DE CARNOT ET DE ROBESPIEHRB
Froissé dans son amour-propre, Carnot ne pardonna pas à Saint-Just, et dans ses rancunes contre lui il enveloppa Robespierre, dont la popularité n'était peut-être pas sans l'offusquer. Tout en reprochant à son collègue de persécuter les généraux fidèles (*), Maximilien, paraît-il, faisait grand cas de ses talents (^) . Carnot, nous dit-on, ne lui rendait pas la pareille (^). Cela dénote tout simplement chez lui une intelligence médiocre, quoi qu'en aient dit ses apologistes. 11 fut, je crois, extrêmement jaloux de la supériorité d'influence et de talent d'un collègue plus jeune que lui ; et, sous l'empire de ce sentiment, il se laissa facilement entraîner dans la conjuration thermidorienne. Le 9 thermidor, comme en 1815, Carnot fut le jouet et la dupe de Fouché.
Dans les divers Mémoires publiés sur lui, on trouve contre Robespierre beaucoup de lieux communs, d'appréciations erronées et injustes, de redites, de déclamations renouvelées des Thermidoriens, mais pas un fait précis, rien surtout de nature à justifier la part active prise par Carnot au guet-apens de Thermidor. Rien de curieux, du reste, comme l'embarras des anciens collègues de Maximilien quand il s'est agi de répondre à cette question : Pourquoi avez- vous attendu si longtemps pour le démasquer ? — Nous ne possédions pas son discours du 8 thermidor, ont-ils dit, comme on a vu plus haut, et c'était l'unique preuve, la preuve matérielle des crimes du tyran (^). A cet égard Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois et Barère sont d^une unanimité touchante. Dans Tintérieur du comité Robespierre était inattaquable, paraît-il, car « il colorait
cation à ce sujet. (Voy. leur Réponse aux imputations de Laurent Lecointre, p. 105.)
(^) Discours du 8 Thermidor.
{*) Cest ce que M. Philippe Le Bas a assuré à M. Hippolyte Carnot.
(3) Mémoires sur Carnot, par son fils, t. !•% p. 510.
{*) Béponse des membres des deux anciens comités aux imputations de Laurent Lecointre, p. 14.
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ses opinions de fortes nuances de bien public et il les ralliait adroitement à Tintérêldes plus gratescirconstancesC). » Aux Jacobins, ses discours étaient remplis de patriotisme, et ce n'est pas là sans doute qu'il aurait divulgoé ses plans de dictature ou son ambition triumvirale (^). Ainsi il a Mu arriver jusqu'au 8 thermidor pour avoir seulement l*idfe que Robespierre eût médité des plans de dictature ou fôt doué d'une ambition triumvirale, Savez-vous quel a été, au dire de CoUot-d'Herbois, l'instrument terrible de Maximilien pour dissoudre la Représentation nationale, amener la guerre civile, et rompre le gouvernement ? son discours (*). Et de son côté Billaud-Varenne a écrit : « Je demande à mon tour qui seroit sorti vainqueur de cette lutte quand pour confondre le tyran, quand pour dissiper l'illusion générale nous n'avions ni son discours du 8 thermidor... ni le discours de Saint-Just (*) ? » C'est puéril, n'est-ce pas ? Voilà pourtant sur quelles accusations s'est perpétuée jusqu'à nos jours la tradition du fameux triumvirat dont le fantôme est encore évoqué de temps à autre par certains niais solennels, chez qui la naïveté est au moins égale à l'ignorance.
Que les misérables, coalisés contre Robespierre, se soient attachés à répandre contre lui cette accusation de dictature, cela se comprend de la part de gens sans conscience : c'était leur unique moyen d'ameuter contre lui certains patriotes ombrageux. « Ce mot de dictature a des effets magiques », répondit Robespierre dans un admirable élan, en prenant la Convention pour juge entre ses calomniateurs et lui ; « il flétrit la liberté, il avilit le gouvernement, il détruit la République, il dégrade toutes les institutions
(•) Réponse des membres des deux anciens comités aux imputatiens de Laurent Lecointre, p. 13.
(2) Ibid., p. 45.
(3) Séance du 9 Thermidor. Voy. le Moniteur du 12 (30 juiUet 1791}. {*) Mémoire de Billaud-Varenne. Ubi Sttprà, p. 43 du manuscrit.
