LA DERNIÈRE CHARRETTE
heure, les conjurés étaient vainqueurs k la Convention, et "rien n'était plus facile aux comités, s'ils avaient été réellement animés de cette modération dont ils se sont targués depuis, d'empêcher l'exécution et de suspendre au moins pour un jour cette Terreur dont, la veille, Robespierre avait dénoncé les excès ; mais ils n*y songèrent pas un instant, tellement peu ils avaient l'idée de briser Téchafaud. La dernière charrette ! quelle mystification I Ah I bien souvent encore il portera sa proie à la guillotine, le hideux tombereau ! Seulement ce ne seront plus des ennemis de la Révolution, ce seront des patriotes, coupables d'avoir trop aimé la République, que plus d'une fois ' la réaction jettera en pâture au bourreau.
Une chose rendait incertaine la victoire des conjurés ' malgré la force énorme que leur donnait l'appui légal de ■ la Convention, c'était l'amitié bien connue du général Hanriot pour Robespierre. Aussi s'était-on empressé de ' le décréter d'arrestation un des premiers. Si la force armée parisienne demeurait fidèle à son chef, la cause de la justice l'emportait infailliblement. Malheureusement la division se mit, dès la première heure, dans la garde nationale et dans l'armée de Paris, en dépit des eff'orts d'Hanriot. On a beaucoup récriminé contre cet infortuné général ; personne n'a été plus que lui victime de l'injustice et de la calomnie. Tous les partis semblent s'être donné le mot pour le sacrifier^), et per8onne,avantnou?, n'avait songé à fouiller un peu profondément dans la vie de cet homme pour le présenter sous son vrai jour. Il est
(*) M. Miclielet en fait un ivrogne el un bravache. (Histoire de la Révolution, t. VII, p. 467.) Voilà qui est bientôt dit; mais où cet historien a-t-il puisé ses renseignements? Evidemment dans les écrits calomnieux émanés du paili thermido-girondin. Quelle étrange idée M. Michelet s'est-il donc faite des liommcs de la Révolution, de croire qu'ils avaient investi du commandement général de l'armc'e parisiciuie « un ivrogne et un bravache » ? Voilà, il faut l'avouer, une histoire singulièrement républicaine.
temp» d*en finir avec cette ivresse légendaire dont on Ti gratifié et qui vaut le fameux verre de sang de M"* de Sombreuil. Peut-être Hanriot manqua-t-il du coup d*œil, de la promptitude d*esprit, de la décision, eni mot des qualités d*un grand militaire, qui eussent été nécessaires dans une pareille journée, mais le dévouement ne lui fit pas un instant défaut.
A la nouvelle de Tarrestation des cinq députés, il mooU résolument à cheval avec ses aides de camp, pritks ordres de la Commune, fit appel au patriotisme du canonniers, convoqua la première légion tout entière, et quatre cents hommes de chacune des autres légions, donm Tordre à toute la gendarmerie de se porter à la Maison commune, prescrivit à la commission des poudres et de TArsenal de ne rien délivrer sans Tordre exprès du mûie ou du conseil général, convoqua tous les citoyens datf leurs arrondissements respectifs en les invitant à attendit les décisions de la Commune, installa une réserve de deux cents hommes à THÔtel de Viiie pour se tenir àli disposition des magistrats du peuple, fit battre partoutla générale et envoya des gendarmes fermer les barrières; tout cela en moins d'une heure (*). Il faut lire les ordres dict«*s par Hanriot ou écrits de sa main dans cette journée du 9 Thermidor, et qui ont été conservés, pour se former une idée exacte de Ténergie et de Tactivité déployée par ce général (^).
Suivi de quelques aides de camp et d'une très faible escorte, il se dirigea rapidement vers les Tuileries afin df ,
^1) On ne saurait, à cet ogard, mieux rendre justice à Hanriot quf Courtois ne Ta fait involontairement, et pour le décrier bien entendn. dans son rapport sur les événements du 9 Thermidor (p. 60 et suiv.l
(2) Voy. les ordres divei-s insérés par Courtois dans son rapport snr les événements de Thermidor, sous les numéros VII*, VII^ VIII II X, XXII, XXIII, XXIV, XXV, XXVI et XXVU, et qui se ti-ouvent en originaux et en copies, soit aux Archives, soit dans la collection Beuchot.
l'arrestation d'hanhiot 307
délivrer les députés détenus au comité de Sûreté générale sous la garde de quelques gendarmes. Ayant rencontré, dans les environs du Palais-Royal, le député Merlin (de Thionville), dont le nom avait été prononcé à la Commune comme étant celui d'un des conjurés, il se saisit de lui et le confina au poste du jardin Égalité. Jusqu'à ce moment de la journée, Merlin n'avait joué aucun rôle actif, attendant Tissue des événements pour se déclarer. En se voyant arrêté, il protesta très hautement, assuret-pn, de son attachement à Robespierre et de son mépris pour les conjurés (^). La nuit venue, il tiendra un tout autre langage, mais à une heure où la cause de la Commune se trouvera bien compromise.
