‹ Thermidor; drame historique en quatre actesChapitre 9 sur 36 · Scène IV · texte numérisé non relu

Scène IV

Les mêmes, moins JACQUELINE

Martial. — Brave femme !

Labussiêre. — Cela console de Françoise.

Il va entr'ouvrir es volets avec précaution pour regarder dans la rue

Martial, à Fabienne, assis près d'elle, à droite, sur la chaise du bureau qu'il est allé prendre pendant ce qui précède. — Enfin !...

ma chère Fabienne, nous voilà seuls, un peu tranquilles et je puis vous demander comment vous étiez sur ce bateau en si méchante compagnie, exposée à de si grands dangers ?

Fabienne. — Hélas ! Martial, ces dangers-là, je suis bien forcée de les braver à tout instant. Depuis que j'ai perdu l'excellente femme à qui vous m'aviez confiée... j'ai dû chercher ailleurs un asile et de quoi vivre, et je n'ai pas le choix des gens que je fréquente.

Martial. — Mais moi, Fabienne, moi, j'étais là !

Fabienne. — Mais vous, mon ami... Je ne vous croyais plus de ce monde.

Martial. — Vous m'avez cru mort ? ^

Fabienne. — Et comment ne pas le croire ? Pendant de si longs mois, pas une lettre de vous !

Martial. — Ah ! c'était bien ma crainte !... J'étais prisonnier et je vous écrivais sans cesse !... Mes lettres ne passaient pas la frontière.

Labussiêre repousse les volets et revient à la table écouter discrftte- I ment

Fabienne. — Et les miennes revenaient de l'armée avec ces mots cruels : « Disparu !... Pas de nouvelles !... Porté pour mort !... » Je cours au Comité de lec guerre, oi\ Ton me donne votre mort comme trop certaine ! Ah ! le triste retour, après ce dernier espoir perdu !

Martial, rapprochant sa chaise du fauteuil. — Mais depuls...

Il y a cinq semaines... Dès ma mise en liberté, je vous ai écrit lettre sur lettre, bien surpris de n'avoir pas de réponse... et celles-là...

Fabienne. — Mais celles-là, Martial, je ne les ai pas reçues. Car, depuis trois mois que votre parente est morte, je ne suis jamais retournée à son logis, d'oik ses héritiers m'avaient chassée comme une servante.

Martial, prenant la main de Fabienne. — Ah ! pauvre enfant !... Et alors, seide dans Paris, sans ressources...

Fabienne, se dégageant doucement — Oh ! si petites et si vite épuisées ! J'avais frappé à bien des portes, m'offrant à servir de femme de chambre, bonne d'enfant et ne trouvant nidle part mon gagne-pain. Il me restait à peine pour vivre pendant deux jours et je n'aurais jamais su où dormir sans la charité d'une fruitière qui me cédait son galetas à l'heure où elle partait pour les halles ! J'étais à bout de force et bien

Î>rès du désespoir, quand, un soir, passant devant 'église Notre-Dame, j'eus la pensée d'y entrer et d'appeler Dieu à mon aide. L'église, toute sombre, était déserte. li'autel, les ornements sacrés avaient disparu et la nef, louée à des marchands de vin, était encombrée de tonneaux vides. Je regardais tristement la maison de Dieu, plus imposante dans son dénûment sacrilège qu'elle ne l'avait jamais été dans toute sa gloire, quand j'aperçus une femme agenouillée sur les dalles et bravant le danger d'être surprise en flagrant délit de piété. Je fis comme elle et, tombant à genoux, j'unis ma prière à la sienne. Elle se lève, me regarde : c'est Mane-Thérèse, une de mes sœurs aux ursulines de Compiègne. Nous échangeons tout bas nos confidences. Elle habite avec mère Angélique et deux autres sœurs, dont une novice, comme moi, un quatrième étage ici près, rue des Toumelles, où elles mettent en commun le peu d'argent qu'elles possèdent et celui qu'elles gagnent à des travaux de couture que Marie-Thérèse place dans les magasins. Le soir même, elles se serraient un peu pour me faire

place dans leur misérable logis et à leur pauvre table et, pour ma part, j'avais le soin du ménajçe. Voilà comment vous m'avez trouvée ce matin blanchissant à la rivière le linge de notre petite communauté.

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