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révolutionnaires, qu'on présente comme Fouvrage d'un seul homme; il rend odieuse la justice nationale, qu'il présente comme instituée pour l'ambition d*un seul homme ; il dirige sur un point toutes les haines et tous les poignards du fanatisme et de Taristocratie. Quel terrible usage les ennemis de la République ont fait du seul nom d'une magistrature romaine ! Et si leur érudition nous est si fatale, que sera-ce de leurs trésors et de leurs intrigues ? Je ne parle point de leurs armées. » N'est-ce pas là le dédain poussé jusqu'au sublime (*) ? « Qu'il me soit permis », ajoutait Robespierre, « de renvoyer au duc d'York et à tous les écrivains royaux les patentes de cette dignité ridicule qu'ils m'ont expédiées les premiers. Il y a trop d'insolence à des rois qui ne sont pas sûrs de conserver leurs couronnes, de s'arroger le droit d'en distribuer h d'autres... J'ai vu d'indignes mandataires du peuple qui auraient échangé ce titre glorieux (celui du citoyen) pour celui de valet de chambre de Georges ou de d*Orléans. Mais qu'un représentant du peuple qui sent la dignité de ce caractère sacré, qu'un citoyen français digne de ce nom puisse abaisser ses vœux jusqu'aux grandeurs coupables et ridicules qu'il a contribué à foudroyer, et qu'il se soumette à la dégradation civique pour descendre à l'infamie du trône, c'est ce qui ne parait vraisemblable qu'à ces êtres pervers qui n'ont pas môme le droit de croire à la vertu. Que dis-je, vertu? C'est une passion naturelle, sans doute ; mais comment la connaîtraient -elles, ces âmes vénales qui ne s'ouvrirent jamais qu'à des passions lâches et féroces, ces misérables intrigants qui ne lièrent jamais le patriotisme à aucune idée morale?... Mais elle existe, je vous en atteste, âmes sensibles et pures, elle existe cette passion tendre, impérieuse, irrésistible, tourment et délices des cœurs magnanimes,
(^) fl Ce trait sublime : Je ne parle 2)cis de leurs armées, est de la hauteur de Niconiède et de Corneille, » a écrit Charles Nodier. Souvenirs de la Révolution, t. I*"*, p. 294 de l'édit. Charpentier.
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cette horreur profonde de la tyrannie, ce zèle compatissant pour les opprimés, cet amour sacré de la patrie, cet amour plus sublime et plus saint de Thumanité, sans lequel une grande révolution n*est qn*un crime éclatant qui détruit un autre crime ; elle existe cette ambition généreuse de fonder sur la terre la première république du monde, cet égoïsme des hommes non dégradés qui trouve une volupté céleste dans le calme d*une conscience pure et dans le spectacle ravissant du bonheur public ? Vous la sentez en ce moment qui brûle dans vos âmes; je la sens dans la mienne. Mais comment nos vils calomniateurs la devineraient-ils? comment Taveugle-né aurait-il Tidéede la lumière (*)?...» Rarement d*une poitrine oppressée sortirent des accents empreints d*une vérité plus poignante. A cette noble protestation répondirent seuls Tinjure brutale, la calomnie éhontée et Téchafaud.
Ce fut, j'imagine, pour s^excuser aux yeux de la postérité d*avoir lâchement abandonné Robespierre, et aussi pour se parer d'un vernis de stoïcisme républicain, que ses collègues du comité prétendirent, après coup, l'avoir sacrifié parce qu'il aspirait à la dictature. Ce qui les fâchait, au contraire, c'était d'avoir en lui un censeur incommode, se plaignant toujours des excès de pouvoir. Les conclusions de son discours du 8 thermidor ne tendaient- elles pas surtout à faire cesser l'arbitraire dans les comités? Constituez, disait-il à l'Assemblée, « constituez l'unité du gouvernement sous l'autorité suprême de la Convention nationale, qui est le centre et le juge, et écrasez ainsi toutes les factions du poids de l'autorité nationale, pour élever sur leurs ruines la puissance de la justice et delà liberté (^)... »
Et de quoi se plaignait Saint- Just dans son discours du 9? Précisément de ce qu'au comité de Salut public les délibérations avaient été livrées à quelques hommes € ayant le môme
(<) Discours du 8 thermidor, p. 15 et 16.
