PREMIERE PARTIE
D«ax obBervatenrs de Tesprit public.
Septidi, armoiâe, 7 thermidor an II (25 juillet 179A) , ^ avant sept heures du matin, une jeune femme, suivie par troi$ hommes, entrait dans une petite rue très* étroite qui longeait le côté septentrional de l'église 8aint-Sulpice, et que l'on noaimait, sous l'ancien régiqtie, la rue des Aveugles-Saint-Sulpice.
Cette ruelle tenait, d'une part, à la rue du Petit* Bourbon, et, ayant juMê la longueur de l'église, elle tpuchait, d'autre pait^ à la rue du Vieux- Colombier, qui éômménçait alors au portail Saint-Sulpice.
La place d^ ce nom n'existait pas encore. Son emplacement était occupé par les bâtiments du grand «éminaire. La rue Férou descendait de la rue de Vaugirard àla rue du Vieux-Colombier, et longeait ainsi le portail.
L'église ne servait plus qu'aux asseniblées générales
de la section de SJutius-Scévola, autrefois section du Luxembourg. Toutefois, depuis que Robespierre avait bien voulu reconnaître l'existence de Dieu, les gens qui voulaient *poUtiqaement quelque bien à TÊtre Suprême avaient le droit de venir en ce temple, le décadi, chanter quelques hymnes patriotiques, danser avec les citoyennes patriotes au chant dû Càira et de la Carmagnole^ et entendre la lecture des bulletins des armées de la République.
La rue des Aveugles était le soir assez animée. On y donnait bal aux jeunes sectionnaires dans le grand bâtiment délabré qui faisait face à l'église. A cette heure du matin elle était déserte» Toute Taetivité se portait rue Férou, où se trouvait la porte de ceux des |;&timents( du grand sérpinaire que le Comité révolutionnaire et de surveillance de la k^'^ section occupait^ Gomme cette rue des Aveugles élait d*mllaurs étroite et encaissée, la jeune femme, en y arrivant, apr^ avoir traversé asses vite toutes ces ruelles qui sillon* naient l'ancien champ de la loire Saint-Germain (à l'endroit où l'on a percé depuis le haut de la rue de 8eine), ta jeune femme s'arrêta comme pour respirer à l'aise.
Ce septidi était, en effet, l'un des plus chauds joura de cette première décade de thermidor, qui fut si re* marquable p^r sa chaleur ^tôuffante.^ Le soleil, dès cette heure matinale, était déjà brûlant et annonçait une après-midi semblable à celles des jours précédants» orageuse, écrasante, où des bourrasques de vent dest sé^khi gi*ondàiént concurremment avec le toxmeite et
laissaient tomber des averses violentes qui ne rafrat* cbissaient pas Tatmosphëre.
La jeune femme s'arrêta donc un instant, et, chose, singulière, les trois hommes qui se suivaient derrière elle, séparés les uns des autres par des espaces iné« gaux, s'arrêtèrent aussi au même moment, comme s'ils avaient pour mission d*imiter les mouvements Tun de l'autre.
La citoyenne paraissait avoir environ (l'ente ans v et elle montrait, si l'on veut me permettre cette expression, toute la beauté de la force féminine : une tailla haute et souple, sous une gorge ample; un cou fièrement posé, des épaules rondes, une démarche ferme, aisée et plus vive que légère ; un visage d'un ovale plein ; une bouche large aux lèvres fortes et rouges qui laissaient voir en s' entr' ouvrant des dents blanches et très-petites — la seule chose mignonne qu'il parût y avoir en elle; — un nez droit aux narines mobiles v un teint hâlé qui accompagnait merveilleusement de^ sourcils épais, finement courbés, de longs cils bruna et de longs yei» dont les prunelles d'un noir mat s'illuminaient sans cesse d'un éclat insoutenable. Sea cheveux, très-noirs aussi, légèrement ondulés, se relevaient sur un front un peu trop proéminent et assez étroit. C'était la seule portion de son visage qui ne fût pas attrayante. Mais ce front énergique et obs-, tiné caractérisait plus particulièrement encore cevi-. sage-, où tout marquait la volonté, la fierté et une sorte, de grandeur simple de l'âme qui eût paru trop^îrfle, sans l'ardeur gracieuse et passionnée qu'on, sentait
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contenue et renfermée derrière le calme du regan Elle était vêtue avec une élégance simple, un pe sévère, un peu rustique peut-être. En la voyant, l'o ne pouvMt s'empêcher de penser qu'elle n'avait pe: Sonne à qui plaire, ou que, si elle était aimée, elle l'i tiùt gravement pour des qualité» où la coquetterie, i grâce même n'avaient que faii-e.
Une ample jupe de grosse soie unie, de couleur mai ron, tombait de fafon à cacher même l'extrémité d* pieds, et était serrée à la taille par le bas d'un corsa^ de soie, d'un rouge plus clair, qui se terminait pi derrière en deux queues de veste très-courtes. I haut de ce corsage très-échancré, en carré, sur la po: trine, laissait voir un plastron de mousseline blanchi opaque, très- bouffant, et qui, en développant le votun: du sein, cachait la gorge elle col. Un léger châle de dei telle noire, couvrant la nuque et le haut du dos, vena se croiser sur l'estomac au-dessous du sein ; les deu bouts se nouaient par derrière, justement au-dessus d ces deux petits pans de veste. Les manches ^a corsag ne descendaient pas plus haut que le cotide où elles e serraient et où elles étaient rejointes par de longu( mitaines de soie noire qui couvraient la moitié de 1 main et laissaient voir des doigts assez rouges. Une coi nette en dentelles, qu'on se représentera bien en £ rappelant la célèbre coiffure de Charlotte Gorday, éta posée sur le haut de la tête, et portait au c6té gaucti une ample cocarde de soie tjlcolore. Une double chaln d'or tombait sur le fichu et soutenait une médaill d'argent.
La jeune femme maniait très -délibérément une haute et très -solide canne à pomme de bronze, et, en regardant bien on croyait apercevoir, cachée dans les plis croisés du châle, la crosse d'un petit pistolet.
Elle marchait d*un pas vif, mais tranquille, ne se retournant pas, mais regardant à droite et à gauche sans effronterie, sans embarras. Elle paraissait avoir hâte, mais nulle inquiétude. Et c'était un caractère de physionomie remarquable, que ce calme, à une époque où tous les visages respiraient une violente préoccupation : Tinsolence du conquérant, Tinquisition du chasseur d'hommes, l'effarement du timide, Teffroi du vaincu; en somme, et pour tous, l'agitation.
Le premier homme qui la suivait portait une longue soutanelle boutonnée, des culottes de drap brun, des bas blancs, un large chapeau rond qui lui cachait le haut du visage. Ce n'était pas un muscadin, ni un sans-culotte, il était oiseau et souris, et pouvait frayer avec tout le monde. Nous allons parler tout à l'heure du troisième personnage, le héros de ce livre. Le quatrième était ignoble, salé, en loques.
Le premier suivait la jeune femme depuis le haut du faubourg Saint-Denis ; le quatrième suivait notre héros depuis les environs de la prison de la Force, non loin de la ci-devant place Royale. Tous deux, j'entends le premier homme et le quatrième, s'étaient rencontrés au bout du Pont-Neuf, suivant chacun son personnage, et je ne veux pas cacher plus longtemps qu'ils étaient deux de ces espions du Comité
de Salut public qui étaient connus sous le nom d'observateurs de l'esprit public.
Le premieF, c'était l'illustre Latour-Lamontagne ^ homme de lettres, dont les rapports élégants faisaient supposer qu'il était propre à toutes les bonnes société»; l'autre était le célèbre Bacon dont le patriotisme était à la hauteur des motions les plus civiques ; on le destinait à la canaille. Us étaient, du reste, les plus distingués de leur bande, après le grand, le héros de la corporation, le nommé Pourvoyeur. Mais Pourvoyeur avait pris depuis quelque temps, disait^on, sa retraite, entraîné par un amour irrésistible pour les champs, la belle nature et la sombre horreur des forêts.
CiommeLatour-Lamontagne suivait la jeune fennne, et que le personnage encore inconnu s'était mis, de propos délibéré ou autrement, à la suite de L^tour- Lamontagne, Bacon, qui suivait ce personnage-là, fermait la marche.
