Scène III LABUSSIÈRE, MARTIAL
Martial, dans le corridor, de loin, à Pierre qui s'éloigne, sans voir
Ubussière. — Pardou, le citoyen Labussière ? Pierre, se sauvant — Labussière ! Connais pas !
Il disparaît LaBUSSIÂRE, qui s'est levé vivement déposant ses lunettes sur
la table. — C'est ici ! Entre ! entre !...
Il va fermer la porte de gauche, puis celle de droite.
Martial. — Je suis en retard ; mais j'ai eu bien du mal à te trouver dans ces corridors mal éclairés par des quinquets, où je n'ai vu personne pour me renseigner.
Il descend à droite et pose son chapeau sur la chaise. LABUSSlàRE, redescendant à lui. — Oui, ils SOnt tOUS
à la séance ! Eh bien ?
Martial, gaiement — Eh bien, mon bon Labussière, c'est fait !
Labussière, joyeux. — Elle consent ?
Martial. — Elle consent !
Labussiâre. — Quand je te le disais!...
Martial. — Et sa réserve, sa froideur : tout s'explique !... Me croyant mort, elle avait prononcé ses vœux.
Labussière. — Ah !
Martial. — Aussi, je n'ai pas triomphé sans combat !... Mais enfin, elle est à moi, mon ami, et si dévouée, si tendre, si...
Labussière, l'interrompant — Oui, oui, et vous partez !... Cest l'important !... J'ai vos places... Et le citoyen Camot ?
Martial. — Je le quitté !
Labussière. — Le passeport ?
Martial. — Le voici !
Labussière, après avoir examiné le passeport en silence.
— Parfait !... (ii le lui rend.) J'ai envoyé Lupin rue Beautreillis, porter notre dîner. Mais il ne peut plus tarder. Je l'attends, ne pouvant pas m' éloigner avant la remise de ces dossiers à l'huissier du bureau de police, Marteau, qui doit venir les prendre tout à l'heure.
(Il passe devant la table et frappe sur les dossiers déposés vers la gauche.)
Maintenant, voici de la bière ; rafraîchis-toi, (ii vcree de la bière dans un verre.) pendant que j'achève mon horrible besogne.
Il remonte et va au marchepied qu'il fait rouler devant le casier.
Martial, après avoir repris son chapeau, regardant autour de lui
et passant devant la table. — Ah ! Oui. Ce SOnt les dossiers
de tous ces malheureux ?
Labussière. — Mes registres mortuaires !... Et
cette chambre encore, (II lui montre cclle de gauche, troisième
plan.) qui est pleine, (ii ouvre la porte.) L'ancienne lingerie de Marie- Antoinette î...
Martial, regardant dans la pièce. — Bon Dieu ! Combien donc y en a-t-il ?
Labussière, il referme la porte et retourne au marchepied, tandis que Martial pose son chapeau sur le coin de la cheminée. — Des
centaines!... détenus et dénoncés. Tu penses bien que mon premier soin a êtè de chercher parmi ces
^ILLUSTRATION THÉÂTRALE
dossiers celui de Fabienne. J'ai trouvé trois dossiers au nom de Coûteux ou Lecoulteux. (ii indique le
casier à droite de la scène.) Mais pas le sien. Martial, avec joie, allant à la table, — Ah !
Labussière. — Ce qui ne laisse pas d'être rassurant !
11 prend une liste sur la table et monte sur le marchepied pendant
ce qui suit, cherche dans les cases du fond, tout en parlant, les
dossiers désignés, qu'il place sur ceux qui sont déjà sur la table.
Martial, après avoir pris le verre de bière, regard«int le dernier
dossier placé sur le tas, tout en buvant. — Quels SOnt ces
timbres ?
IjABUSSIÊre. — Ceux de la commission populaire et du Comité de Sûreté générale.
Martial, même jeu. — Et ces notes ?
Labussière, allant et venant, déplaçant le marchepied pour monter dessus et faire ses recherches. — Les conclusions du
Comité, le renvoi au tribunal.
Martial. — Et tous condamnés d'avance ?
Labussière. — Ou presque tous. Kt, si tu veux savoir pour quels crimes, lis la note inscrite sur la couverture.
Il continue S€S recherches.
Martial, déposant son verre et lisant sxir la couverture du dossier.
— « Auberval Alexandre, soixante-dix ans. Ci-devant baron et maréchal de camp. Intrigant ; doux cent mille livres de revenus. Blâme Tes sans-culottes d'abandonner leur état pour se mêler de politique. * Et c'est pour cela ?...
Labussière, qui pendant cette lecture est descendu du marchepied qu'il a poussé vers la gauche et jetant un dossier sur la table. —
Oui !... Et celui-ci.
Il remonte sur le marchepied et cherche dans le casier à gauche.
Martial, gagnant la droite, au-dessus de la table, pour prendre
le dossier que Labussière a déposé et lisant — « MauprOU, Jean-
Baptiste, comnàerçant, (juarantc-six ans. Négociantisme, aristocrate endurci, ne croyant pas aux bienfaits de la Révolution, ne fréquente que des gens comme il faut ! » C'est tout ?...
Labussière, sur le marchepied, lui tendant un dossier. — C est
assez! Quant à celle-ci... une mercière...
ALV-RTIAL, prenant le dossier et lisant, tandis que Labussière descend du marchepied avec des dossiers. — « Trente-deUX ans.
Fanatique !... A conservé des jetons à l'effigie du dernier tyTan... »
Labussière, reposant les dossiers sur la pile. — Et, pOUr
tous ces forfaits, ils seront exécutés après-demain ; car demain : décadi, l'échafaud a congé ; à moins qu'aujourd'hui ne les sauve.
