III. CAUSES
Les inflammations reconnaissent des causes externes ou internes , ou , pour mieux dire , elles sont réactives ou spontanées. Les premières sont dues à l’action des impressions physiques ou chimiques : on peut y joindre certaines substances ( effluves , vapeurs ou fluides élastiques ) introduites dans l’économie par l’absorption pulmonaire ou le tube digestif. Les secondes apparaissent chez les individus pléthoriques , et envahissent sans occasion connue un organe, en vertu, comme on le dit, de son infirmité relative. Il est évident que l’anatomie n’a rien à prétendre avec les causes des inflammations spontanées , mais elle peut examiner avec beaucoup de fruit le mode d’action des causes externes.
Les influences externes donnent naissance à une inflammation imprimant sur le cadavre des traces que
l’anatomie apprend à reconnaître , et qui , dans certaines circonstances , permettent de remonter à la nature et à l’origine de la cause qui a déterminé la fluxion inflammatoire : tel est le cas des substances toxiques.
Les poisons irritants déterminent une inflammation qui se traduit sur le cadavre par des rougeurs vivement accusées, des escharres, des taches gangréneuses, des ulcérations , des perforations , etc. Le tissu des organes se trouve ramolli , épaissi et comme putrilagineux.
Les traces de phlogose , consécutives à l’ingestion des poisons narcotiques , se montrent rarement dans le tube digestif. Les poumons offrent des taches noires et livides ; le tissu a revêtu une consistance plus grande , il est moins crépitant qu’à l’état de santé. Quelquefois le sang reste fluide , les membres flexibles , et l’on remarque sur la peau des plaques violettes ou rouges.
Les poisons narcotico-âcres laissent des impressions cadavériques à peu près analogues aux précédentes. Le système nerveux présente assez rarement des traces matérielles bien indiquées.
Parmi les poisons irritants , le sublimé et l’acide arsénieux sont , jusqu’à un certain point, susceptibles d’être reconnus par les caractères différents que présentent après la mort les muqueuses mises en contact avec les agents toxiques.
D’après M. Sallin, l’arsenic pris à doses médiocres enflamme l’estomac et produit une éruption à la peau ,
tandis qu’à forte dose il provoque la gangrène sèche , la cautérisation et la perforation de ce viscère; le sublimé, au contraire, ne perfore jamais l’estomac, quelque élevées que soient ses doses. Il gangrène la membrane muqueuse sans altérer la membrane nerveuse.
Il faut bien se garder toutefois d’exagérer dans l’application les données qui précèdent. Dans l’affaire célèbre de l’empoisonnement du jeune de Uamotte , Sallin déclara à la justice , d’après la seule inspection des altérations organiques , que la victime avait succombé à un empoisonnement , et que le poison ayant déterminé la mort était le sublimé corrosif. Mais la plupart des médecins de l’époque s’élevèrent contre l’insuffisance des motifs qui avaient dicté une conclusion aussi grave.
Il est donc essentiel de faire , dans les cas semblables, quelques réserves que les médecins n’auront pas de peine à comprendre. « Une décision aussi tranchante , » dit Anglada, est réprouvée parles faits qui nous disent »qu’il n’y a à cet égard rien d’absolu. C’est le propre de » la vie de modifier, avec une sorte de caprice , les effets «des agents extérieurs. On ne saurait trop répéter que «le caractère des désordres opérés par un poison ne » dépend pas uniquement du poison lui-même , mais en- » core des dispositions vitales du système qui en éprouve «l’action (1). »
(1) Toxicologie, générale.
Les altérations organiques , laissées par les inflammations par cause externe , permettent quelquefois de triompher d’un problème de médecine légale , qui présente une solution difficile. On peut, à leur aide, se proposer de reconnaître si un poison a été administré pendant la vie, ou seulement appliqué après la mort sur l’une des parties du cadavre. Le rectum présentant l’accès le plus facile , c’est ordinairement par cette voie que cette tentative a pu être pratiquée.
On conçoit sans difficulté , à priori , que si le poison n’est introduit que quelques heures après la mort , au moment où n’ont pu s’éteindre encore les derniers restes de la vitalité organique , les effets produits sur ces surfaces présentent des différences qui permettent par un examen attentif de reconnaître la vérité. Il est dans ces cas presque toujours possible de distinguer le simple effet chimique du poison sur cette partie privée de vie , de l’impression occasionnée sur la même surface dans l’état d’intégrité vitale. Ajoutons surtout que cette distinction doit être singulièrement plus facile pour les poisons chimiques que pour les poisons anti-vitaux , qui ne laissent sur le cadavre que des traces matérielles , plus rares , moins faciles à saisir, et ne se prêtant dès-lors que faiblement à un examen comparatif sérieux.
M. Orfila , « que l’on retrouve toujours dès qu’il s’agit d’élucider un point difficile » , comme le dit le professeur de cette Ecole cité plus haut, a exécuté un grand nom-
bre d’expériences à cet égard ; il a été amené aux conclusions suivantes , pour ce qui regarde les altérations organiques :
1° L’altération des tissus ne s’étend jamais qu’un peu au-delà de la partie sur laquelle le poison a été appliqué après Ja mort , en sorte qu’il y a une ligne de démarcation excessivement tranchée entre les portions affectées et celles qui ne l’ont pas été , phénomène qui ne se présente jamais dans l’autre cas ;
2° La rougeur, l’inflammation , l’ulcération et les autres lésions sont portées infiniment plus loin lorsque le poison a été introduit pendant la vie , que dans le cas où il a été appliqué après la mort (1).