Us étaient tantôt à dix, tantôt à vingt pas l'un de l'autre, hâtant la marche au détour du chemin, et élargissant l'espace qui les séparait quand les rues étaient langues.
Notre héros voyait-il qu'il était espionné? il était difficile de le dire. Bacon n'en fût pas convenu pour beaucoup d'assignats. Il était trop sûr de son habileté dans l'art de filer les gens. Pourquoi le suivait-il? Il n'en savait trop ilen. Il avait flairé un homme suspect. Il l'avait jugé tel à sa démarche. L'homme paraissait, en effet, vouloir singer l'ivrogne.
Pour Bacon, expert en cette partie, il n'était évidemment pas ivre. Il s'en allait, les yeux à demi-dos, le pas roide et hésitant, la tête tombant et brimballant, mais il savait évidemment où il voulait et devait aller ; Bacon m s'y était pas trompé.
Il n'y avait, d'ailleurs, rien dans l'accoutrement 4e l'inconnu qui pût inspirer la défiance. Tout son coutume respirait le pur civisme sans-culotte. Un bonnet rouge, orné d'une cocarde trés-fripée couvrait son front, ou plutôt rabaissait jusque sur les yeux une forêt de cheveux hérissés qui masquaient tout le haut du visage, comme une longue barbe blonde non moins hérissée cachait le bas. On ne voyait du personnage que le nez, qui était, lui, voilé de poussière pour ne pas dire de boue. Mais ce pouvait être un grand pa^ triote malpropre. Il n'y avait pas incompatibilité.
Toutefois Bacon trouvait diverses petites choses qui clochaient. Une carmagnole. — veste ronde — * couvrant une chemise ; un pantalon tombant jusqu'à 1» cheville et montrant des pieds nus, dans des souliers à lacets de euir; ce n'était pas là de l'aristocratie ni un vêtement de muscadin, de feuillant, de brissolin, de modérét Mais ce pouvait être un habit de Danto-^ nien, de l'un de ces gens sensibles de la secte des mduiffenis qui avaient voulu arrêter le char de la Révo-. lution sur le premier monceau de cadavres. Car enfin la carmagnole était déchirée, mais en étoffe légère, et c'était un luxe que, malgré l'affreuse chaleur, un pur républicain n'eût pas songé à désirer. Le pantadon était, sana âoiite, rapiécé de la façon la plus patrio .
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tique, mais la chemise de grosse toile, n'était pas sale. £nnn pourquoi des souliers et non des sabots? N'était*- 1
ce pas indiquer qu'on voulait, au moment donné, se préparer à fuir le glaive de la loi?
L'homme était de taille moyenne, vigoureux, il portait un de ces renommés gourdins que les tape-dur^ les pères des Jacobins, appelaient jadis une constitution; enfin un sabre de longueur notable était pendu à ses épaules par un baudrier de cuir lordu. h
Bacon le suivait obstinément, en attendant un mo« ment favorable pour éclaircir ses soupçons. r
Ce moment allait venir. On approchait de la porte du comité révolutionnaire. 11 y avait là un corps de garde avec cinquante hommes de la milice, garde nationale, ou section armée, et huitcanonniers pour , servir le canon braqué, dans la cour du séminaire^ en i face de la porte de la rue.
Le personnage suspect, l'inconnu au gourdin et au sabre, qui avait repris toute la rectitude de sa marche, depuis qu'il s'était mis à la suite de ia jeune femme, tsembla pressentir qu'il pouvait y avoh* quelque ennui pour lui dans le voisinage d'un des plus farouches comités révolutionnaire de Paris. Il se retourna légèrement, et sans intention apparente. Il reconnut le môme individu qu'il avait vu derrière lui depuis la rue Antoine. . ' > La jeune femme avait^ repris sa marche.. Chacun avait suivi. Mais comme le premier s'était rapproché d'elle à mesure qu'on approchait du comité, chacun encore, imitant ce mouvement, s'était trouvé plusprès
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de son voisin; si bien que la distance de cent pas environ qui séparait le pœmier individu du dernier, était réduite de plus de moitié.
La femme, arrivée au b3tit de la rue des Aveugles- Sadnt-Sulpice, s'arrêta de nouveau^ EHe tira d'une pioche cachée entre les plis amples de sa longue robe, ml- mouchoir dont la finesse iiélaiissa plus le moindre doute à Latour-Lamontagne sur l'aristocratie de sa cliente. Elle s'essuya tranquillement le front, et se retournant, regarda autour d'elle avec nonchalance, comme quelqu'un qui hésite entre deux chemins^ du resté à peu près indifférents.
Sa figure sortant de l'ombre de la rue des Aveugles recevait alors en plein là lumière qui venait de l'a rue Férou. Animée par la course, l'œil brillant, les lèvrqs éclatantes, le teint chaud et coloré, elle présentait réellement un type de beauté fière, saisissante et hardie, sans rudesse et non sans un grand attrait. On sentait la hauteur de l'âme derrière ces nobles traita, et quoique l'on devinât l'absence des grâces, oh comprenait qu'il devait y avoir dans un tel cœur une grande puissance de dévouement.
Elle promena son regard qui avait tout le calme dédain de la force sur ces trois hommes qui étaient évidemment pour elle des étrangers. Pour deux d'entre eux, elle aussi était manifestement une inconnue.
Mais en voyant en pleine lumière ce beau visage animé, notre héros tressaillit comme au choc d'une vision inattendue. Un rayon de colère traversa son œir lourd et alangui. Puis un sourire erra sur ses
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lèvres. Il se redressa, se secoua comme un homme qui vient de se réveiller en sursaut et bondit.
D'un croc en jambes, il renversa Latour-Lamontagne et se précipita vers la jeune femme.
« Citoyenne, cria-t-il d'une voix retentissante, je te suis depuis une heure. Tes allures sont celles d'une contre-révolutionnaire. Tu t'habilles en aristocrate. Je te dénonce comme suspecte. Th vas me suivre à la section... »
La jeune femme en entendant cette voix avait tressailli, une rougeur subite envahit son visage et une douceur charmante parut dans ses yeux fiers. Elle jeta un regard vif sur son interlocuteur.
Mais ce visage hérissé, ces joues marbrées et jaunâtres comme d'un homme qui vient de passer plusieui's nuits sans sommeil, ces prunelles éteintes, ces paupières lourdes et qui semblaient pouvoir à peine s'ouvrir, ne lui présentèrent aucun trait connu. Elle devint pâle, comme sous la réaction du souvenir qui venait de la saisir. Puis elle sourit légèrement, et secoua doucement le front Mais l'impression sympathique créée par la voix de l'étranger demeura. Elle répondit d'un ton ferme et harmonieux et dont le timbre sonore n'était pas sans quelque douceur :
« Allons à la section, citoyen. Tu remplis le devoir d'un franc républicain en me dénonçant, si tu me crois ennemie de la République. D'ailleurs, je ne serais pas fâchée de me reposer un instant. »
Le cri et le geste de l'homme au gourdin avaient at^ tiré une dizaine de sectionnaires armés, qui bâillaient
aux portes du comité* Ils accoururent, et entourèrent les deux personnes en criant :
a Au comité! au comité! A mort les aristocrates roâlea et femelles, »
Bacon avait relevé Latour-Lamontagne^ Celui-ci furieux et sali voulait se précipiter sur son agresseur :
« Tiens-toi en repos, murmura Bacon, Ils vont se jetçr d'eux-mêmes dans la souricière. Suivons-les à la section. Je me charge de faire leur affaire.
— Soit, dit Latour-Lamontagne à haute voix, mais n'oublie pas d'agir conformément aux principes,
— Les principes, dit un petit citoyen bossu qui comme eux s'approchait du groupe, il n'y a que cela, citoyens* Êtes- vous pour les principes, tout est sauvé. Êtes- vous seulement à côté dea principes, tout est rompu, citoyens, La sainte guillotine elle^mêmti n'est qu'un principe, sans cela, elle s'arrêterait toute seule.
Le petit bossu, voyant qu'on ne l'écoutait pas, jeta un regard furieux sur les deux observateurs et sur 1a petit groupe inattentif à ce début de discours. Il suivit le monde qui entrait à la section.
