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IV. TERMINAISON ET PRODUITS DE L’iNFLAMMATION

L’inflammation peut se terminer, comme on le sait, par ramollissement , induration , adhérence , épanchement , suppuration , ulcération , granulation , cicatrisation, gangrène ou résolution. A proprement parler, la terminaison seule de l’inflammation , c’est la résolution qui amène le retour à la santé ; les autres modes n’en sont , pour ainsi dire , que la période dernière ou une transformation.

Résolution. — La possibilité de la résolution inflam-

(1) Toxicologie générale.

matoire varie suivant l’intensité , la nature et le siège de la phlogose. L’anatomie pathologique a constaté qu’elle s’effectue plus aisément dans le tissu cellulaire que dans le fibreux. La résolution est facile à la surface cutanée extérieure , plus difficile dans les affections des organes parenchymateux.

Ramollissement. — Les anatomo-pathologistes ont constaté que l’inflammation amène dans un temps plus ou moins long la désorganisation des tissus qu’elle envahit. Le ramollissement est , comme l’a dit M. Lallemand , le premier degré de l’inflammation ; l’induration en est le dernier terme. Presque tous les tissus de l’économie sont susceptibles de ramollissement : le tissu cellulaire , séreux , muqueux , le tissu tégumentaire externe présentent très-souvent cette transformation morbide ; les tissus vasculaire , cartilagineux , et le tissu osseux lui-même en sont également susceptibles ; les muscles, la substance nerveuse, le tissu parenchymateux des divers organes peuvent aussi se ramollir. Le degré de diminution que peut offrir la consistance ordinaire de ces différents tissus varie , depuis la simple friabilité de l’organe, jusqu’à une mollesse pulpeuse et à un état comme putrilagineux. Le ramollissement n’est pas toujours une conséquence de l’état inflammatoire : les os ramollis des rachitiques, dans lesquels le scalpel peut pénétrer sans résistance , n’ont pas évidemment perdu leur cohésion habituelle sous l’empire d’un état inflam-

matoire. Mais je n’ai pas à étudier ici l’histoire du ramollissement, et je dois indiquer seulement ses rapports avec l’état phlegmasique des parties affectées. L’anatomie pathologique a démontré que, dans la majorité des cas, le ramollissement se trouve lié à l’état inflammatoire , et qu’il en suit les périodes diverses. Cependant l’anatomie n’a pu reconnaître si l'inflammation en est la cause prochaine , ou si elle peut seulement le produire comme cause occasionnelle dans un organe prédisposé.

Induration. — L’induration dans les organes est un produit de l’inflammation , mais elle reconnaît d’autres causes étrangères à celle-ci ; elle est surtout beaucoup plus rarement la conséquence de cet état morbide que le ramollissement lui-même. On constate souvent sur le cadavre l’existence de l’induration , sans que l’état inflammatoire qui l’a occasionné ait pu devenir appréciable au médecin. Du reste, M. Lallemand, dans ses Lettres sur V encéphale , a émis sur ces deux résultats du mode inflammatoire des idées généralement adoptées aujourd’hui , sans toutefois accorder peut-être à l’inflammation comme cause une part aussi large.

Adhérence. — L’étude des adhérences a retiré de grandes lumières du secours de l’anatomie pathologique. Elles constituent une terminaison fréquente de l’inflammation des séreuses ; elles se remarquent dans la pleurésie , daus la péritonite , avec une fréquence qui a été depuis long-temps indiquée par les auteurs.

Dans la plèvre , les fausses membranes se présentent tantôt sous la forme d’une lame épaisse, tantôt avec l’aspect du tissu spongieux. Le péritoine constitue quelquefois une véritable membrane organisée , et , dans tous ces cas , il sert comme d’intermédiaire pour réunir par adhérence les viscères abdominaux. Le cœur a été trouvé adhérent au péricarde.

