‹ Thermidor: d'après les sources orginales et les documents authentiques, avec un portrait deChapitre 91 sur 123 · LE MONTAGNARD LOUCHET · texte numérisé non relu

LE MONTAGNARD LOUCHET

Convention d'avoir combiné la mort de Robespierre {^)y traitait encore Maximilien de complice de Danton et se plaignait très vivement qu'on eût fait sortir de prison une créature de ce dernier, le greffier Fabricius (').

Cependant personne n osait conclure. Tout à coup une voix inconnue : « Je demande le décret d'arrestation contre Robespierre». C'était celle du montagnard Louchet, député de l'Aveyron. A cette motion, l'Assemblée hésite, comme frappée de stupeur. Quelques applaudissements isolés éclatent pourtant. «Aux voix, aux voixl Ma motion est appuyée»! s'écrie alors Louchet('). Un montagnard non moins obscur et non moins terroriste, le représentant Lozeau, député de la Charente-Inférieure, renchérit sur cette motion, et réclame, lui, un décret d'accusation contre Robespierre ; cette nouvelle proposition est également appuyée.

A tant de lâchetés et d'infamies il fallait cependant un contraste. Voici l'heure des dévouements sublimes. Un jeune homme se lève, et réclame la parole en promenant sur cette Assemblée en démence un clair et tranquille regard. C'est Augustin Robespierre, (*). On fait silence. « Je suis aussi coupable que mon frère », s'écrie-t-il ; «je partage ses vertus, je veux partager son sort. Je demande aussi le décret d'accusation contre moi ». Une indéfinissable émotion s'empare d'un certain nombre de membres,

(*) Séance du 12 vendémiaire an III (30 octobre 4793). Voy. le Moniteur du 14 vendémiaire,

(*) Séance du 13 fructidor an II (30 août 1794). Voy. le Moniteur du 16 fructidor (2 septembre).

(') Un des plus violents terroristes de l'Assemblée, Louchet, demanda, après Thermidor, le maintien de la Terreur, qu'il crut consolider en abattant Robespierre. Digne protégé de Barère et de Fouché, lé républicain Louchet devint par la suite receveur général du département de la Somme, emploi assez lucratif, comme on sait, et qu'il occupa jusqu'en 1814. Il mourut, dit-on^ du chagrin de l'avoir perdu, laissant une fortune considérable.

(*j Robespierre jeune était alors âgé de 31 ans, étant né le 21 janvier 17t>3.

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et, sur leurs visages émus, on peutlire la pitié dont ils sont saisis. Ce jeune homme, en effet, c'était un des vainqueurs de Toulon; commissaire de la Convention, il avait délivré de Toppression les départements de la Haute-Saône et da Doubs; il y avait fait bénir le nom de la République et l'on pouvait encore entendre les murmures d*aniour et de bénédiction soulevés sur ses pas. Ah! certes, il avait droit aussi à la couronne du martyre. La majorité, en proie à un détire étrange, témoigne par un mouvement d'indifférence qu'elle accepte ce dévouement magnanime (^).

Robespierre a fait d'avance le sacriâce de sa vie à la République, peu lui importe de mourir; mais il ne veut pas entraîner son frère dans sa chute, et il essaye de disputer aux assassins cette victime inutile. Vains efforts! Sa parole se perd au milieu de Teffroyable tumulte. On sait comme est communicative Tivresse du sang. La séance B*est plus qu'une orgie sans nom où dominent les voix de Biîlaud-Varenne, de Fréron et d'Elie Lacoste. Ironie sanglante! un député journaliste, Charles Du val, rédacteur d'un des plus violents organes de la Terreur, demande si Robespierre sera longtemps le maître de la Convention (^). Et un membre d'ajouter : « Ah! qu'un tyran est dur à abattre » ! Ce membre , c'est Fréron, le bourreau de Toulon et de Marseille, l'affreux maniaque à qui, un jour, il prit fantaisie d'appeler Sans nom la vieille cité

(•) Histoire parlementaire, t. XXXIV, p. 34.

(2) Il est assez remarquable que dans son projet de procès-verbal. Charles Duval n'a pas osé donner place k son exclamation dérisoire. Charles Duval rédigeait le Républicain ^ journal des hommes libres. M, Michelet, dit de Charles Duval : « Violent journaliste, supprimé par Robespierre. » Où M. Michelet a-t-il piis cela ? Commencé le 4 no- ▼embre 1792, le Journal des hommes libres se continua sans interruption jusqu'au 28 germinal de l'an VI (15 avril 1798), pour paraître ensuite sous diverses dénominations jusqu'au 27 fructidor an VIÏl. Après le coup dÉtat de Brumaire, Charles Duval ne manqua pas d'offrir ses services au général Bonaparte, et il fut casé comme chef de bureau dans l'administration des Droits réunis.