€l<^niin«Àt X*l«ooniiii obtint mie oarte de civiame Aa comité révolutioQQiUre de la section Scéyola,
On traversa la foule des sectionnaîres armés, gardes et canonniers, que le bruit avait attirés hors du poste. On se dirigea vers la salle du grand séminaire, qu'on
nommait autrefois la salle des htrangers. C'est là qiie la section, les hommes comme les femmes, venait se réunir régulièrement le quintidi et le décadi de chaque semaine, et les autres jours sur convocation spéciale, pour discuter, moyennant quarante sols, les intérêts delà section, de la patrie et de Thumanité.
Le reste du temps cette salle était le lieu des séances permanentes du comité révolutionnaire, qui représen • tait le gouvernement absolu de la circonscription, et se composait alors de douze mertïbres.
En entrant, la jeune femme promena son œil calme autour d'elle, tandis que son accusateur, après avdr jeté un regard rapide sur chacun des commissaires présents, arrêtait sa vue sur un personnage assis et écrivant au bout d'une longue table.
L'intérieur d'un comité.révolutionnaire n'était sans doute pour l'un ni pour l'autre un spectacle inconnu. L'on n'y voyait d'ailleurs rien de bien caractérisliijue, rien qui expliquât l'impression d'horreur et d'effi'oi que ce mot causait alors, et qu'il avait conservé dans les souvenirs de nos pères.
Au fond était élevée une estrade, à cette heure inoccupée, et où se plaçait le président de la section» aux assemblées du soir. Au-dessus d'un fauteuil se voyaient les Tables de la loi, la Constitution de l'ati 11 sur une pancarte en carton, et la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen sur une plaque de cuivre; au-dessus encore, les bustes de Lepelletier et de Marat. A côté des bustes était pendu le drapeau de la section, qui présentait un triangle sur la base du-
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quel était posé un faisceau d'où sortait une pigu^ surmontée du bonnet phrygien et entourée d'une flamme portant ces mots : Liberté, Égalité. Aux murailles étaient collés les portraits de Çhâlier, de Viala, de Barra, des dessins grossiei*s rappelant quelques nobles scènes de patriotisme, et le long des murs couraient des devises héroïques et bouffonnes.
Des tribunes avaient été établies à gauche et à droite du bureau présidentiel; elles étaient vides.; Au milieu de la pièce, une longue table avait été posée sur des tréteaux. Une vingtaine d'escabeaux de bois, et de fauteuils en velours d'Utrecht déchirés, et provenant du pillage de quelque maison d'aristocrate, complétaient l'ameublement de la salle. Sur une chaise, un panjer contenait des flacons.
Ce n'était pas bien horrible; mais c'était de là. que partaient les ordres d'arrestation, là que l'on dénonçait, là que Ton interrogeait les suspects, de là que l'on envoyait en prison, là que se donnaient les cartes de civisme sans lesquelles il paraissait impossible d'exister même un seul jour. Enfin c'était le vestibule du Tribunal révolutionnaire d'où l'on ne sortait que pour mourir.
Six hofnmes siégeaient dans cette pièce, au moment où la foule entra, tous armés de pistolets et de piques — longues lances d'environ six pieds • — et très-uniformément vêtus de la carmagnole, coiffés du bonnet roiige. L'un dormait étendu sur la table; un autre sommeillait çn fumant, assis contre la muraille, sa pique.entre les jambes; trois autres causaient çn bu-
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vant; un seul était occupé : c'était rhomine assis devant la- table.
II lisait les bulletins reçus le matin de la Convention nationale, les ordi^s du Comité de Salut public, les rapports du Comité de Surveillance générale, et il avait rassemblé en monceau devant soi une certaine quantité de papiers qui renfermaient les dénonciations arrivées pendant la nuit.
' à Eh bien ! qu'est-ce qu*il y a ? demanda ce personnage d'une voix impérieuse*
^ Ëxcuse*moi, citoyen, dit l'homme au gourdin d'une voix profonde et qui de premier abord semblait trop sourde pour être naturelle, il faut savoir avant tout si c'est au président ou au secrétaire du comité qu'on a affaire*
*— Citoyen,, s'écria le bossu* qui était parvenu à se faire jour jusqu'aux premiers rangs, c'est moi qui vaié t'expliquer clairement l'affaire j et conformément au* principes; car sans les principes. ••
— Citoyen, reprit l'homme au gourdin en bouscii« bant le petit homme, n'écoute pas ce bossu i les bossus sont naturellement les ennemis de Tégalitéé »
On entendit un éclat de rire, qui détendit la situation. C'était sans doute ce que désirait notre héros, qui s'avança en disant d'un ton aisé à l'homme étendu sur la table, et qui se réveillait :
« C'est le citoyen secrétaire, hé? tf
Mais le bossu ne se tenait pas pour battu.
a Moi, un mauvais patriote! moi, Justin Pourvoyeur, le cousin du grand citoyen Pourvoyeur, qui
LA. VILLE SOUS LA. T£RftEUR. 23
fut porteur d'ordres du Comité de Salut public, et qui est aujourd'hui président du comité révolutionnaire de MeadonI moi qui suis connu par tout P2u*is et dans les campagnes environnantes sous le nom de l'Orateur des Droits de l'homme.
— C'est bon, dit l'homme au gourdin* Commence par aller te redresser, avant de parler des droits^ Citoyens, laisserons-nous* jaser cet avorton, payé peut- ^tre par Pitt et Cobourg pour faire perdre son temps à la section Mutius-Scévola, la terreur des tyrans? »
Une acclamation mêlée d'applaudissements s'éleva» On repoussa l'orateur, qui protestsdi avec fureur au nom des principes* Pendant ce temps, notre ami s'approcha de l'homme assis devant la tablée
« Tu es le secrétaire de la section?
-X- Eh bien 1 oui t Charles Vigneuil, secrétaire par intérimi Tu as l^air d'un bon b.é. Que veux*tu?
— Te dire vingt mots en particulier.
— Citoyen secrétaire, dit Bacon en s*avanÇant, il faut que je te prévienne. . •
— n faut que je te parle , dit précipitamment Fhomme au gourdin, en tirant par la manche le secrétaire, qui se détournait vers Bacon. Il y va du salut de la République peut-être. Si tu as dépouillé ta correspondance avec les Comités de Salut public et de Surveillance, tu dois savoir ce que je veux dire.
^— Voudrais-tù , riposta Vigneuil à mi-voix, me parler des grands conspirateurs, le ci-devant baron de Batz et Taristoerate Leroy, les chefs de la Conspiration
de l'étranger, les plus grands ennemis qu*aii eus ja* niais la République?
— Oui, c'est ça même ; je veux te parler dé Batz et de Leroy, les deniiers chefs de l'aristocratie armée contre la République.
— Citoyen secrétaire,.., dit de nouveau Bacon.
— Mais éloigne ce bavard. Je suis envoyé par le citoyen Agent national du district près le département de Paris. J'ai été prendre ses ordres ce matin à la Force. Il m'a dit : o L'affaire est d'une importance capitale; elle peut faire passer à la gloire celui qui s'en chargera. Le président de la section Mutius-Scévola est un sot qui fera manquer tout. Si tu pouvais rencontrer le secrétaire Vigneuil et lui parler en particulier!... »
— Citoyen , s'écria Bacon , je te dénonce l'aristocrate avec qui tu parles. Je l'ai vu ce matin à la Force, ayant des relations...
— Tu vois, que le disais-je?... reprit l'homme au gourdin. Défie-toi, coniinuM-il à. voix basse; c'est, sans doute un ami du président de cette section. Il çst jaloux ; il veut t' enlever la gloire de sauver la patrie et me forcer à me taire jusqu'à l'arrivée de cet ambitieux président.
— Citoyen Nicolas Chavessey, dit Vigneuil à l'un des commissaires en désignant Bacon, veux-tu faire taire ce bavard-là I Je l'envoie aux Carmes, s'il dit un mot avant que je l'interroge. Toi, parle vite.
— Eh bien ! tu sais que le scélérat Leroy a été trahi,
LA VILLE SQÙS LA TERREUfi. 25
dit rinconnu en jetant à Yigneuil un regard interrogateur et pénétrant.