Dans les plaies pénétrantes du bas-ventre , dans certaines perforations ou ruptures d’organes , l’adhérence devient souvent un remède très-efficace , en empêchant les liquides épanchés de pénétrer dans l’abdomen. C’est par un procédé de cette nature que certains abcès du foie et des reins , s’ouvrant quelquefois dans l’intestin , peuvent conserver la vie au malade. L’anatomie a démontré, sur l’action curative de certaines adhérences, des faits pleins d’intérêt dont la thérapeutique a profité. La guérison de l’hydrocèle par épanchement, des fistules urinaires et vésico-vaginales , l’opération de l’anus artificiel , sont des conséquences directes de ces observations nécroscopiques.

Suppuration. — Quels services nous a rendus l’anatomie pathologique relativement aux inflammations qui se terminent par suppuration ? Elle a étudié avec soin la question de l’origine du pus. Delpech , comme on le sait, en rapportait la production à un organe nouveau qu’il appelait membrane puogénique. Malheureusement tous les anatomistes n’ont pu constater son existence ; elle

paraît plutôt consécutive qu’antérieure à l’apparition de la matière purulente , et elle se comporte à la fois comme organe sécréteur et comme organe absorbant. La théorie de Dupuytren a rallié l’opinion d’un grand nombre de chirurgiens. Quant à celle de Rasori , elle me semble beaucoup trop hypothétique. Le sang joue sans doute un rôle essentiel dans la pyogénie ; mais le suintement du sérum et de la fibrine à travers les pores des capillaires dilatés , et leur séparation du cruor sous l’influence de la chaleur inflammatoire, paraissent encore peu avérés. D’ailleurs, si dans la phlébite on a vu le pus cheminer avec le sang , que devient cette explication ? On le voit donc , si nous sommes loin encore de posséder sur la genèse du pus une théorie complète et satisfaisante , les recherches des anatomo-pathologistes ont tendu singulièrement à éclaircir l’obscurité qui règne encore sur sa véritable origine.

Epanchement . — C’est une terminaison redoutable de l’inflammation , qui se produit principalement dans les phlegmasies des séreuses tapissant les cavités splanchniques. On trouve sur la plupart des cadavres une certaine quantité de sérosité, qui ne provient aucunement d’une inflammation développée pendant la vie ; c’est un effet de transsudation purement physique, qui ne correspond à aucune altération antécédente des organes.

L’anatomie a pu facilement déduire de la structure diverse des cavités où s’est formé l’épanchement, la gravité relative des dangers qui menacent la Yie. Contenu

dans une boîte osseuse inextensible , le cerveau doit se trouver promptement arrêté dans ses fonctions» par suite de l’épanchement , dont la présence détermine une compression redoutable de l’organe. La fonction respiratoire sera dangereusement entravée , si un épanchement trèsconsidérable se fait dans la poitrine; mais, s’il n’est pas très-abondant , la fonction pourra continuer à s’accomplir. La connaissance de la disposition anatomique de ces parties modérément extensibles rend compte de cette particularité ; l’exemple de plusieurs phthisiques ayant vécu avec un seul poumon ou une très-faible partie de ce viscère , montre en effet que la fonction respiratoire peut s’accomplir sans que persiste l’intégrité de cet organe. Enfin , dans l’abdomen , où l’extensibilité des parois qui limitent l’enceinte de cette cavité lui permet une dilatation considérable , l’épanchement présente une gravité relativement encore plus faible : le danger réside dans l’affection qui a déterminé l’épanchement, plutôt que dans la présence du liquide exhalé. Tel est le cas si connu des hydropisies ascites. L’anatomie, dans cette circonstance, fait seule connaître ces indications utiles à la connaissance générale des inflammations.

Ulcération. — C’est une terminaison fréquente de l’état inflammatoire , que l’on a pu constater sur tous les organes de l’économie. L’estomac et les intestins en deviennent principalement le siège , et elle se manifeste sous forme de perforation spontanée. Quand un corps

étranger s’engage au milieu de nos organes , ou qu’une cause interne quelconque détermine l’établissement de l’état pathologique local, l’inflammation détruit peu à peu la surface envahie , la résorption se fait , et il en résulte une solution de continuité qui porte le nom d 'ulcère.

