plus banale phrase, chacun, pour la^joie comme pour la cnùnte.