— Oui , répondit Yigneuil, trahi par le secrétaire de Batz. Ce secrétaire a dévoilé tous les repaires où ce brigand se cachait. On Ta poursuivi depuis huit jours de tanière en tanière. Enfin, hier soir, il était gardé à vue dans une maison de la rue Antoine : il doit être arrêté maintenant. On dirait que son arrestation importe à tout le monde. Le Comité de Salut public ne la désire pas moins que le Comité de Surveillance générale, et Téminent et vertueux citoyen Maximilien y attache plus d'importance encore que tous les autres. Il parait que ce brigand possède des secrets et des pa* piers d* où dépendent la perte ou le saliit de la République.
— Eh bien! reprit l'homme au gourdin, qui avait tressailli en apprenant par qui avait été trahi Leroy, et qui écoutait avec une minutieuse attention tous les détails dongés par le secrétaire ; eh bien I le brigand est encore parvenu à s'écliapper. On croît qu'il s'est réfugié dans cette section, de complicité avec une femnie. La femme, d'après le portrait qu'on m'en fait, je crois que c'est celle-ci, que je viens d'arrêter et que je t'amène. Maintenant, vois si tu veux sauver la patrie et porter le nom de Charles Yigneuil jusqu'aux dernières limites de la postérité.
Le secrétaire serra énergiquement la main de l'homme et bondit, l'œil en feu, vers la jeune femme.
— Scélérate, s'écria-t-il avec fureur, où est ton
amant ? »
Cette violente interpellation ramena de ce côté l'attention de la foule qui encombrait les abords de la ^Ue, et qui était à peu près tout entière occupée au* tour de F Orateur public.
Justin Pourvoyeur appartenait bien réellement à cette classe fort curieuse, et fort nombreuse sous la Terreur, à cette classe de tribuns forains qui, parlant "dans toutes les rues, sur les places^ dans les caiTefours, vivaient de leurs discours patriotiques, et qui, souvent épions, parfois chanteurs, parfois comédiens^ étaient connus et aimés dans leurs sections.
• Pendant les quelques phrases échangées entre Tin* -connu et Vigneuil, un des commissaires, Gilbert LucroU) qui ambitionnait la place de secrétaire, comme Vigneuil convoitait celle du président, et qui trouvait quelque chose de louche dans cette conversation parti- (^ulièixî) Gilbert Lucron quitta la salle pour aller prévenir le citoyen Jacques Dinanceau , président du comité révolutionnaire.
Bacon ne quittait pas de l'œil son hommeè
Latour-Lamontagne promenait son regard vigilant rdu citoyen qui l*avait renversé à la citoyenne qu'on ne lui avait pas laissé la gloire de dénoncer.
• delle-ci, dahs sa sérénité fière, tantôt regardait le tîitoyen au gourditi, comme si elle persistait à vouloir reconnaître en lui les traits d'un homme qui ne lui était pas étranger, tantôt considérait avec une bizarre •expression, rêveuse et souriante, ce bonnet rouge, ces inscriptions patriotiques, surtout la table de la Déclaration des Droits de l'homme.
A r interpellation de YigneuiU eQe sortit brusquement de sa rêverie, mais sans rien perdre de son.tran': quille et fier sourire. . /
u Mon amant? » répondit-elle de sa voix ferme, har^ monieuse et vibrante, qui sembla soulever de nouveau quelques vieux souvenirs dans la mémoire de notra inconnu. Mais il n'avait pas le temps de songei: i éclaircir ses impressions : il était dans la situatioa d'un homme qui se tjent Tépée haute contre plusieurs ennemis menaçants, et qui ne doit pas laisser son œil se distraire une seconde, sous peine d'arriver trop tard à parer un coup mortel.
Il vit Bacon et Latour-LamoiUagne s'approcher du secrétaire.
u Citoyen, ditnl d'une voix basse et précipitée, mais nette et incisive, je commence à me défier de cea deux intrigants«là. Je suis sûr qu'ils ont déjà envoyé chercher...
•«-En effet, murmura Vigneuil, ce misérable Lucron^ mon ennemi, vient de sortir. Mais sois tranquille; même en présence de Dinanceau je ne suis pas sana pouvoir : je suis le cousin de la citoyenne Duplày, Tamie favorite du vertueux HaximiUen. »
Il SQ redressa triomphalement. Maximilien ! ce nom disait tout.
« Citoyen secrétaire, dit Latour-Lamontagne à mivoix, je voudrais te dire deux mots en particulier.
— Deux mots en particulier! s'écria Vigneuil en. prenant ce ton déclamatoire qui était entré dans les usages et jusque dans la moindre pratique de tout ce
THEBHIDOH.
qui touchait h la vie politique des Français. Deu en particulier, citoyens! continua-t-il en se toi vers les section naircs. Oublies-tu donc la Képut ettieas-ta à me prouver que tes sentiments c révolutionaaires t'ont habitué à vivre avec des i crates qui, conspirant toiljours, ont toujours bes parler bas. Prends garde! dës'cette heure tu u viens suspect. »
Un murmure d'approbation courut la foule.
a MÛ3, citoyen secrétaire, tu ignores dès détai je voudrais en particulier. . .
— En particulier ! reprit Vigneuil d'une vôii nante. Je t'accuse de vouloir semer les soupçons les frères, la division entre les républicains, é loir, "pour plaire à Pift et Cobourg, désunir la t Mutius-Scévola, et d'essayer de me corrompre qui suis un franc républicain montagnard !
— Que le diable vous emporte... commençai plus rude et moins diplomate que son compagm
— Nous allons voir tout à l'heure qui sera em| tu as insulté la section, tu vas être puni, répliqi gneiiil, aux nouveaux applaudissements des st naîres qui se précipitèrent sur Bacon, »
Celui'CÎ se dégagea par un geste brusque et f des mains qui le tenaient. Il avança vers U groupe des commissaires qui s'étaient réunis ai de la table, autour de Vigneuil, et non loin de rt au gourdin et de la jeune femme.
Il Misérables imbéciles ! lài^es et méprisable: volas I s'écria-t-it en menaçant le groupe du
LA VILLE SOUS LA TEAAKrB. 29
fermé, et en cherchant fi sa ceinture, par un geste sans doute instinctif, un de ses pistolets qu'il saisit.*
— Misérables imbéciles, as -tu ditl s'écria Tinconnu d'une voix retentissante. Il a insulté la section I »
On vit le gourdin décrire en Taîr un' moulinet rapide, puis retomber. On entendit un cri perçant, un coup de pistolet, le bruit d'un corps qui tomba.
Une seconde de silence se fit au milieu de l'étonnément et de l'angoisse de tous.
L'homme au gourdin bondit sur la tablç,'et, ouvrant les bras avec un geste saisissant :
tt Je suis Aristobulé Durand, de la section des Piques ; et je me nomme Aristobulé, parce que jamais je n*ai entendu une insolence d'aristocrate sans l'en punir.
— Vive Aristobulé ! hurla la foule.
— Ce scélérat, après vous avoir insultés dans votre dignité d'hommes libres, dans votre intelligence républicaine, voulait assassiner votre comité révolutionnaire. Mais Aristobulé était là 1 Voyez !
Il montra Bacon étendu sur le sol, évanoui, et rendant le saiig par lés narines.
— Mais, citoyens, s'écria Latour-Lainontagne, dé* cidé à brûler ses vaisseaux, nous allons vous donner la preuve que nous sommes...
— Citoyens, laisserez-vous le complice de ce scélérat continuer de nous insulter. Faudra- t-il que je subisse ses injures après avoir été assassiné par son compagnon ?»
E^ relevant son pantalon, il montra un Blet de sang
qui coulait sur sa jambe niie : la balle du pistolet, qfte Bacon avait évidemment tiré par un geste inconscient et convulsîf, avait frôlé sa cuisse.
L'enthousiasme de la foule ne connut plus de bornes. On bâillonna Latour-Lamontagne et on le jeta dans la geôle, en compagnie de son compagnon d'espionnage. Puis on saisit l'inconnu et son goui'dîn, et l'on se préparait à les porter l'un et l'autre en triomphe, quand trois nouveaux personnages entrèrent en scène r Lucron, qui ^amenait Jacques Dinanceau, et le célèbre septembriseur Joachira Ceyrat, jadis président de la section du Luxembourg, à cette heure juge de paix dQ la section Matius*Scévola.