Les ouvertures de cadavres ont constaté des perforations stomacales ou intestinales chez les femmes en couche. Chaussier en avait recueilli en trois mois cinq observations à l’hospice de la Maternité , et il était porté à regarder cet état comme favorisant le développement des ulcérations de cette nature.

Il est extrêmement douteux que l’ulcération soit, dans ce dernier cas , consécutive à une inflammation de l’estomac. Hunter a le premier remarqué sur les cadavres des ulcérations pareilles, qu’il rapporte à l’action du suc gastrique sur les parois de l’organe dépourvues alors de vitalité. Par conséquent , l’inflammation n’a pu entrer pour rien dans le phénomène. Ce qui le démontre surtout , c’est que des perforations semblables se remarquent sur la muqueuse stomacale des lapins quelques heures après qu’on les a tués par un coup violent appliqué sur la nuque.

Cicatrisation . — L’anatomie pathologique a jeté quelques lumières sur l’étude de la cicatrisation comme résultat de l’inflammation. Elle a constaté la différence du mode de formation des cicatrices, selon que la solution de continuité se trouve placée à la surface ou à l’intérieur

du corps. Dans celle-ci , la réunion ou la réparation se fait au moyen d’une lymphe coagulable , avec formation de vaisseaux nouveaux qui rétablissent la circulation entre les parties divisées. Il n’entre pas dans mon but d’examiner s’il y a réellement production de vaisseaux nouveaux , ou simple inosculation des orifices béants de ces conduits à la surface divisée. Malgré l’opinion de Rasori , rapportée plus haut , la formation nouvelle de vaisseaux est aujourd’hui à peu près démontrée ; il y a plus, M. Vergez a mis hors de doute, dans sa dissertation , la réalité d’une régénération de la substance nerveuse.

Les granulations ou bourgeons charnus ont beaucoup occupé aussi les anatomo-pathologistes ; c’est principalement sur le tissu cellulaire qu’ils se développent , mais on les a rencontrés aussi sur d’autres tissus et même sur les nerfs. Cette remarque a mis hors de doute le phénomène long-temps controversé de la réunion des cordons nerveux divisés.

L’anatomie a démontré la présence des cicatrices sur la plupart des organes. Le cerveau, à la suite de l’opération du trépan , le cœur lui-même en ont présenté des traces. On a pu étudier la cicatrisation avancée ou parfaite des cavernes dans les poumons des phthisiques , et obtenir ainsi quelques données importantes sur ce dernier phénomène , faible reste d’espoir pour le médecin et le malade dans cette cruelle affection. Les vivisections ont

démontré chez les animaux la régénération de certaines parties du tube intestinal , enlevées par l’instrument tranchant. Les différents ulcères qui affectent la muqueuse de la bouche disparaissent , sans laisser même trace apparente de cicatrice. On a pu étudier, à l’état de cicatrice , les follicules ulcérés de l’intestin , sur les sujets morts par la récidive de la fièvre typhoïde. La régénération du périoste est un fait admis en chirurgie. A cet article se rattache aussi le travail inflammatoire que la nature adopte pour rejeter peu à peu hors des tissus certains corps étrangers accidentellement introduits dans leur intérieur, comme aussi l’artifice au moyen duquel les substances amenées violemment en nos organes finissent par y rester engagées et s’isolent au moyen d’un kyste fibro-celluleux qui les circonscrit.

L’étude du cal , véritable cicatrice des os divisés, doit beaucoup aussi à l’anatomie pathologique. Elle en a étudié les progrès à toutes les époques des fractures , à tous les âges , pendant la grossesse ou la vieillesse où le cal paraît s’organiser si lentement et quelquefois ne pas se former* Elle a indiqué à la chirurgie la possibilité de rompre le cal à une certaine époque , lorsque la consolidation prend accidentellement une direction vicieuse.

