Scène VI
FABIENNE, LABUSSIÈRE, MARTLIL
Labussière. — Nous avons dépisté les curieux !
Fabienne, prenant la main gauche de Labussière. — Et je
ne vous ai pas encore remercié, vous qui m'avez arrachée à un si grand péril.
Labussière. — Sans difficulté !... Avouez-le !
Il gagne sa place k gauche de la table, et, debout, verse du lait dans sa tasse.
Martial. — Mais, enfin, par quel secret ? Car qu'est-ce que cette carte qui a produit un si merveilleux efJFet ?
Labussière, buvant une gorgée de lait — Ma carte tricolore ?
Martial. — Oui.
Labussière. — Si je vous la montre, me promettez-vous de ne pas avoir trop peur ?
Même ieu.
Fabienne. — Peur de vous ?
Labussière. — Eh ! oui.
Martml. — Quelle plaisanterie ?
Labussière. — Alors, tenez-vous bien ! (ii lui présente sa carte.) Et lis tOUt haut !
Martial, lisant. — « République française. Comité de Salut public... Charles Hippolyte, employé, bureau des détenus. » Charles Hippolyte ?
Labussière. — Moi !
Martial. — Toi ?
Fabienne. — Oh !
Labussière, tranquillement. — Quand je vous l'ai dit que vous alliez frémir !
Martial. — Est-ce possible ?
Labussière. — Tu vois.
Martial. — Mais enfin, comment es-tu là ?
Labussière, s'asseyant, et déjeunant pendant ce qui suit.
-- Apres mon aventure chez Mareux, j'étais en quête d'un métier provisoire, car il fallait vivre ! Un jeune auteur dramatique qui fréquente nos coulisses, Guilbcrt Pixérécourt, employé au secrétariat du Comité de Salut public me dit : 4 je verrai Fabien Pillet, directeur du bureau des détenus. Un de ses employés est mort, je lui parlerai de toi.» Et, deux jours après sous le nom de Charles, j'étais installé dans le cabinet de Pillet à titre de commis enregistreur. Un asile dans la caverne même du monstre qui s'apprêtait à me' dévorer et où l'on pouvait d'autant moins me soupçonner que, m'inspirant de mon dernier rôle chez Mareux : le Désespoir de Jocrisse, j'ai pris le masque d un mais affligé d'un embarras de la langue et ne SUIS plus connu dans les bureaux que sous le nom de « l'ahuri », ou de Cha-a-arles, le bébé... bégayeur.
L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE
Martial. — Mais commis enregistreur... de quoi ?
Labussière. — Des dossiers ! Tout détenu des quarante et une prisons révolutionnaires de Paris a son dossier contenant les pièces dites accusatrices. La commission populaire siégeant au Louvre, d'accord avec le bureau de police générale, dresse la liste de ceux qui doivent être mis en jugement et l'expédie avec leurs dossiers à Fouquier-Tmville qui règle ses fournées en conséquence.
Martial. — Et ta fonction, à toi ?...
Labusseère. — Est de classer les dossiers par ordre alphabétique et, quand l'employé de la commission populaire se présente avec la liste des détenus qui vont être appelés au tribunal, de lui remettre les pièces concernant ce§ malheureux.
Silence embarrassé de Martial et Fabienne qui se regardent.
Martial. — Et tu as accepté cet affreux emploi ?
Labussière, tranquuiement. — Sans lequel, avoue-le, nous ne serions pas ici tous les trois à déjeuner tranquillement.
Martial. — Dieu me garde d'être ingrat ; mais ce qui me passe c'est que toi, Labussière, qui tout à 1 heure encore n'avait pas assez d'indignation pour ce régime atroce, tu te condamnes, même dans l'intérêt de ton salut, à être l'un des rouages de cette effroyable machine à tuer !
Labussière, à Fabienne. — Et c'est aussi votre
avis, n'est-ce pas ? (Elle ne répond que par un geste embarrassé.) Allons, je vois bien qu'il faut tout vous dire sous peine de passer pour un buveur de sang, (ii vide sa tasse et la dépose.) Aussi bien, pourquoi VOUS tairais-je la vérité ?... La voici donc ! Outre les dossiers des détenus, j'ai sous ma garde ceux des dénoncés qui se cachent ou sont en fuite. Avais-je été signalé par mon algarade ?... Je l'ignorais... mais, dans ce cas, mon dossier était là sûrement, avec les autres, et j'avais tout intérêt à le détruire pour me faire oublier. Seulement cette destruction n était possible que si j'acceptais la place offerte : ce que ]e fis dans un intérêt tout personnel.
Martial. — Soit ! Je comprends cela. Mais ensuite ?
Labussière. — Patience donc ! Une heure après mon installation, j'étais fixé ! Rien à mon nom, donc pas de dénonciation. Et, tout à la satisfaction de cette découverte, je cherchais déjà quelque expédient pour me démettre de mes répugnantes fonctions, quand l'huissier du bureau de police générale entre, une liste à la main et me dit : « Prépare ces dossiers pour le tribunal, je repasserai dans une heure. » Il sort, après avoir déposé sur ma table la liste des détenus qui vont être appelés en jugement... Je lis... Des noms inconnus pour la plupart : un seul me frappe : « Jean-Pierre Florian ! »
Martial. — Celui des fables ?