. Il portait, comme la plupart de ses administrés, 1^ carmagnole et le bonnet rouge, et n'était distingué d'eux que par une sorte de collier tricolore en grosse soie qui descendait en pointe jusqu'au creux de Festomac. C'étaient là les insignes de sa magistrature.
« Eh bient qu'y a-t-il donc? demanda le prési-» dent en fronçant les sourcils.
-*~ La sectioâ voudrait^elle célébrer les saturnales antiques? demanda Ceyrat, qui avait été séminaristeu
— ArisCobule a sauvé le comité des mains d'une bande d'assassins, cria la grande voix de la foule,
— Dont le chef m'a paru être, reprit Aristobule, h parent de quelqu'un de ces fanatiques que la justice du peuple a copdamnés et exécutés en septembre dn l'an 1792, pour ine servir du style esclave. Cet homme, le peuple le soupçonne d'être venu dans cette section pour assassiner un des illustres chefs du peuple en
L\ VILLE SOUS LA T£RREUR. 3t.
cette solennité de la justice populaire. Je suis fier d'avoir pu sauver la vie au grand citoyen Joachiiq Ceyrat, »
Le peuple applaudit, et le juge de paix,* qui était entré pour interroger sévèrement le personnage, liiî tendit la main.
« Mais, dit le président Dinanceau blessé de rester au second pian, tout cela n'explique rien. Qui es-tu?
Yigneuil s'avança et dit froidepaent :
— Ce citoyen est mon ami.
— Ton ami, soit. Mais il a une carte de civisme?
— La meilleure carte de civisme, la voilà, dit Aria« lobule, — et il montra le sang qui coulait de aa jambe. — Mais j'en ai une autre, que je vais montrer, puisque je suis devenu suspect en donnant mon sang pour le comité révolutionnaire. »
Un hourrah interrompit Aristobule, qui fouilla dans sa pocbe et en tira un papier, tout en jetant un regard expressif au secrétaire.
« Je suis prêt à te dire, citoyen président, pourquoi je suis venu...
Mais le secrétaire s'avança vivement.
— €itoyen Dinanceau, je ne crois pas que ma conduite ait jamais été suspecte, pas plus que mes amis. Si tu veux, nous prendrons pour arbitre de cette ques^ tien mon parent, le vertueux Robespierre, qui n*est pas sans doute suspect à tes yeux ^ du moins je pourrai le lui demander aujourd'hui même.
Le président devint pâle.
32' TUERMIDOB.
— En tous cas, ce serait une honte pour la section que de laisser insulter par des soupçons un: brave citoyen, qui vient de donner sa vie pour elle.
— Oui, oui, cria la voix du peuple, pas de carte de civisme. Nous lui en donnons une.
— C/est conforme aux principes, hurla le petit bossu; tout pouvoir vient ^du souverain, qui est le peuple, le grand peuple, infaillible et divin.
— Vigneuil a raison, dit Joachim Ceyrat, et d'ailleurs il a l'opinion pour lui, Jacques, ne t' obstine pas.
— Mais qu'est-ce qu'on a dit à LUcron?On lui a dit qu'on a vu ce citoyen, ce matin à la Force, recevant un papier d'un homme suspect. Qu'on le fouille et qu'on le porte ensuite eh triomphe. »
On eût pu croire qu'Aristobule avait tressailli, mais c'était une erreur sans doute; car le président eut à peine porté son jugement, qu'un éclat de rire formidable entr'ouvrit la barbe hérissée du personnage. Puis il prit gravement dans la poche de côté de sa carmagnole, d'où il avait déjà tiré son premier papier, un autre papier qu'il ouvrit et agita. C'était un assignat de cinq livres.
tt Voilà le papier. Il m'a été remis par le citoyen Agent national du district près le département de Paris. Mais je suis prêt à m'expliquer.
Vigneuil laissa échapper un geste de colère.
— ' Je garantis sur mon honneur de citoyen la vérité de ce que vient de dire mon ami. Et puisque la guerre est déclarée à la vertu r^ublicaine, je demande à être
lA VfLLR SOUS- LA TERREOR, g^
mis en accusation avec le courageux Aristobule. » Un grondement de colère parcourut la foule, Stanley s'avança et dit froidement :
a Nous avons toujours le droit d'épurer nos comités, citoyen Jacques Dinanceau ; au nom du peuple, je déclare que tu veux déshonorer la section par une ingratitude .antirépublicaine.
— Citoyens, dit Cey rat, vous avez mal compris le citoyen président. Il offre de donner l'accolade fraternelle au brave Aristobule.
-^ Je la refuse dit fièrement ce dernier en promenant son. regard voilé sur l'assemblée qui resta muette et indécise devant l'audace de cette manifestation. »
Une légère rougeur colora les deux pommettes jaunâtres d' Aristobule. Il reprit un peu précipitamment, en échangeant un coup d'œil d'intelligence. avec Vigiieoil qui tenait bon :
Je la refuse. Les républicains ne veulent pas de caresses, mais la justice. Je demande, puisque j'ai été soupçonné dans le sanctuaire même où bat le cœur de cette section renommée dans la France entière et teiTible aux tyrans, je demande à être fouillé, à être tratné au tribunal par les propres mains du citoyen président. Je veux qu'on dise dans l'Europe entière : <i Ici gtt Aristobule. Il donna sa vie pour les.Mutius- Scévola. Le peuple l'avait compris. Il le portait en triomphe, quand parut Jacques Dinanceau, et Jacques Dinanceau le mena à l'échafaud, tout couvert encore de son sang qu'il avait versé pour la République. ».
34 niBftMiDoii.
La foule n'hésita plus. Elle sa rapprocha d'Aristobule en criant :
H Non! non! Jamais! Les Mutiua-Scévola ne sont pas dçs traîtres, des lâches et des.ingrats. A bas le préw- ■ dent, k mort Dînanceau! Nommons un autrç président.
— Cède! imbécile, murmurait Ceyrat à l'oreille de Jacques dont la vanité blessée se roidissait. Cède, va, bu bien ce aoîr tq es suspect et demain emprisonné. 11 est déjà trop tard. Céder n'est pas assez. Si tu ne te mets par un coup hardi à la tète de l'opinion, Vigneuill'emporte.
Le président jeta un regard sur son seorétajre. I! vit son visage déjà triomphant. Il se précipita au milieu de la foule :
' n Silence, dtoyens, crîa Ceyrat. Il est temps de hâre cesser ee malentendu.
— Citoyens, s'écria à son tour Dinanceau d'un© voix frômiasante encore, au milieu des tyrans coalisés, des oentre-révolutionnaires, des feuillants, des brissotins, des héhertistes, des dantoniens, des modérés, des indulgents, des partisans de riaf&ine aristocratie, des stiptiD'diés de Pitt et Cobourg , en face de la faction ds l'étranger commandée par Batz et Leroy, le soupçon est un devoir. Mais ce serait un crime de douter du génie d'un peuple illuminé par les flambeaux de la liberté. Le peuple a décidé. Il ne peut faillir. Eh bien 1 ■
lent j'avoue ma faula d'avoir demandé ta a d'un certificat & un citoyen qu'entourent ta section, mais il y a plus, je vais sans
rien savoir, et sur la responsabilité delasection, lui en donner un autre, comme une récompense nationale décernée au courage républicain par un peuple de républicains. Citoyens, ètes-vous contents? »
La foule acclama le président» La jeune femme, qui depuis quelque temps tenait ses regards brillants fixés ^ùr le visage d*Arlstobule, crut voir un éclair de triomphe traverser ses {>runelles. Mais ce ne fut bien qu'un éclair» Il paraissait hésiter.
« Eh bien! répondit- il enfin, j'accepte cet bon-» neur civique que la section veut me faire. Je n'ai nul besoin d'un autre certificat, le mien m'est suffisant. Hais je veux me mettre à la hauteur de la vertu des Hutius-Scévola» Je veux désormais n'avoir d'autre patrie, après la France, que cette section. Je n'aurai plus d'autres titres de gloire que le certificat qu'elle va me donner* Je ne suis plus Aristobule des Piques, mais Aristobule Scévola. Je brûle mon ancienne carte de civisme, n
Et saisissant un boni de roseau soufré que Stanley venait d'enflammer à iin brasier pour rallumer sa pipe, il brûla le morceau de papier blanc qu'il tenait plié & la main.
n Et toi , scélérate, s'écria Vigneuil qui sentait le besoin de ramener à lui la faveur popu]aire,'par une grande démonstration de zèle révolutionnaire, tu ne m'as. pas dit où est le scélérat ton amant, ton cornplice?»