Ç^)Ibid,, p. 43.
l'accusation de bictature 2(M
pouvoir et la môme influence que le comité mème-]i, et de ce que le gouvernement s'était trouvé « abandonné à un petit nombre qui, jouissant d'un absolu pouvoir^ accusa les autres d'y prétendre pour le conserver (•) ». Les véritables dictateurs étaient donc Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois, Barère, Camot, G. - A. Prieur et Robert Lindet, nullement Robespierre, qui avait, en quelque sorte, résigné sa part d'autorité, ni Couthon, presque toujours retenu chez lui par la maladie, ni Saint-Just, presque toujours aux armées, qu'on laissait à l'écart et paisible, « comme un citoyen sans prétention }»(').
C'est donc le comble de l'absurdité et de Timpudence d'avoir présenté ce dernier comme ayant un jour réclamé pour Robespierre la... dictature. N'importe I comme Saint- Just était mort et ne pouvait répondre, les membres [des anciens comités commencèrent par insinuer qu'il avait proposé aux comités réunis de faire gouverner la France par des réputations patriotiques, en attendant qu'il y eut des institutions républicaines (^)I L'accusation ^tait bien vague ; tout d'abord on n'osa pas aller plus loin; mais plus tard on prit des airs de Brutus indigné. Dans des Mémoires où les erreurs les plus grossières se heurtent de page en page aux mensonges les plus effrontés, Barère prétend que, dans les premiers jours de messidor, Saint-Just proposa formellement aux deux comités réunis de décerner la dictature à Robes-
(<) Discoui^ de Saînt-Just dans la séance du 9 thermidor.
(>) Discours de Saint-Just dans la séance du 9 thermidor. — Nous avons dit qu'il n'existait presque point d'arrêtés portant les seules signatures de Robespierre, de Couthon et de Saint-Just. £n voici -un pourtant du 30 messidor : « Le comité de Salut public arrête que les citoyens Fijon etBussanger, patriotes liégeois, serontmissurle champ en liberté... Couthon, Robespierre, Saint-Just. » ArchiveSy F 7, 4437. Eh bien! après Thermidor, il se trouvera des gens pour accuser Robespierre d'être l'auteur des persécutions dirigées contre certains patriotes liégeois.
(3) Réponse des membres des deux anciens comités aux imputations de L. Lecointre, p. 16.
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pierre. — Dans les prefkniers jours de messidor, notons-le en passant, Saint-Just n'était même pas à Paris; il n'y revint que dans la nuit du 10. Telle est, du reste, l'inadvertance de Barère dans ses ^lensonges, qu'un peu plus loin il transporte la scène en thermidor, pour la replacer ensuite en messidor ('). Pendant Taliocutionde Saint- Just, Robespierre se serait promené autour de la salle, € gonflant ses joues, soufflant avec saccades ». Et il y a de braves (') gens, sérieux, honnêtes, qui acceptent bénévolement de pareilles inepties 1 Pour renfoncer son assertion, Barère s'appuie d'une lettre adressée à Robespierre par un Anglais nommé Benjamin Yaughan, résidant à Genève, lettre dans laquelle on soumet à Maximilien l'idée d'un protectorat de la France sur les provinces hollandaises et rhénanes confédérées, ce qui, suivant l'auteur du projet, aurait donné à la République huit ou neuf millions d'alliés ('); d'^où Barère conclut que Robespierre était en relations avec le gouvernement anglais, et qu'il aspirait à la dictature, u demandée en sa présence par Saint-Just » {*). En vérité, on n'a pas plus de logique I La dictature était aussi loin de la pensée de Saint-Just que de celle de Robespierre. Dans son discours du 9 thermidor, le premier disait en propres termes : « Je déclare qu'on a tenté de mécontenter et d'aigrir les esprits pour les conduire à des démarches funestes, et l'on n'a point espéré de moi, sans doute, que je prêterais mes mains pures à l'iniquité. Ne croyez pas au moins qu'il ait pu sortir de mon cœur l'idée
(*) Mémoires de Barère, t. H, p. 2^13, 216 et 232. Yoy. au surplus, à ce sujet, notre Histoire de Saint-Just,
('^) C'est M. H. Carnot qui, dans ses Ménwii^es sur son père, raconte ce fait comme l'ayant trouvé dans une note « évidemment émanée d'un témoin oculaire » qu'il ne nomme pas (t. f*"^, p. 530).
