HISTORIQUE
Nous venons d'écrire que les auteurs qui ont étudié la grippe ne nous avaient pas paru jusqu'ici avoir fait aucun sérieux appel à la marche de la température. Et tout d’abord il convient de renvoyer indemne de tout reproche les observateurs dont les écrits sont antérieurs à la vulgarisation de la thermométrie médicale. Si l’on songe que la première épidémie de grippe date de 1580, que les travaux de l’école française et allemande avec Wunderlich et Claude Bernard ne remontent guère qu'à 1850, on comprendra que les recherches bibliographiques ne nous aient fourni que peu de renseignements à ce sujet.
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Ozanam (1), Raige-Delorme (2), Richelot (3), dans l’histoire qu’ils nous ont donnée des neuf grandes épidémies qui sévirent de 1580 à 1833, à côté d’analyses très détaillées, d’exposés frappants des signes cliniques de la grippe, se bornent à dire que pour la plupart des observateurs, l’intensité de la fièvre est plus ou moins variable, qu'en général elle ne va pas jamais au delà de huit à dix jours, que le pouls est très fort.
Ward (4), au cours d’une épidémie qu’il put suivre en 1831 écrit que « la fièvre était ardente et durait pendant trois ou quatre jours.» Raige-Delorme (5) va plus loin, sinon dans l’étude de la fièvre, du moins dans son interprétation pathogénique. Il ajoute, après avoir décrit l’état du pouls de quelques malades : « En résumé, les divers états du pouls enregistrés dans la grippe, révèlent bien plutôt un trouble nerveux général qu’un état d’inflammation franche, et les cas où il présente ce dernier caractère sont de beaucoup les moins nombreux. »
Avec l’épidémie de 1837, Bouillaud, Récamier, Grisolle, Graves, Piorry nous apportent sur la grippe de précieuses études, sans insister plus que leurs devanciers sur le caractère de la fièvre.
À partir de 1847, la grippe ne se manifesta plus guère que par petites épidémies, on eut bien vite fait d'oublier les idées de Holland, de Raige-Delorme et de Graves
(1 OzANAM, Maladies épidémiques, t. let II. (1818).
(2) Dictionn. en 30 volumes, t. XIV. Art. « Grippe ».
(3) Archives générales de Médecine, t. VII et VIII.
(4) Warp (Transact. of the physical society of Calcutta), t. VI,1883. (5) Ra1GE-DELORME. (Loc. cit.)
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sur la spécificité de la grippe; elle devint pour le plus grand nombre une maladie catarrhale, et d’aucuns tinrent dans le plus grand dédain ce fléau que Graves redoutait pour l’Angleterre à l’égal du choléra.
Pour Wunderlich (1), l'ascension thermique au début serait rarement rapide et se rapprocherait plutôt du mode typhoïde ; d'autre part il ajoute — et pour nous, venant d’un observateur aussi consciencieux, cet aveu est à retenir — qu'il n’est pas rare de constater que la lempérature, après s'être rapprochée de l’état normal, s'arrête pendant un certain temps à un niveau un peu supérieur, ou du moins présente de plus grandes éléva-
ions vespérales que dans la convalescence complète.
M. Jaccoud (2) n’a retenu de la lecture des tracés qu’il a eus entre les mains que l’extrême irrégularité de la température au cours de la grippe; M. Brochin (3) se rattache entièrement à cette manière de voir. Dans son Traité des maladies des armées, M. Laveran passe la question sous silence. Seul, M. Mossé (4), partageant les idées de Wunderlich, classe la grippe au rang des fièvres à cycle approximativement typique et à évolution rapide.
Nous avons parcouru aussi les thèses soutenues: durant ces trois dernières années et traitant dela grippe : aucune d’elles ne nous a rien appris de nouveau sur les caractères fébriles de cette affection.
(1) De la Température dans les maladies.
(2) Path. int., t. II.
(3) Dictionn. Dechambre, art. « grippe ».
(4) Dictionn. Jaccoud, art, « thermométrie ».
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Ainsi donc, en dehors des déclarations de Wunderlich, enregistrées et appuyées par Mossé dans son article du Dictionnaire, la littérature médicale est muette au point de vue de la thermométrie de la grippe.
La première indication nettement formulée à ce sujet nous a été donnée par M. Teissier, dans son rapport de mission, où se trouve résumée dans les termes suivants l’opinion du professeur Zaccharine, de Mos- Cou, qui à consacré à la marche de la fièvre grippale une de ses lecons cliniques :
« Comparant un certain nombre de courbes relatives a des malades traités par les différents remèdes à d’autres courbes concernant les cas laissés à lexpectation, Zaccharine constatait qu'entre ces différentes courbes la dissemblance n’était pas grande. Des deux côtés on pouvait noter une élévation de la température quimontaità 40° environ, celle-ci persistait deux ou trois fois 24 heures, après quoi se produisait une chute par crise; de plus, on put noter que dans beaucoup de cas, il y eut récidive malgré le remède employé ; après 24 heures d’apyréxie, se produisait une nouvelle augmentation de température persistant 24 ou 30 heures. Il à été noté que c’est surtout au début de l’épidémie que ces formes étaient plus fréquentes ».
C’est en se rapportant à cette idée de Zaccharine que M. Teissier a été conduit à poursuivre, avec plus d’attention qu’on ne l’avait fait jusqu'alors, l’étude de la fièvre chez les malades de son service.
Il à pu ainsi recueillir un nombre important d’observations, qui lui ont permis daffirmer depuis plusieurs
lle mois déjà, dans son enseignement, les caractères cycliques de la fièvre grippale.
De ces observations, nous allons résumer quelquesunes, les plus intéressantes où plutôt les mieux observées ; car, aussi bien dans les salles des 3° Femmes que dans les autres services dont nous avons pu compulser les observations, beaucoup de grippes, qui nous auraient été d’un secours précieux, n’ont pu figurer dans cette étude, par la raison que les observateurs, non prévenus, négligeaient d'enregistrer les températures dès que les premiers signes d’apyréxie se manifestaient. La rechute passait ainsi forcément inapercue surtout si comme cela se produit le plus souvent, la réascension thermique était modérée et peu ou point accompagnée de phénomènes de réaction dignes d’attirer l’attention du médecin.