36 TQGRMIDOR
U&e HéroT&e.
La jeune femoie suivait cette scène où s'agitaient tant d'émotions, où roulaient tant de mots sonores, où apparaissaient tant de pensées énergiques et patriotiques. Dans cet état de lîèvre morale et de sensibilité nerveuse qui caractérisait alors les Français, avec cet amour de la déclamation et des grands gestes qui était devenu un des éléments de l'âme républicaine, <es scènes qui sont pour nous bouffonnes semblaient héroïques et mettaient le feu aux cœurs.
Aristobule «avait plongé la section dans un enthousiasme complet. La jeune femme avait subi, elle aussi , la loi de l'entraînement général. On eût dit que ces grands mots de patrie, de vertu civique, bondissant au milieu du drame qui venait de se passer, avaient allumé ses regards et ses joues, et soulevaient le (ichu qui recouvrait sa poitrine. Elle tenait ses noires prunelles flamboyantes fixées ôur Aristobule. C'était bien évidemment l'impression présente, non plus un vague et importun souvenir qui animait ses beaux yeux.
Elle suivait tous les mouvements de ce héros. Elle s'étonnait surtout de voir qu'au lieu de songer à profiter ^de son triomphe, il en était comme embarrassé. Tout en répondant aux embrassades et aux protestations ^es sectionnaires, il se dirigeait sournoisement vers la porte»
LA VILLE SOTJS LÀ TERREDRc 37
Elle sentait aussi qu'elle le voyait partir avec une peine secrète et mystérieuse dont elle ne pouvait parvenir à découvrir la cause.
Elle était tout entière à ces pensées , et elle avait oublié sa propre situation ; aussi tressaïUit-elle violemment quand elle entendit pour la seconde fois l'ilisolente question qui Tavait laissée tout d*abord si dédaigneuse.
(c Ah ! s'écria Vigneuil, tu te vois prise, louve d'aristocratie, et tu cherches par quel mensonge tu vas pouvoir protéger la vie infâme de ton amant. Mais c'est en vain. Le génie de la liberté saura dénouer les trames de tes ruses.
Déjà la jeune femme avait retrouvé son calme. Elle regarda Vigneuil avec son fier et tranquille sourire.
— Mon amant, répondit-elle, celui qu'au temps passé on eût appelé mon fiancé, tu veux savoir où il est? Pourquoi le cacherais-je ? Il doit être en ce moment rue Honoré, au numéro 806.
— Mais, c'est la maison auguste qui est illuminée par la vertu de Maxi milieu Robespierre.
— Sans doute.
— Misérable 1 Mais on veut donc assassiner Robespierre ! Et tu l'avoues 1 Peut-être est-il encore temps de le sauver ! Sectionnaires de Mutius-Scévola, sauvons le père de la patrie, (llourez, dix, vingt, trente, courez avertir Maximilien, de la part de Vigneuil, que ses jours précieux sont-en danger. Courez I et qwe l'on arrête cette femme.
— Vigneuil, dit Dinanceau d'un ton sombre, prends
^^^mf
garde que je ne te soupçonne d'ambitionner la tyrannie* Tu oublies que j'existe encore et que je suis le président du comité révolutionnaire. De quoi s'agit- il? Qu'est-ce que cette femme? Pourquoi est-elle ici? De quoi r accuse- t-an ? Réponds clairement. Ou je te dénonce à la section comme un intrigailleur, et je t'envoie à ce titre devant le tribunal révolutionnaire.
— Oui, si tu ne réponds pas comme c'est ton devoir, s* écria d'une voix énergique Joachim Ceyraf, le juge de paix, à la face de la section qui^ est idolâtre de la véi'ité, et qui sait que la justice et l'amour des lois sont le fondement de la République, je t'accuse de comploter contre les droits du président de la section Mutius-Scévola.
La foule fit entendre un murmure favorable.
-» Ehl bien, dit Vigneuil, à mi-voi?, après s'être approché de la jeune femme et avoir, d'un geste, rassemblé autour de lui les principaux personnages, écoutez-moi avec attention, car c'est ici le nœud de l'affaire. Vous connaissez toute là fameuse Conspiration de l'étranger sur laquelle Saint-Just et Élie Lacoste ont fait des discours qui firent trembler Pitt et Cobotirg sur leurs trônes. Vous savez quels sont les chefs de cette conspiration à qui l'on doit attribuer tous les maux de la ^atrie^ conspiration qui a corrompu les plus fidèles i*épublicains comme Danton, Bazire, Chabot et Desmoulins, conspiration qui a payé les plus féroces assassins comme Cécile Renaud et Ladmiral ; ces chefs, ils sont deux : c'est Bat2, le ci-devant baron de Batz et Leroy son complice, lih bien ! ces chefs., on
n'avait jamais pu les saisir. Hier on était sur le point de le faire. Ils ont encore échappé. Ils ont repris leurs trames qui mettent en danger la vie des pères de la patrie, et jettent la République à deux doigts de sa perte. Cette femme, savez-vous qui elle est? Elle a été arrêtée par le citoyen Aristobule, et cette femme, •• c'est... la maîtresse des traîtres Batz et Leroy.
— Misérable calomniateur, s'écria la jeune femme d'une voix qui retentit par toute la salle et arrêta court toutes les conversations. »
Puis d'un geste prompt elle leva la main et asséna sur chacune des joues du secrétaire un soufflet si vigoureux que celui-ci plia sous le coup.
Il se redressa fou de fureur, et tirant son glaive, il le leva sur la jeune femme :
« Tu as insulté la République. Tu vas mourir t »
Celle-ci ne bougea pas.
Mais avant que le fer l'eût touchée, Aristobule avait bondi et jeté son bâton ; et de son sabre relevant le glaive de Vigneuil, il resta un instant l'œil brillant^ la pointe de l'arme touchant le cou du sectionnaire.
Puis la prunelle s'éteignit et d'une voijt que fémotion semblait avoir éclaircie et qui fit tressaillir de nouveau la jeune femme, il dit ;
u Frère, f ai voulu t'épargner une sottise. Le sang d'une aristocrate n'importe pas à la République. La République peut attendre patiemment que le jour de cette femme soit venu. Elle se dirige naturellement vers la guillotine ; le vasistas patriotique ne tardera pas à s'ouvi'ir et à se refermer sur elle* Mais,.daft3 ton juste
40 THERMIDOn.
ressentiment, tu oubliais que, elle morte, nous n'avons plus de moyen de saisir le fil de ses intrigues liberticides. Sa vie est précieuse à la République jusqu'à ce qu'elle ait dévoilé les crimes de ses complices. Nous devons immoler nos colères sur l'autel de la pairie.
— Bravo, Aristobule, clama la foule.
— D'ailleurs, cria un petit boiteux grêlé qui luttait contre le petit bossu pour arriver au premier rang, la main de Vénus n'a jamais déshonoré le visage de Mars.
— C'est conforme aux principes, cria l'Orateur en saisissant son voisin îi la gorge.
— Citoyen Aristobule, dit Joachïm Ceyrat, tu as raison; mais finissons-en. Voyons, toi, coquine, reprit-il tout haut, pourquoi as-tu l'audace de porter la main sur une autorité de la section Mutius-Scévola? n
La jeune femme le regarda avec un froid dédain et répondit;
fl Tu oublies que toutes les vertus ont été mises à l'ordre du jour par la Convention, et ta pudeur est la première vertu des femmes républicaines. Ce citoyen m'a insultée dans ma vertu et dans mon patriotisme en m' accusant d'être la maîtresse de deux contre-révolutionnaires, je l'ai puni. Celui que vous appelez mon amant, et qui n'est que mon fiancé, continua-t-eUe d'une voix plus fière encore, en voyant un ricanement Biir les lèvres de Vigneuil et de Ceyrat, est en effet Robespierre, et il y est pour lui annoncer notre lain mariage. Abl ahl dit Vigneuil, et tu veux nous faire
croirequeréminent citoyen s'intéresse aux noces d'une aristocrate comme toi, et d'un aristocrate comme ton amant. Et qui est- il ce beau fiancé î
— Qui il est? C'est un franc républicain , et vous, vous n'êtes que des chiens aboyeui-s, H a versé son sang pour la pati'îe, et vous, vous ne versez pour elle que des torrents d'injures. Qui il est? Vous le connaissez bien. Toi, Joachim Ceyrat, tu le connais mieux que personne, car il l'a souflleté lors des exéculions des Carmes, quand tu déshonorais la justice du peuple en te conduisant non plus en juge exécuteur, mais en cannibale. Veux-tu que je le nomme. C'est Louis-Victor Descluziers, alors président de la section révolutionnaire, ci-devant Pont-Neùf, et maintenant Agent national près l'un des neuf districts de Seine-et- Oise.