Enfin , l’étude anatomique des moyens que la nature emploie pour opérer la cicatrisation des tendons divisés a mis sur la voie des opérations de ténotomie , aujourd’hui si étendue et si brillante , introduite pour la première

fois en France par Delpech , et qui a présenté de beaux succès entre les mains du professeur Serre.

Je ne dois pas insister davantage sur la cicatrisation , obligé de la considérer seulement au point de vue des services que son anatomie pathologique a rendus à la connaissance des inflammations , dont elle représente un des résultats les plus fréquents.

Gangrène. — On me fera peut-être un reproche de ranger la gangrène parmi les effets ou les périodes de l’inflammation ; il est incontestable cependant qu’elle reconnaît l’inflammation comme sa cause la plus fréquente.

« Quand l’inflammation est arrivée à un tel point » qu’elle tend à la mort , disait Galien , on l’appelle » gangrène. »

Je désire cependant que l’on ne m’attribue pas la pensée de confondre la gangrène avec l’inflammation , et de ne voir dans ces deux états qu’une différence de degré ou une modification de l’un à l’autre. La gangrène ne reconnaît pas toujours pour cause l’inflammation. L’ergot de seigle produit une affection de cette nature , due à un véritable effet toxique et que l’inflammation ne saurait expliquer. D’ailleurs , le traitement par l’opium de certaines gangrènes, la rapidité de quelques affections de cette espèce survenue chez des jeunes gens d’une santé florissante (Fodéré), prouvent bien que l’état phlogistique ne domine pas toujours ce fait morbide. Cepen-

dant, même dans des cas de cette espèce, Thomson n’hésite pas à rapprocher ces deux états pathologiques (1).

Quoi qu’il en soit , et considérant ici , ce qui ne peut être l’objet d’un doute , la gangrène comme succédant dans certains cas à l’inflammation , l’anatomie pathologique a pu l’étudier sur les divers organes qu’elle affecte.

Dans la gangrène sénile , les anatomistes ont constaté une coïncidence fréquente entre l’ossification des artères et l’apparition de l’état gangréneux. Sans doute il n’existe pas entre ces deux faits une relation de causalité constante, puisqu’ils ne sont pas toujours liés l’un à l’autre et qu’ils peuvent tous deux exister isolément. Cependant il ne répugne en rien d’admettre que cette ossification des vaisseaux chez les vieillards , jointe à la faiblesse de l’âge, contribue pour une large part à l’apparition de la gangrène ; du reste , des dissections attentives- doivent faciliter la solution de cette question.

L’inflammation est évidemment la cause déterminante de la gangrène dans les cas d’étranglement. Les parties sous-jacentes se trouvent soumises, par le fait de la résistance des parties inextensibles de la surface supérieure, à une compression qui commence par arrêter la circulation , et qui finit par développer la gangrène : tels sont par exemple le charbon ou l’anthrax. Une hernie étranglée est promptement menacée de gangrène,

(I) Traité de l’inflammation.

L’inflammation des parois des artères a été notée comme déterminant l’état gangréneux.

Les considérations générales que l’on vient de lire , et auxquelles la nécessité des circonstances présentes me défend d’accorder toute l’extension qu’elles méritent , suffisent, je pense, pour dessiner nettement le rôle de l’anatomie dans l’étude générale des inflammations , pour apprécier le nombre et la nature des services qu’elle peut lui rendre , et pour clairement indiquer les bornes qui en limitent l’application. En suivant l’inflammation dans le curieux phénomène de son mécanisme matériel , dans l’examen de ses terminaisons , de ses effets , de ses produits divers, on s’est attaché seulement comme on le voit à l’analyse des faits immédiatement accessibles à l’exploration des sens. Mais si le scalpel anatomique , l’œil nu ou armé du microscope, nous offrent l’unique moyen d’arriver à la solution des problèmes de cette espèce , c’est au contraire un travail de l’esprit d’une portée élevée , qui peut seul nous permettre de remonter à la nature véritable de ce phénomène morbide.