LES DÉCRETS D' ACCUSATION ET d'aRRESTATION 295*

phocéenne, et qui demain réclamera la destruction de THôtel de Ville de Paris. Le président met enfin aux voix l'arrestation des deux frères; elle est décrétée au milieu d'applaudissements furieux et de cris sauvages. Les accusateurs de Jésus n'avaient pas témoigné une joie plus féroce au jugement de Pilate.

En ce moment, la salle retentit des cris de Vive la liberté/ Vive la République/ « La République 1 dit amèrement Robespierre, elle est perdue, car les brigands triomphent )>. Ahl sombre et terrible prophétie! comme elle se trouvera accomplie à la lettre! Oui, les brigands triomphent, car les vainqueurs dans cette journée fatale, ce sont les Pouché, les Tallien, les Rovère, les Dumont, les Bourdon (de TOise), les Préron, les Courtois, tout ce que la démocratie, dans ses bas -fonds, contenait de plus impur. Oui, les brigands triomphent, car Robespierre et ses amis vont être assassinés traîtreusement pour avoir voulu réconcilier la Révolution avec la justice ; car avec eux va, pour bien longtemps, disparaître la cause populaire; car sur leur échafaud sanglant se cimentera la monstrueuse alliance de tous les véreux de la démocratie avec tous les royalistes déguisés de l'Assemblée et tous les tartufes de mQdération.

Cependant Louchet reprend la parole pour déclarer qu en votant l'arrestation des deux Robespierre, on avait entendu voter également celle de Saint-Just et de Çouthon. Quand les Girondins s'étaient trouvés proscrits, lorsque Danton et ses amis avaient été livrés au tribunal révolutionnaire, nul des leurs ne s'était levé pour réclamer hautement sa part d^ostracisme. Le dévouement. d'Augustin Robespierre, de ce magnanime jeune homme qui, suivant l'expression très vraie d'un poète de nos jours.

Environnait d'amour son formidable aîné,

peut paraître tout naturel; mais voici que tout à coup se lève à son tour un des plus jeunes membres de TAssem-

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blée, Philippe Le Bas, le doux et héroïque compagnon de Saint-Just.

£n vain quelques-uns de ses collègues le retiennent par les pans de son habit et veulent le contraindre à se rasseoir, il résiste à tous leurs efforts, et, d'une voix retentissante : « Je ne veux pas partager Topprobrede ce décret! je demande aussi rarrestation ». Tout ce que le monde contient de séductions et de bonheurs réels, avons-nous dit autre part ('), attachait ce jeiuie homme à Texistence. Une femme adorée, un fils de quelques semaines à peine, quoi de plus propre à glisser dans le cœurdeThomme le désir immodéré de vivre? S*immoler, n\r6t-ce pas en même temps immoler, pour ainsi dire, le cher petit être dont on est appelé à devenir le guide et lappui? Le Bas n'hésita pas un instant à sacrifier toutes ses affections à ce que sa conscience lui montra comme le devoir et Thonneur mêmes. Il n'y a point en faveur de Robespierre de plaidoirie plus saisissante que ce sacrifice sublime. Un certain nombre de membres se regardent indécis, consternés; je ne sais qu'elle pudeur semble les arrêter au moment de livrer cette nouvelle victime; mais les passions mauvaises l'emportent, et Le Bas est jeté comme les autres en proie aux assassins.

Fréron peut maintenant insulter bravement les vaincus. Mais que dit-il? Ce n*est plus Robespierre seul qui aspire à la dictature. A Ten croire, Maximilien devait former avec Gouthon et Saint-Just un triumvirat qui eût rappelé les proscriptions sanglantes de Sylla ; et cinq ou six cadavres de Conventionnels étaient destinés à servir de degrés à Gouthon pour monter au trône. « Oui, je voulais arriver au trône », dit avec le sourire du mépris, Tintègre ami de Robespierre. On ne sait en vérité ce qu'on doit admirer le plus, des inepties, des mensonges, ou des contradictions de ces misérables Thermidoriens.

(*) Voyez notre Histob*e de Saint-Just.

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