LA MORALITÉ DU 9 THERMIDOR
tressaillir d'aise, car il sentait bien qu'il venait d'immoler la Révolution et de décapiter la République dans la personne d'un de ses plus illustres représentants. Robespierre avait trente-cinq ans et deux mois (*).
A Theure ,oii cette terrible tragédie se jouait sur la place de la Révolution, la Convention nationale prenait Boin de bien déterminer elle-même le sens du sanglant iBOiip d*État. Se fiant au langage tenu par certains conjurés pour attirer à eux les gens de la droite, nombre de gei|i8 parlaient hautement d'ouvrir les portes des prisons à toutes les personnes détenues pour crime ou délit contrerévolutionnaire. Mais, afin qu'il n'y eût pas de méprise possible, Barère, qui ne craignit pas de présenter comme un mouvement royaliste la résistance de la Commune, s'écria, parlant au nom des comités de Salut public et de Sûreté générale : «... Quelques aristocrates déguisés parlaient d'indulgence , comme si le gouvernement révolutionnaire n'avait pas repris plus d'empire par la révolution même dont il avait été l'objet, comme si la force du gou-
manité, la vengeance des hommes serviles massacrant les patriotes...» Les quelques pages consacrées par M. Michelet à la fin de Robespierre sont vraiment d'une beauté poignante, mais c'est en même temps la plus amère critique qui puisse être faite de son livre. Pour nous, après avoir signalé les contradictions, les erreurs accumulées dans une œuvre qui a contribué à égarer beaucoup d'esprits, nous ne pouvons que nous féliciter de voir rillustre écrivain aboutir à une conclusion qui est la nôtre.
(*) Robespierre et ses compagnons d*infortane furent enterrés derrière le parc de Monceau, dans un terrain où il y eut longtemps un bal public. Après la Révolution de 1890; de généreux citoyens firent faire des fouilles dans cet endroit pour retrouver les restes du grand martyr de Thermidor, mais ces recherches sont restées infructueuses. Depuis, en défonçant ce terrain pour le passage du boulevard Malesherbes, on a découvert les ossements des victimes de cette époque, auxqyelles la démocratie doit bien un tombeau.
vernement révolutionnaire n*était pas centuplée, depuis que le pouvoir, remonté à sa source, avait donné uti àme plus énergique et des comités mieux épurés. De Tindulgence ! il n*en est que pour Terreur involontaire, mais les manœuvres des aristocrates sont des forfaits, et leurs ERREURS NE SONT QUE DES CRIMES ». L' Assemblée décréta rimpression du rapport de Barère et Tenvoi de ce rapport à tous les départements (*).
Robespierre, lui, s*était plaint amèrement qu'on portât la terreur dans toutes les conditions, qu*on rendit laRévc lution redoutable au peuple méme^ qu'on érigeât en crimes des préjugés incurables ou des erreurs invétérées et Ton venait de le tuer. Toute la moralité du 9 thermidor est là.
Vingt-deux victimes, sans compter Le Bas, ne suffisaient pas à apaiser la soif de sang dont étaient dévorés les vainqueurs : soixante-dix furent encore traînées le lendemain à Téchafaud, et douze le surlendemain, 12 thermidor. C'étaient en grande partie des membres du conseil général, dont la plupart ne connaissaient Robespierre que de nom et s'étaient rendus à la Commune sans même savoir de quoi il s'agissait.
Cent cinq victimes auxquelles il convient de joindre Coffînhal, arrêté et guillotiné quelques jours plus tard, tel fut le bilan de 9 thermidor et telle fut l'immense tuerie par laquelle la terreur blanche inaugura son règne On ne vit jamais plus effroyable boucherie. Ah ! certes, la Révolution avait déjà coûté bien des sacrifices à l'humanité, mais les gens qu'avait jusqu'alors condamnés le tribunal étaient, pour la plus grande partie, ou des ennemis déclarés de la Révolution, ou des fripons, ou des traîtres; Cette fois, c'étaient les plus purs, les plus sincères, les plus honnêtes patriotes que venait de frapper la hache thermidorienne. Cent quatre-vingt-onze personnes furent
(1) Moniteur du 12 thermidor (30 juillet 1794). ;