Martial, vivement, allant à lui au-dessus de la table. —
Ah ! Comment ?
liABUSSiÊRE. — Camot ne t'a rien appris ?
IVLiRTiAL. — Rien ! On venait en toute hâte le chercher pour la séance... (Labussière ôte son habit qu'il dépose sur le fauteuil, déboutonne et retrousse les manches de sa chemise et va à la
toilette pDur se laver les mains.) Il n'a pu que me dire en me serrant les mains : « Va défendre la République à la frontière, tandis qu'ici nous allons tacher de la sauver. »
Labussière, il prend la cruche, verse de l'eau dans la cuvette, repose la cruche à terre et commence à se passer de l'eau sur la figure avec la serviette et à se laver les mains tout en parlant. —
Plaise à Dieu ! et pour son propre salut ; car Robespierre n'est pas homme à oublier que Camot l'a pris un jour à la gorge, en le traitant de despote ridicule, et qu'il vient d'envoyer en Belgique les trois quarts des canonniers parisiens, tout dévoués à la dictature de l'Incorruptible.
Martial, récoutant, a£si& sur le bord de la table. — Sa dictature !...
Labussière, même jeu. — Parbleu !... Maintenant qu'il a fauché tout ce qui l'en sépare : girondins, dantonistes, hébertistes, républicains, démocrates, démagogues... et qu'il tient la Convention courbée sous l'épouvante, il n'a plus qu'un obstacle à vaincre : le Comité de Salut public!... Aussi a-t-il tenté de le tourner !... Il y a un mois, son âme damnée, l'apocalyptique Saint- Just, est venu proposer aux deux comités républicains la création d'une magistrature suprême, omnipotente, qui serait naturellement déférée à Robespierre, lequel daignait l'accepter par dé>^uement. Les comités ont poussé de beaux cris. Battu par le vote et furieux de s'être si mal à propos démasqué, il s'est bien promis d'en finir à bref délai avec ces « pervers », comme il les appelle, qui ne veulent pas avoir fait quatre-vingt-neuf au profit d'un
Maximilien quelconque. (Il jette la serviette sur la toilette, puis reboutonne ses manches.) D'oÙ SOn esCarmoUche hier
contre le Comité et, aujourd'hui, la bataille acharnée qui va décider du sort de vingt millions d'hommes, y compris le nôtre.
Il vide la cuvette dans le seaii.
Martial. — C'est donc pour cela que, depuis six semaines, m'a-t-on dit, on ne le voit plus au Comité ?
Labussière, h revient à la table, se verse à boire et boit, tandis que Martial s'assied sur le tabouret, devant la table. — Ah ! il n a
pas besoin d'y paraître. Par ses agents, de loin, il mène tout. Le bureau de police générale que préside Herman, sa créature, met dans sa main le système policier et judiciaire tout entier : jury, accusateur public ; tout ce qui tue ! Chaque matin les présidents du tribunal, Dumas et Coffinal, vont chez lui prendre ses ordres. Et, les listes de proscription qu'il ne signe pas, c'est lui qui les dicte.
Il vide son verre qu'il repose sur la table.
Martial. — Et tu crois possible le succès d'un tel homme ?
Labussière, remettant son habit. — Ah! l'imbécillité humaine !
Martial, debout — Mais, c'est effrayant !
Labussière, allant ii im. — Ah ! mon bon Martial, t'andis que nous sommes seuls, dans ces bureaux déserts, quelle tragédie on joue là-bas, dans l'ancien
théâtre du Palais !... (Il s'assied sur le Ubouret laissé libre par Martial et nettoyant ses ongles avec un grattoir pris sur la table.)
J'ai vu la salle avant le spectacle. Les tribunes regorgeaient de tout l'arrière-ban de la cabale robespierriste, dévots et dévotes, tricoteuses et tape-dur à vingt-quatre sous par jour, embrigadés pour acclamer leur acteur favori et couvrir de huées toute voix qui s'élèverait contre lui. Les députés arrivaient insultes, menacés et prenaient place à leurs bancs, par petits groupes, anxieux, penchés, se parlant bas, sachant bien qu'ils vont jouer la suprême partie. A présent, la pièce est commencée. Dans un long frémissement de l'auditoire, le glacial Saint-Just est monté à la tribune, et il parle, impassible, à la façon du chœur antique, exposant l'argument du drame, qui va dérouler ses péripéties inconnues, jusqu'au dénouement, heureux ou fatal, que nul ne saurait prédire!... Et, dans cette salle surchauffée, où tous les fronts sont ruisselants, tous les esprits surexcités par l'orage, une autre tempjte humaine se prépare, qui tout à l'heure éclatera, foudroyant coup sur coup bien des
têtes... mais lesquelles ? (Il jette le grattoir sur la table.)
Martial. — Ah î bon Dieu ! à quoi tiennent les destinées d'un peuple ? Mais que faut-il donc pour abattre ce tjrran ?
Labussière. — Un seul homme de cœur osant dire à la tribune ce mot-là, que chacun a sur les lèvres, et c'est fait de Sylla et de ses proscriptions ; car, de par son abominable loi de prairial, le massacre permanent, systématique, à froid, la Terreur, c'est lui ! Qu'il tombe, l'échaïaud s'écroule ! Dans les prisons, les rues, Paris, la France entière, c'est une clameur de délivrance. L'indignation, comprimée par la peur, éclate, si violente que les terronstes des comités : Barrère, Collot, Vadier, Billaud, voulussent-ils maintenir le bourreau, il ne fonctionnerait plus qu'à leurs dépens. Et, qu'elle en ait conscience ou non, ce n'est pas contre Robespierre que la Convention se bat en ce moment, c'est contre l'échafaud !