Labussière. — Oui ! Je le connaissais pour avoir joué au théâtre italien deux de ses arlequinades... Accuser, condamner cet honnête, cet excellent homme ! Après avoir rassemblé les autres dossiers, je feuilletais le sien !... Quel amas de calomnies, d'insanités enfantées par la sottise, l'ingratitude. Le témoignage le plus ignoble était la lettre d'un misérable que Florian avait sauvé de la prison. Indigné, brusquement je la déchire et la jette au feu ! Nous étions en hiver !... Le papier flambe et je me dis : Bah ! pourquoi pas le reste aussi ?... Etç ma foi, je brûle tout.
Il s es\ levé en éloignant la chaise de la table.
Martial. — Ah ! bien, cela !
Labussière. — L'huissier reparaît... Cest le moment de faire appel au comédien. Je joue l'empressé, l'essoufflé, le désolé ! Avec un flux de paroles qui l'étourdissent, je déclare que j'ai fouillé partout, partout et que le dossier Florian est introuvable ! Mon prédécesseur, mort subitement, a laissé le bureau dans un désordre !... C'est à devenir fou ! Je m'arrache les cheveux et j'ai tellement l'air d'un idiot qu'il éclate de rire et se retire en me disant : < Allons, (rest bon, imbécile, pour aujourd'hui on se passera de celui-là !» et je tombe épuisé, mais ravi d'avoir si bien exécuté pour un autre ce que j'avais comploté pour moi seul.
Il se rapproche de Fabienne devant la table. Martial, debout, passant au'dessus de Labussière et redescendant à gauche. — Ah ! mon bon Labussière... Alors ?...
Labussière, entre Martial debout et Fabienne assise. —
Alors j'ai pensé : Quoi ! c'est si simple que cela ! Je supprime ce dossier, Fouquier ne peut pas dresser l'acte d'accusation et c'est du temps gagné pour la victime ! Mais aujourd'hui, tout est là, gagner du temps ! Ce que j'ai fait pour un, je le puis pour d'autres !... Mon devoir n'est plus de partir !... Je reste et je récidive ! Avouez que c'était bien appétissant !
Martial. — Certes !
Labussière — Et, timidement d'abord, choisissant les noms ami», supprimant les pièces les plus compromettantes, puis, cachant les dossiers, enfin, les détruisant et renouvelant pour M™« de Custine, de Buff on, de Lafayette, et pour une camarade, la Montansier, ce que j'avais fait pour Florian, invoquant toujours le désordre et toujours avec succ^, enhardi par l'habitude et l'impunité, en moins de trois semaines, j'avais déjà détruit vingt, trente, quarante dossiers...
Martial. — Par le feu !
Labussière, se rasseyant sur sa chaise. — Ah ! non !... l'odeur du papier brûlé m'aurait trahi. (Martial
s'assied sur le fauteuil à gauche.) Je mets SOUS clef, dans
le tiroir de mon secrétaire, les pièces à détruire et je pars tranquillement, les mains vides, à la sortie des bureaux où la surveillance est plus active. Vers minuit, une heure du matin, je retourne aux Tuileries. Mon bureau est au deuxième étage du pavillon de Flore, autrement dit de l'Egalité. Toute la nuit, les portes du palais sont ouvertes. Grâce à ma carte d'employé, je passe sans difficulté. Sous prétexte d'un oubli, d'un travail attardé, je trouve la clef du bureau, sous un paillasson, à une place convenue avec Fabien Pillet et Pierre, notre garçon de bureau, j'entre à tâtons, j'extrais les papiers de mon tiroir, je les fais tremper dans ma cuvette où je les pétris, les triture et les mets en pâte. Après quoi je les tords en pelotes dont je bourre mes poches et je sors. Cest ici que le danger commence. Le Comité de Salut public siège à quelques pas de mon bureau et il y a séance deux fois par jour, à onze heures du matin, avant celle de la Convention, et le soir, de neuf... dix heures, jusqu'à deux ou trois heures du matin. Je puis rencontrer dans l'escalier, dans un couloir, quelques membres du Comité, à qui ma présence à pareille heure paraîtrait à bon droit suspecte. Je vais donc à pas de loup, rasant les murs, l'oreille au guet et quelquefois, blotti dans l'ombre et voyant passer Herman ou Fouquier-Tinville, la tête haute, j'ai souri à la pensée que, de nous trois, c'était moi qui semblais le malfaiteur!... Une fois le guichet franchi.
TT
je suis sauvé. Je rentre chez moi, je dors, puis, de bon matin, accompagné du brave petit Lupin, notre saute-ruisseau, mon seul confident, je vais à la rivière, en quelque endroit écarté où, sous mine de me baigner ou de pêcher, j'émiette dans l'eau toute ma procédure qui s'en va doucement à la dérive ! Et, comme bon républicain, à chaq[ue dossier détruit, il me semble que je suis un fils pieux qui épargne une mauvaise action à sa mère.