(3) Voy. celte lettre de l'Anglais Vaughan, dans les Mémoires de Barère (t. II, p. 227). Robespierre n'en eut même pas connaissance, car, d'après Barère, elle arriva et fut décachetée au comité de Salut public dans la journée du 9 thermidor.
(*) Mémoires de Barère, t. II, p. 232. Il faudrait tout un volume pour relever les inconséquences de Barère.
l'accusation de dictature 211
de flatter un homme I Je le défends parce qu'il m'a paru irréprochable, et je l'accuserais lui-môme s'il devenait criminel » ('). — Criminel, c'est-à-dire s'il eut aspiré à la dictature.
Enfin — raison décisive et qui coupe court au débat — comment ! Saint-Just aurait proposé en pleine séance du comité de Salut public d'armer Robespierre du pouvoir dictatorial, et aucun de ceux qu'il accusait précisément d*avoir exercé l'autorité à Texclusion de Maximilien ne se serait levé pour retourner contre lui l'accusation I Personne n'eût songé à s'emparer de cet allument si favorable aux projets des conjurés et bien de nature à exaspérer contre celui qu'on voulait abattre les républicains les plus désintéressés dans la lutte I Gela est inadmissible, n'est-ce pas? Eh bien I pas une voix accusatrice ne se fit entendre à cet égard. Et quand on voit aujourd'hui des gens se prévaloir d'une assertion maladroite de Barère, assertion dont on ne trouve aucune trace dans les discours prononcés ou les écrits publiés à l'époque même par ce membre du comité de Salut public, on se prend involontairement à douter de leur bonne foi. Robespierre garda jusqu'à sa dernière heure trop de respect à la Convention nationale pour avoir jamais pensé à détournera son profit une part de l'autorité souveraine de la grande Assemblée, et nous avons dit tout à Theure avec quelle instance singulière il demanda que le comité de Salut public fût, en tout état de cause, subordonné à la Convention nationale.
Comme Billaud-Varenne, dont il était si loin d'avoir les convictions sincères et farouches, Barère eut son heure de remords. Un jour, sur le soir de sa vie, peu de temps après sa rentrée en France, retenu au lit par un asthme violent, il reçut la visite de l'illustre sculpteur David (d'Angers). Il
(^) Discours de Saint-Just dans la séance du 9 thermidor. Saint-Just, comme on sait, ne put prononcer que les premières paroles de sou discourt»
iVl TIIEHMIDOFI
s'entrelinl longtemps de Robespierre avec l'artiste^ crate.
Après avoir parlé du désintéressement de sod andeq collègue et de ses aspirntions à la dictature — deux tennei easentieltement contradictoires — il ajouta: k Depuis, j'd réfléchi sur cet homme; j'ai vu que son idée dominante était l'établissement du gouvernement républicain, qu'il poursuivait, en effet, des hommes dont l'opposition entravait lei rouages de ce gouvernement... Nous n'avons pas comprà cet homme... il avait le tempérament des grands hommeit et la postérité lui accordera ce titre. » Et comme David confiait au vieux Conventionnel son projet de sculpter te) traits des personnages les plus éminents delà Révolu lion Ql prononçait le nom de Danton : — i< N'oubliez pas RobeS; pierre n I s'écria Bar^^e en se levant avec vivadlé sur & séant, et, en appuyant sa parole d'un geste impératif: ii c'élail un homme pur, intègre, un vrai républicain. Ce qui l'I perdu, c'est sa vanité, son irascible susceptibilité et so^ injuste défiance envers ses collègues... Ce fut un grand mai heurl... I) Puis, ajoutent ses biographes, '( sa tête retombif sur sa poitrine, et il demeura longtemps enseveli dans set réflexions » ('). Ainsi, dans cet épanchement suprême/ Barëre reprochait à Maximilien... quoi?... sa vanité, sa susceptibilité, sa défiance. 11 fallait bien qu'il color&t de l'ombre d'un prétexte sa participation trop active au guet-apens Ai Thermidor. Etonnez-vous donc qu'en ce moment des v: sanglantes aient traversé l'esprit du moribond, et qu'il soit resté comme anéanti sous le poids du remords !