Cependant Hanriot avait poursuivi sa course. Arrivé au comité de Sûreté générale, il y pénétra avec ses aides de camp, laissant son escorte à la porte. Ce fut un tort, il compta trop sur son influence personnelle et sur la déférence des soldats pour leur général. Robespierre et ses amis se trouvaient encore au comité. Il engagea vivement Hanriot à ne pas user de violence. « Laissez-moi aller au tribunal, dit il, je saurai bien me défendre » (*). Néanmoins Hanriot persista à vouloir emmener les prisonniers ; mais il trouva dans les hommes qui gardaient le poste du comité de Sûreté générale une résistance inattendue. Des grenadiers de la Convention, aidés d'une demi-douzaine de gendarmes de la 29* division, se jetèrent sur le général et ses aides de camp et les garrottèrent à l'aide de grosses cordes (^). Les députés furent transférés dans la salle du
(*) C'est ce qu'a raconté Léonard Gallois, comme le tenant d'une personne témoin de l'arrestation de Merlin (de Thionville). La conduite équivoque de ce député dans la journée du 9 Thermidor rend d'ailleurs ce fait fort vraisemblable. Voy. Histoire de la Convention, par Léonard Gallois, t. VII, p. 267.
(2) Léonard Gallois, Histoire de la Convention, t. VII, p. 268.
(3) Nous empruntons notre récit à la déposition fort désintéressée d'un des aides de camp du général Hanriot, nommé Ulrik, déposition
'M)H TlIKRlIlDOn
sei^rolarial, où on leur servit à diner, et bientôt après, enlR six cl sopt heures, on les conduisit dans différentes prisons. Maxiinilien fut mené au Luxembourg, son frère à Saint Lazare d'abord, puis à la Force, Le Bas à la Concier gcrie (V. Coulhon h la Bourbe, et Saint-Just aux Écossais. Nous verrons tout à Theure comment le premier fut refu!< par W roncierge de la maison du Luxeuiboui^ et comraeiil siî-i aiiii>se trouvèrent successivement délivrés.
r;iil«* II' 10 lliiTiitidor à l:i WHtioii «les GrarUfiers. (Vov. pièce XX^l •À l:i siiili» <lii rap|Mii1 iK» Cfiuilois sur los t'vôiKMiKMits duDThermiler p. 1*21». Il y a sur l'amstatioii du K«'*ii('*i'«ii Haiiriot une autre vdN< irapiV*s l.-i({ii(>lk> il aurait t»té arrètô me S.'ii ut- Honore*, piir des i^ ilamM»s<l<' s;i pmpie tsioi-to, sur la simple iiivit^ition de Coui-toU'jâ d'uiir fiMi^trc <ruii r(>stauraiit où il dînait, leur aurait orié « <it?^ manière la plus riuT^ique, d'airèler oe conspirateur ». Cette vei?ia adoi •(('•«> P'**' '•* plujKirt di»s historiens, i?sl tout à fait inadmisiWfl)'alM)rd olli* «-st de Couilois 'voy. p. (r) de son rapïK)rt^; ensuite* ♦»st forinellein«'nt contiiNlite par le réeit que Merlin ''de Thionville t de l'arrestation d'Ifaïu'iot à la séance du soir (pix»cès- verbal deChaiis Du val, p. '27, : et par un dos collèKues de Couiiois, eité par CourW lui-iTi«^ine, par le dr-pulé Hohin, «lui déclare que Courtois courut ï« Palais-Kjialité pour inviter la force armée à marcher sur H;iii:i' note de la p. (i<> «lans le s(;conil rai)port de Cou!•lois^. La wRi rt'snllaiil di» la (h'iiosition d'Ulrik est la stMde qui soit confornif ' ' véril*' des faits. • Voy. aussi celte <l«''|>osition «lans les Papiers iiiM^' 1. III, p. .'{07. Voici •railloui's une déclaration enfouie jusqu à o'jt'^ dans les tartoMs tU^ Arc/iires^ o\ (pii ajoute encore plus de poids al vei-sioii (pie nous avons adoptiV, c'est celle iln citoyen Jeannelio. l""j;adi(M' de gendarmerie, commandant le posttî du comit*» de SûMr îiénérale, on avaient été consii^^nés les cincj députés décrétés d'anH" lion: « Vei-s cinq heures, Ilanriot avec s(»s aidt^ de camp sal«ivi^j main, rirtnn'nt pour les réclamer, forçant postes et consignes, r'iemandant Kobespierie. Un autre député est entré dans notre Sitlle. i monté sur la table, a ordonné de mettre la pointe de nos sabn^s suricorps d'Ilani'iot et de lui attacher les pieds et les mains. Ce qui H fait ave<' exactitude, ainsi ((u'à ses aides de camp » Archivi^ F 7, li-l.
(') D'après le récit de Courtois, Le Bas a (Hé conduit à la Comitri^erie (p. ()7). Il aurait été mcMié à la Forc<» suivant M"™» Le Bas.