— Je demande la parole, s'écria l'homme grêlé; mais le petit bossu le saisit de nouveau à, la gorge.
— Et moi, vous voulez savoir qui je suis, continua la jeune femme en levant la voix pour dominer le bruit causé par les murmures de l'assemblée, et en répondant par un sourire méprisant à un geste de menace de Ceyrat! Moi! moil C'est h moi, que vous devez ces tables sacrées de la loi — et elle lendit le bras vers le tableau de la Déclaration des Droits de l'homme -~ car la première j'entrai, en compagnie de mon frère, sergent aux gardes-françaises, dans le repaire du despotisme qu'on nommait la Bastille. C'est à moi que vous devez ce glorieux étendard aux (rois couleurs, l' effroi des despotes coalisés ; car c'est moi
42 THKRMIDOR.
qui le portais, à la tête du peuple, quand le peuple alla chercher le tyran Capet à Versailles! Et ce symbole vénérable de Tégalité, ce triangle, objet de haine des aristocrates, c*est à moi (}ue vous le devez, car la première encore, en compagnie de mon frère, capitaine des canonniers du faubourg de Gloire, j'entrai, le 10 août, dans le repaire de la monarchie. Qui je suis ! Je suis celle que Danton — il était pur alors -^ a noil^mée, devant les représentants de la nation, la Rose de la Liberté.
— Tu invoques-là un singulier parrain, dit Ceyrat avec un sourire méchant. Crois-tu d'?iilleurs que nous ajoutions foi à tes paroles. Tu as toute la tournure d'une aristocrate. Tu es dénoncée par le grand citoyen Aristobule, le fils adoptif des Mutius-Scévola f qui nous assure que tu n'es pas la plus astucieuse des contre-révolu(;îonnaîres?
— C'est moi, s'écria le petit homme grêlé.en se débarrassant des étreintes de son antagoniste le bossu, moi, Endymion Piqueprune, fils d'Apollon et des neuf Muses, officier municipal de la commune de Meudon, propriétaire du ci-devant ermitage de Vilbon, et le voisin de la citoyenne qui est vénérée dans tous le pays sous le nom de dame Rose.
— Tant pis pour toi, malheureux, s'écria Ceyrat, tu viens de te dénoncer toi-même comme le complice de cette aristocrate! Tant pis pour toi si tu te jettes dans une mêlée où tu n'as que faire.
— Oui, je sais bien que je me jette au milieu du combat des Centaures et des Lapithes. Mais, voici
mon certificat de civisme et ma carte d'affiliation à la Société-mère.
— C/est fort bien, s'écria Cevrat, tout cela se décidera devant le tribunal révolutionnaire. Qu'on empoigne la coupable avec son complice, le citoyen Pi-» queprune et dame Rose. Y a-t-il un seul d'entte vous, citoyens, qui puisse croire un mot de toutes ces fables grossières, et cette scélérate ressemble t-elle h la vaillante citoyenne Rose, la présidente de la Société fraternelle des femmes républicaines. Je l'ai connue. Je jure, sur ma foi de franc républicain...
— Prends garde, misérable, s'écria la jeune femme, tu vas mentir et blasphémer la République. Et tu vas être forcé de confesser ton mensonge. Si mes paroles ne t'ont point convaincu, ceci du moins te convain-» cra. »
Elle tira de son sein une médaille d'argent qui pendait à la chaîne d'or étalée sur la mousseline de son fichu, et passant le tout au président :
« Lis, dit-elle. »
Dinanceau regarda la médaille et il lut :
« La Convention nationale déclare que la citoyenne Rose a bien mérité de la patrie, et la proclame fille adoptive de la République française.
— Mais, cria Ceyrat d'une voix tremblante de fureur, qui nous dit que cette femme n'est pas une voleuse qui a dérobé ce glorieux passe port devant lequel tout citoyen est tenu de s'incliner.
— Ce qui le prouve, s! écria dame Rose! Je vais te le dire, citoyen Joachim (]eyrat. »
Et meltant lé pied sur un escabeau elle sauta sur la table.
""a Peuple, continua-telle — et sa voix frémissait d'un erithousiaisme irrésistible — peuple regarde comme tu regarderais le sein de ta mère et la chaîr sacrée de la patrie. Regarde par où a coulé le sang que j'ai donné pour toi, ô Liberté ! Regarde ! »
Elle éloigna le bout de son fichu' et découvrant, d'un geste chaste et fier, le haut de son épaule, elle montra une longue cicatrice qui se détachait en rouge sur la blancheur de la peau.
H Voilà comment j'ai gagné ce certificat de civisme. Voilà la blessure moins cruelle que celle que mon pa triotisme a reçue dans votre sanctuaire, 6 enfants de Scévola. Voilà la blessure que m'a faite, le 10 août, la baïonnette d'un séide du tyran. Es-tu content, maintenant, Joachim Ceyrat ? »
Elle tourna vers le juge de paix ses beaux yeux que deux grosses larmes mouillaient, larmes d'enthousiasme, de colère et de pudeur blessée.
Alors l'assemblée n'y tint plus.
Il s'éleva une clameur qui fit trembler la maison et se répandit dans les rues voisines où d'autres clameurs les accueillirent et leur composèrent un écho formidable.
« Parle, parle encore, citoyenne. Ordonne, tout notre sang, nos bras sont à toi. Commande, que fautil faire? >) criait le peuple ; et cent bras se levaient agitant les sabres et les piques.
Ceyrat se détacha brusquement des mains qui le
fÊmm^f^mui iLiLii* ■ w - ■ ■' . ■»<'
voulaient saisir, et se précipitant aux pieds de Rose :
« Pardonne-moi, s'écria-t-il en tendant les bras. Tu sais de quelles l'uses l'aristocratie nous entoure. Pardonne. C'est l'ardeur de mon patriotisme qui m'a aveuglé. »
Rose descendit.
a Je ne te pardonne pas, Ceyrat, je te méprise et je te dédaigne. Tu es un lâche, après avoir été un menteur. Tu égorgeais les vieillards quand moi, femme, je me battais contre les soldats. Tu es un lâche. Avoue-le en baissant les yeux. Baisse les yeux, te dis-je, ou je te fais cracher au visage par tout ce peuple. »
Joachim Ceyrat baissa les yeux.
« Mais, reprit Dinanceau, qui fort habilement voulut reprendre la corde de la faveur populaire en flattant la passion présente, puisque la citoyenne est l'honneur de la patrie, celui qui l'a dénoncée, cet Aristobule est coupable.
— C'est vrai! c'est vrai! murmura la foule en abandonnant son favori de la minute précédente; à bas Aristobule. A mort I à mort I l'ennemi de la ci- ' toyenne Rose.
— C'est ma foi vrai, dit vivement Aristobule. Je ne vois quQ la mort qui puisse expier le crime que mon erreur a commis et la douleur, dont j'ai comblé l'âme de la fière citoyenne. Mais Aristobule n'a pas besoin d'aide pour exercer sur lui-même les vengeances nationales et les ordres de la justice. Cette main s'est trompée. Elle réparera son crime en frappant mon
cœur égaré. Que la citoyenne fasse un signe de ses beaux yeux, et de ce fer, qui Ta protégée, je me perce le flanc. »
Il tira son sabre et en appuya la pointe sur sa poitrine, '
« Arrête, Aristobule, dit Rose. Tiiti'es pas coupable. Les apparences sont contre moi. J'ai, en effet, un costume qui est contraire à la simplicité républicaine, et je m'en accuse devant mes frères les sanâculottes de la A3« section. Mais je suis venue ces joiirS' ci à Paris pour annoncer à mes. parents et amis mon prochain mariage. C'est une faiblesse naturelle aux âmes féminines que de désirer briller aux yeux des aoris de celui que notre cœur a choisi. Ce matin surtout mes déniarches ont dû paraître suspectes. J'allais' à la récherche d'un de mes parents, mais qu^importe ! Je ne t'en veux "pas, Aristobule. Je puis le dire devant une assemblée de citoyens, mon âme parle en ta faveur avec des accents mystérieux. D'ailleurs, montagnards sans-culottes, n'oubliez pas que la défiance est la première vertu d'un peuple en révolution.