Cependant les Thermidoriens continuaient dans l'ombré leurs manœuvres odieuses. Présenter Robespierre, aux uns
(') Mémoires de Bai-ère. Notice historique par MM. Ciirnotrt David (U'Angers), t. 1«, p. 118, 119. — David (d'AnRers) a accompli te lie Barére. Qui ne connaît ses beaux niédailtoiis île Robespierre ?
MANOEUVRES THERMIDORIENNES 21«i.
comme l'auteur des persécutions indistinctement prodiguées, aux autres comme un modéré, décidé à arrêter le cours terrible de la Révolution, telle fut leur tactique. On ne saura jamais ce qu'ils ont répandu d'assignats pour corrompre l'esprit public et se faire des créatures. Leurs émissaires salariaient grassement des perturbateurs, puis s'en allaient de tous côtés, disant : « Toute cette canaille-là est payée par ce coquin de Robespierre » . Et, ajoute l'auteur de la note où nous puisons ces renseignements, « voilà Robespierre qui a des ennemis bien gratuitement, et le nombre des mécontents bien augmenté » (*).
Mais c'était surtout comme contre-révolutionnaire qu'on essayait de le déconsidérer aux yeux des masses. Gomment, en effet, aurait- on pu le transformer alors en agent de la Terreur, quand on entendait un de ses plus chers amis, Couthon, dénoncer aux Jacobins les persécutions exercées par Fespion Senar, ce misérable agent du comité de Sûreté générale, et se plaindre, en termes indignés, du système affreux mis en pratique par certains hommes pour tuer la liberté par le crime. Les fripons ainsi désignés — quatre à cinq scélérats, selon Couthon — prétendaient qu'en les attaquant on voulait entamer la représentation nationale. (( Personne plus que nous ne respecte et n'honore la Convention», s'écriait Couthon. (( Nous sommes tous disposés à verser mille fois tout notre sang pour elle. Nous honorons par-dessus tout la justice et la vertu, et je déclare, pour mon compte, qu'il n'est aucune puissance humaine qui puisse m'imposer silence toutes les fois que je verrai la justice outragée {*) . »
Robespierre jeune, de son côté, avec non moins de véhé-
(*) Pièce anonyme trouvée dans les papiers de Robespierre, et non insérée par Courtois. Elle faisait partie de la collection Beuchot' (4 p. in-4»), et elle a été publiée dans ïHistoire parlementaire, t. XXXIII, p. 360.
(*) Séance des Jacobins du 3 thermidor, Moniteur du 9 Thermidor ^27 juillet i7îH).
mence et d'indignation, signalait « un système universel d'oppression ». Il fallait du courage pour dire la vérité, ajoutaitfl. « Tout est confondu par la calomnie ; on espère faire suspecter tous les amis de la liberté ; on a l'impudeur de dire dans le département du Pas-de-Calais, qui méritait d'ôtre plus tranquille, que je suis en arrestation comme modéré. Eh bien I oui, je suis modéré, si l'on entend parce mot un citoyen qui ne se contente pas de la proclamation des principes de la morale et de la justice, mais qui veut leur application ; si Ton entend un homme qui sauve l'innocence opprimée aux dépens de sa réputation. Oui, je suis un modéré en ce sens ; je l'étais encore lorsque j'ai déclaré que le gouvernement révolutionnaire devait être comme la foudre, qu'il devait en un instant écraser tous les conspirateurs ; mais qu'il fallait prendre garde que cette institution terrible ne devînt un instrument de contre- révolution par la malveillance qui voudrait en abuser, et qui en abuserait au point que tous les citoyens s'en croiraient menacés, extrémité cruelle qui ne manquerait pas de réduire au silence tous les amis de la liberté (')... » Voilà bien les sentiments si souvent exprimés déjà par Maximilien Robespierre, et que nous allons lui entendre développer tout à l'heure, avec une énergie nouvelle, à la tribune de la Convention.
Robespierre pouvait donc compter, c'était à croire du moins, sur la partie modérée de l'Assemblée, je veux dire sur cette partie incertaine et flottante formant l'appoint de la majorité, tantôt girondine et tantôt montagnarde, sur ce côté droit dont il avait arraché soixante-treize membres à Téchafaud. Peu de temps avant la catastrophe on entendit le vieux Vadier s'écrier, un jour où les ménagements de Robespierre pour la droite semblaient lui inspirer quelques craintes : « Si cela continue, je lui ferai guillotiner cent crapauds de
(*) Séance des Jacobins du 3 thermidor, ubi svprà.
