‹ Thermidor; drame historique en quatre actesChapitre 13 sur 36 · Scène VHI · texte numérisé non relu

Scène VHI

MARTIAL. LABUSSIÈRE

Martial, sur le seuil de la porte, suit des yeux trstement Fabienne qui disparaît. Silence.

Labussière. — Qu'as-tu à la regarder de la sorte ?

Martial. — Comme elle me quitte !... Pas un mot, pas un regard... (Môme jeu.) N'as-tu pas vu avec quelle froideur sa main se détachait de la mienne ?

Labussière. — Oh ! mon Dieu, la pauvre enfant, elle est inquiète de tout ce qu'elle vient d'entendre.

Martlal. — Non ; l'inquiétude n'y est pour rien.

Je ne la reconnais plus.dl redescend d'un pas vers la table.) Il

y a quelque chose en elle d'inexplicable. Ce n'est plus la même femme, ma Fabienne d'autrefois... Ah ! si tu l'avais vue, à mon départ pour l'armée !... Ce jourlà aussi, elle avait bien des raisons de trembler pour elle et pour moi ; mais quelle tendresse dans ses craintes ! Et qu'elle avait peine à s'arracher de mes bras !

Labussière, allant à lui. — Mais elle s'y est jetée dans tes bras, ce matin même, et j'entends encore son cri de joie !

Mar-hal. — Celui de la peur ! La femme en péril qui trouve un défenseur et se cramponne à lui.

Labussière. — Ingrat !

Mar-hal. — Et, quand cette mégère me forçait à l'embrasser, se dérobait-elle assez à ce baiser-là ? Ses mains, son corps, ses lèvres, son âme, tout se refusait à moi ! Et ces larmes subites ?... Pourquoi ces larmes?

Labussière. — Une fille honnête... devant tout ce monde !

Martul. — Non, tu auras beau dire... il y a entre elle et moi...

Il descend à gauche de la table.

Labussière, le suivant. — ...Il y a moi, parbleu, dont la présence l'intimide ! Allons, tu es fou! (Martial s'assied dans le fauteuil à gauche, regardant la porte par où est sortie Fabienne.) Laissons cela et parlons sérieusement. Tu comptais partir demain ?

Martial. — Oui.

Labussière. — Mais rien ne t'empêche d'avancer ton départ ?

Martial. — Rien.

Labussière. — Alors, pars ce soir !

Martial. — Pourquoi ?

Labussière. — Parce que Paris ne vaut rien pour toi et surtout pour elle. (Martial le regarde.) Nul ne saurait dire si le départ sera possible demain. Tu ignores ce qui s'est passé hier à la Convention.

Martial. — Oui, je battais encore les rues à la recherche de Fabienne. Et puis ces intrigues politiques, qui n'aboutissent jamais qu'à des têtes coupées, me révoltent... Je n'y comprends rien.

Labussière. — Je t'expUquerai cela... Tiens seulement pour assuré qu'à la Convention, tantôt, la lutte sera formidable et qu'il y a tout profit à quitter Paris avant la fin de la séance.

Il se détache de Martial vers la droite.

Martul. — Mais elle ?

Labussière. — Fabienne ?

Martial. — Oui !

Labussière, devant u table. — Eh bien, elle part avec toi, parbleu ! Ta femme. C'est tout naturel. Tu l'épouseras à Bruxelles ! J'avais pensé d'abord à vous marier cet après-midi, mais il faudrait dire son nom.

Martial, debout. — C'est la dénoncer.

Labussière. — Justement. Tu vas trouver Carnot à onze heures. La séance est à midi et il faut à tout prix le voir avant. Tu lui expliques la situation. Il te fait délivrer un passeport pour toi et ta femme, la citoyenne Hugon. Pas d'autre nom, surtout !

Martial, allant à Ubussière. — Ah ! certes !

Labussière. — Pourvoyeur t'a vu avec cet uniforme, as-tu quelque habit de ville ?

Martial. — Oui.

Labussière. — Mets-le, pour plus de sûreté, et viens me prendre à mon bureau. J'aurai déjà retenu vos deux places à la diligence de Lille, rue des Victoires. Nous passons à ton auberge, où tu prends ta valise. Nous venons ici dîner en famille, j'aurai dépêché Lupin d'avance avec les vivres. C'est moi qui vous invite. Et, à trois heures, munis de vos papiers en règle, vous montez tranquillement en diligence avant que les barrières soient fermées, que l'on batte la générale et qu'on s'égorge dans les rues !

Martial. — Tu crois à cela !

Labussière. — Absolument ! La nuit sera terrible!

Martial. — Mais... tout cela suppose...

Labussière. — Quoi ?

Martul. — Son consentement à elle.

Labussière. — A ce départ avec toi ?

Martlal. — Et au mariage.

Labussière. — Tu en doutes ?

Martial. — Ah ! que sais- je à présent ?

Labussière. — Ah çà ! voyons, décidément, t'aime-t-elle, oui ou non ?

Martial, -r- Je n'en sais rien... son attitude est si étrange.

Labussière. — Enfin, il a bien été question de mariage entre voits ?

Martial. — Quelle demande !

Labussière. — Eh bien, alors !

Martial. — Oui, mais depuis !... Et ce départ improvisé à la minute !... En brusquant ainsi les choses, j'ai peur de tout compromettre !

Labussière. — Risque-le, pourtant, plutôt que ta vie ou la sienne.

Martial. — Ah ! sûrement.

Labussièrë. — Allons, voyons, mon commandant !... Figure- toi que tu es à Fleurus et enlève-moi ça au pas de charge.

Martial. — Oui, oui, à la hussarde !... Avec elle... tu rêves !...

Labussièrë. — Soit ! Redevenons sérieux et dislui ceci de ma part, c'est mon dernier mot : ce soir la diligence, ou demain la charrette.

Jacqueline ouvre la porte du fond.

Martial. — Tais-toi ! I^a voici !

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