•— Par Minerve, dit Endymion Piqueprune qui vint donner Faccolade fraternelle à dame Rose, vous avez raison, belle voisine. Quel est le mot qui revient le plus souvent dans l'auguste Constitution que la vénérable et sainte Cbnvention nous a donnée l'an passé, quel est ce mot, citoyens î N'est-ce pas le mot dénoncer. Aussi, sous l'égide du dieu de Sminthée et des neufs Vierges dont je suis le fils, j'ai composé,
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sur l'air des Fleurettes, un chant lyrique en Thonneur de cette vertu civique :
De ce sénat auguste Je connais bien l'esprit!
Qu'imuorte qu'on soit juste, Dénoncer nous suffit.
Je n'ai qu'une réponse A faire à vos questions :
A-t-on besoin de raisons Quand on dénonce?
— C'est conforme aux principes, s'écria le bossu. La Révolution a triomphé, citoyens, de ces préjugés d'ancien régime qui tendaient à jeter de h défaveur sur l'espionnage. N'est-ce pas ce saint [espionnage, cette trahison patriotique qui nous ont permis de saisir les dernières trames de ces scélérats Batz et Leroy dont on vous parlait tout à Theure? Je propose en finissant que l'on porte la citoyenne Rose en triomphe. i»
Des clameurs d'enthousiasme s'élevèrent de nou* veau. Rose agita les mains :
« Citoyens, frères sans-culottes, la section Mutius- Scévola restera gravée dans mon cœur, et je reviendrai lui faire une visite de noces, comme à une vieille amie. Mais aujourd'hui n'oubliez pas que j'habite Meudon et que je suis une pauvre fermière. Je vous avouerai que mon officieux a dû quitter ma ferme aujourd'hui. N'oubliez pas qu'il y a une foule de créatures de l'Être Suprême, telles que volailles, veaux.
porcs et chevaux qui attendent leur nourriture. Ne soyons pas cruels. Sectionnaires de Mutius-Scévola, conclut-elle d'une voix impérieuse et déclamatoire — et ce mélange de simplicité triviale et de grandeur ampoulée, c'était tout le caractère du temps — sectionnaires, ouvrez les rangs et faites place à la Rose de la Liberté. »
Les rangs s'ouvrirent avec de nouvelles acclama-^ tions.
« Eh bien ! dit le président en s' avançant, au moins toute la section l'accompagnera jusqu'à la voiture. En avant les Scévola, honorons la vertu, la pudeur et le sans-culottisme.
— Citoyenne, dit Ceyrat à mi-voix, je demeure rue Férou, 1012. La citoyenne, mon épouse, sera heureuse de te voir. M'en fais -tu la promesse?
— Ceyrat, je t'ai dit que je te méprise. »
Elle fixa sur lui un regard calme, puis se détourna et s'avança vers Aristobule.
« Citoyen Aristobule, dit-elle, il faut que- nous nous soyons vus autrefois. Mais je ne puis savoir où. Tes traits sont restés gravés dans mon souvenir et j'hésite à te reconnaître. Dis-le-moi, je t'en prie, dis-lormoi, m'as-tu déjà vue?
— Oui, je t'ai vue.
— Quand cela? demanda-t-elle vivement, quand j'étais une toute jeune fdle, n'est-ce pas ?
— Je t'ai vue au 10 août 1792, quand tu entras dans les Tuileries, la maison du tyran, »
Les sourcils de la jeune femme se froncèrent. Elle
LA VJLLE sors LA TEUREDU. 49
saisit la main du jeune homme et dit d'une voix concentrée :
a Si je pouvais croire que tu fusses parmi les défenseurs de Capet, je te ferais arrêter ou je te tuerais de mes mains.
— Tu as une belle haine contre les aristocrates, Rose de la Liberté, répliqua Aristobule en souriant. C'est moi qui ai détourné la pointe qui allait te percer le cœur et qui te fit à T épaule cette blessure que tu viens de nous montrer. Devines-tu de quel côté je me trouvais?
— C'est cela donc. Eh bien ! tu m'as sauvé deux fois la vie. Mon mari ira te chercher dans la section des Piques et t'amènera chez nous où je te remercierai.
— Citoyenne, dit le président, la section t'attend dans la rae du Vieux- Colombier pour t' escorter. »
Dame Rose s'éloigna.
a Va-t'en, murmura Aristobule, en la regardant partir, disparais. Rose de la Liberté. Tu m'as servi à avoir un certificat de civisme, c'est tout ce que je voulais de toi. »
11 ne restait plus dans la salle du comité que Ceyrat, Vigneuil et Aristobule.
a Eh bien ! dit Ceyrat, il me parait que tu t'entends à conquérir les femmes comme le peuple. Tu es un habile homme, et j'augure que nous te verrons un jour au pinacle : tu sais manier les multitudes. En at-' tendant, je te félicite, la citoyenne Rose est belle, fort belle et fort aimable. » '
Aristobule sourit.
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« Oui, sans doute. Mais la gaillarde m'a fait perdre la piste, et je suis un fil qui ne me laisse pas le temps de penser à la beauté. Mon ami Vigneuil va te raconter de quoi il est question. J*espère sauver la République. Vous me verrez avant ce soir. C'est ttvec vous, puisque la section m'a adopté, que je veux partager le mérite de mes découvertes. Je retourne en chasse. Tu as là, citoyen Vigneuil, une belle pipe à tuyau en bois, suivant la nouvelle mode; voudrais-tu me la prêter avec un peu de tabac pour que je ne change pas mon unique assignat. »
Vigneuil fit la grimace. Toutefois, il n'osa pas refuser la pipe. Aristobule l'alluma avec toutes les apparences d'une complète béatitude.
Puis il s'éloigna sans autre parole et ferma la porte du Comité.
He quelle façon hanlie Aristoliaie, qui avait soa projet, raconta son histoire à. respion Orateur,
Quand le citoyen A.ristobule des Piques se trouva, en sortant de la section, au coin des rues Férou et du Vieux-Colombier, il s'arrêta sur un petit espace légèrement élargi, en face du portail de l'église, et qu'on appelait indifféremment la rue Férou ou ia place Saist- Sulpice. Il resta un instant comme ifidécîs.
II écouta quelle direction suivait le grand et triomphal tumulte qui-escortait dame Rose.
« Citoyen Aristobule, dit une voix grêle et perçante, je vois que tu ne connais pas bien le quartier ; je vais te servir de guide et te montrer tout, puisque aussi bien tu es devenu un des nôtres. )>
Arîstobule se détourna, il ne put retenir un mouvement de dépit en voyant fixés sur lui les regards pénétrants de Justin Pourvoyeur.
Mais Aristobule devait être un citoyen exercé à la patience. iWalgré tout le dégoût que lui inspirait ce . petit être prétentieux, évidemment lâche, féroce et fourbe, il sourit de bonne humeur :
« Je connais la section, citoyen Orateur public*, mais ta compagnie n'est pas à mépriser. Seulement le salut de la patrie exigera peut-être que je m'en prive à un certain moment.
• — Bon , tu m'expliqueras la chose, dit tranquillement le bossu, et si je juge que tu as raison, je m'éloignerai.
— Et si je voulais t'éloigner sans te donner des raisons, ou bien après t' avoir donné des raisons que tu ne voudrais pas admettre ?
— Tu n'oserais pas. Je te dénoncerais. »
Aristobule éclata de rire.
« Eh bien ! je ne te dissimulerai pas,' dit-il, qu'en te voyant, mon premier mouvement a été du dépit.
— Je l'ai bien vu, murmura lé bossu.
— C'est bon à savoir, répliqua Aristobule. Tu es un gaillard malin et il ne fait pas bon te rien cacher. Je disais donc quB je t'avais vu avec dépit ; mais tu mfe