Mabtial, vivement debout — Alors, ce matin ?...
Labussière. — Huit aristocrates à la Seine d'un seul coup ! Comme Carrier ! Mes petites noyades !
Martial, allant à lui, et lui serrant la main. — Ah ! mon
ami !
Fabienne. — Ah ! monsieur, que c'est bien !
Martial. — Et tu en as détruit de ces dossiers ?
Labussière. — Des centaines dont le tour n'est pas encore venu, trois cents et quelques réclamés par le tribunal, entre autres ceux de la Comédie-Française : Fleury, d'Azincourt, La Rochelle, Saint-Prix, Vanhove, les sœurs Contât, Devienne, Lange, Mézeray, Raucourt, et cœtera..,
Martial. — Mais c'est admirable !
Labussière. — Oh ! ma foi !... Je n'y ai pas grand mérite, n'ayant plus peur !... On se passionne pour ces choses-là, à cause du danger même ; comme les dompteurs avec leurs bêtes fauves. Je dompte les fauves ! Et puis, j'ai toujours eu le goût de la mystification. Mystifier l'échafaud, tu m avoueras que ce n'est pas banal. J'y ai pris goût et maintenant cela me gênerait beaucoup d y renoncer.
Fabienne. — Vous allez voir que c'est de l'égoïsme.
Martial. — En somme, à ce jeu-là, tu joues ta vie tous les jours.
Labussière. — Comme toi, soldat !
Martial. — Oh ! ce n'est pas la même chose !
Labussière. — Exactement !
Fabienne. — Et personne n'a rien vu, rien soupçonné ?
Labussière. — Personne que Fabien Pillet qui se fait mon complice, le brave garçon, en fermant les yeux... (Il se lève.) Toutefois, ailleurs, l'attention est éveillée et quelqu'un qui trouve que, décidément, le désordre est trop grand dans mon bureau, c'est le chef de la police générale. Héron.
Fabienne. — Héron ?
Labussière. — Vous le connaissez ?
Fabienne. — François Héron, ancien fourrier des écuries d'Artois !
TiABUSSiÈRE, inquiet. — Et ami de Marat, espion de Robespierre, familier de Fouquier-Tin ville... Bon Dieu ! Quel rapport entre vous et ce misérable ?
Fabienne. — Ha épousé, avant la Révolution, une femme de Saint-Malo au service de ma mère, qui avait fourni au nouveau ménage les moyens de s'établir. A la mort de votre cousine, ma première pensée a été de m'adresser à cette femme, ignorant ce qu'est devenu son mari.
Labussière, dont l'inquiétude redouble. — Et VOUS êtes allée chez lui ?...
Fabienne, se levant. — Oui ! 8a femme était sortie. J'ai dit mon nom. Introduite près du mari, je l'ai trouvé à table, un peu gris, à ce qu'il m'a semblé.
Labussière, anxieux. — Toujours... Alors ?
Fabienne. — Alors, éclatant de rire à ma vue : «Ah ! ah ! c'est toi, petite ! Les rôles sont changés, ma belle, et tu seras peut-être bien heureuse, à présent, de cirer les souliers de ma femme. » Glacée par cet
accueil, je ne savais que répondre. Il se lève et fait mine de m'attirer à lui... Je le repousse, il trébuche et tombe en appelant à l'aide et je gagne la rue, où je suis hors d'attemte avant qu'il soit a ma poursuite.
Labussière. — Mais c'est effrayant ce que vous m'apprenez là ! Vous ignorez la suite ?
Majitial. — Et quoi ?
Labussière. — Cest que vous êtes venue pour assassiner Héron !
Fabienne. — Moi !
Labussière. — H n'a pas manqué une si belle occasion de se poser en martyr et j'ai lu, je ne sais où, qu'une Vendéenne s'était présentée chez Héron attablé et, s'armant d'un couteau, avait tenté de le frapper.
Fabienne. — Quelle indignité !
Labussière. — Martial a-t-il prononcé votre nom, tantôt, devant cet agent ?
Martial. — Rien que celui de Fabienne.
Labussière. — C est encore trop... Pourvoyeur est un agent de la commission populaire. S'il fait son rapport et vous nomme, Héron est sur vos traces ! Vous portiez ce vêtement en allant chez lui ?
Fabienne. — Le même !
Labussière. — Encore un signalement ! (ii reporte sa
chaise à gauche, devant la table, et va tirer le cordon de sonnette, audessus de la chaise à droite de Talcôve. Martial le suit. Fabienne gagne
la gauche.) Ah ! ceci est plus sérieux que l'aventure de ce matin.
Martial. — Tu crois que Héron l'a dénoncée ?
Labussière, redescendant à droite. — Si je le crois !... Il a fait exécuter FoUope, son propriétaire, qui avait l'audace de réclamer ses termes !... et a tenté d'impliquer sa femme dans une prétendue conspiration de Saint-Malo, pour se débarrasser d'elle... Voilà l'homme ! (a Fabienne.) Vous ne seriez plus de ce monde s'il avait su où vous prendre !