AMAR ET YOULLAUD AUX MADELONNETTES 2f5
son marais » (')« Cependant les conjurés sentirent la nécessité de se coûcUier les membres de la Convention connus pour ieiir pea d'ardeur républicaine ; il n'est sorte de strat^f^ÊÊt^ dont Os n'usèrent pour les détacher de Maximilieo.
Dans la journée du 5 thermidor, Amar et Youlland se transportèrent, au nom du comité de Sûreté générale, dont la plupart des membres, avons nous dit, étaient de la conjuration, à la prison des Madelonnettes, où avaient été transférés une partie des soixante-treize Girondins ; et là, avec une horrible hypocrisie, ils témoignèrent à leurs collègues détenus le plus affectueux intérêt. Ces hommes qui, de si bon cœur, eussent envoyé à la mort les auteurs de la protestation contre le 31 mai, que Robespierre leur avait arrachés des mains, parurent attendris. « Arrôte-t-on votre correspondance ?... Votre caractère est-il méconnu ici? Le
concierge s'est-il refusé à mettre sur le registre votre qualité de députés ? Parlez, parlez, nos chers collègues ; le comité de Sûreté nous envoie vers vous pour vous apporter la consolation et recevoir vos plaintes... » Et sur les plaintes des prisonniers que leur caractère était méconnu, qu'on les traitait comme les autres prisonniers, Amar s'écria : « C'est un crime affreux », et il pleura, lui, le rédacteur du rapport à la suite duquel les Girondins avaient été traduits devant le tribunal révolutionnaire ! Quelle dérision !
Les deux envoyés du comité de Sûreté générale enjoignirent aux administrateurs de police d'avoir pour les détenus tous les égards dus aux représentants du peuple, de laisser passer toutes les lettres qu'ils écriraient, toutes celles qui leur seraient adressées, sans les ouvrir. Ils donnèrent encore aux administrateurs l'ordre de choisir pour les dé-
(*) Ce mot est rapporté par Courtois à la suite de la préface de son rapport sur les événements du 9 thermidor, note XXXVIII, p. 39. Courtois peut être cru ici, car c'est un complice révélant une parole échappée à un complice.
potes une maison commode avec un jardin. Alors tous les représentants tendirent leurs mains qu'Amar et YouUand serrèrent alternativement, et ceux-ci se retirèrent comblés des bénédictions des détenus (*). Le but des conjurée était atteint.
Ainsi se trouvait préparée l'alliance thermido-girondine. Les Girondins détenus allaient pouvoir écrire librement h leurs amis de la droite, et sans doute ils ne manqueraient pas de leur faire part de la sollicitude avec laquelle ils avaient été traités par le comité de Sûreté générale. Or, ce n'était un mystère pour personne qu'à Texception de trois ou quatre de ses membres, ce comité, instrument sinistre de la Terreur, était entièrement hostile à Robespierre. D'où la conclusion toute naturelle que Robespierre était le persécuteur, puisque ses ennemis prenaient un si tendre intérêt aux persécutés. Quels maitres fourbes que ces héros de Thermidor !
Toutefois les députés de la droite hésitèrent longtemps avant de se rendre, car ils craignaient d'être dupes des manœuvres de la conspiration. Ils savaient bien que du côté de Robespierre étaient le bon sens, la vertu, la justice; que ses adversaires étaient les plus vils et les plus méprisables des hommes; mais ils savaient aussi fort bien que son triomphe assurait celui de la démocratie, la victoire définitive de la République, et cette certitude fut la seule cause
(^) Rapport fait à la police par Faro, administrateur de police^ aur V entrevue qui a eu lieu entre les représentants du peuple Anuzr et Voulland, envoyés par le comité de Sûreté générale, et les députés détenus aux Madelonnettes. Ce rapport est de la main même de l'agenl national Payan, dans les papiei-s duquel il a été trouvé. Payan nefut pas dupe du faux attendrissement d'Amar et de Voulland ; il sut très bien démêler le stratagème des membres du comité de Sûreté jjfénérale. (Voyez ce rapport à la suite du rapport de Courtois, sous^ le numéro XXXII, p. 150.) Il a été reproduit dans les Papiers inédit a y. t. II, p. 367.