L’anatomie peut-elle nous dire un mot sur la spécificité des inflammations ? Est-ce l’examen anatomique qui a permis à Stoll de reconnaître la nature bilieuse de ces pneumonies , dans lesquelles la saignée devient inutile ou nuisible , et dont les émétiques triomphent si aisément ? L’anatomie aurait-elle indiqué la nature spasmodique de

cette encéphalite épidémique , observée naguère à Avignon , et dans laquelle l’opium a prévalu sur tous les autres remèdes , et notamment sur les émissions sanguines ?

Si l’on s’en tenait à ce que les dissections nous montrent , on aurait seulement égard , dans le traitement de ces affections , à V afflux du sang dans les capillaires et à la conséquence de cet état. Mais on resterait ainsi évidemment étranger aux déductions thérapeutiques dont chaque jour l’application vient justifier l’exactitude. Il est des pneumonies qui exigent l’emploi des toniques. La saignée ne guérit pas une autre espèce d’inflammation , à laquelle la malignité s’associe , et que l’opium et les anti-spasmodiques combattent seuls avec succès (1).

Dans beaucoup d’autres cas , c’est la connaissance de la constitution médicale qui permet seule de fournir les renseignements les plus précis sur la nature du mal et de fixer le traitement : c’est par là que Sydenham , Sarcone, Fouquet ont illustré leur pratique médicale.

En résumé , l’anatomie nous éclaire sur le siège , la forme , les effets de l’inflammation ; mais elle reste impuissante pour en expliquer la nature. Le traitement retire dès-lors beaucoup moins d’avantages de son secours; car la connaissance de la nature de la maladie est , pour la guérison , bien plus importante que celle du siège.

(1) Voyez la thèse de M. le professeur Ribes , sur l’anatomie pathologique , pag. 68.

Gardons-nous toutefois de méconnaître l’intérêt que présente la connaissance du siège dans les maladies , et ne prenons pas, avec quelques médecins, le contre-pied absolu de la célèbre sentence de Bichat. Le siège de l’affection doit attirer, dans la plupart des cas , toute l’attention du praticien ; mais , en général , cette notion reste inférieure à celle de sa nature. L’étude des phénomènes morbides concourt à éclairer celle-ci ; mais elle se révèle surtout par l’effet du traitement , en vertu de ce principe fécond du Père de la médecine : Naluram mor borurn ostendunt curaliones.

Influence de la Physiologie sur l’élude des Inflammations.

Je suis appelé , d’après le programme de ma question, à apprécier maintenant la valeur des services rendus par la physiologie à l’étude des inflammations.

Mais ici une réflexion va m’arrêter. On peut facilement se convaincre que , malgré son apparente précision , le mot physiologie peut présenter, dans le cas actuel , deux acceptions distinctes , et que , selon l’interprétation adoptée , l’on se trouve conduit à envisager deux faces très-différentes d’une même science.

Le mot physiologie , appliqué du moins à la question actuelle, peut en effet désigner, ou bien cette partie de la science générale qui se compose de tentatives diverses exécutées sur les animaux vivants, singulièrement étendue de nos jours parM. Magendie , et que l’on pourrait, il me semble, appeler la physiologie instrumentale ; ou bien cette physiologie, d’une ancienne origine , plus noble dans ses moyens, plus élevée dans son but, et qui se propose de rechercher les lois générales et constitutives de la nature humaine dans toutes les périodes et les circonstances possibles de la vie.

Un examen réfléchi de ces deux interprétations m’a déterminé à entendre l’expression dans le sens de la physiologie ancienne.

Quelques personnes pourront peut-être différer avec moi d’opinion sous ce rapport , car le champ me paraît tout-à-fait libre aux préférences individuelles; mais, dans tous les cas, on voudra bien , je l’espère , remarquer que des deux faces de la question je n’ai choisi ni la plus accessible , ni la plus simple.

Je me trouve amené d’autant plus naturellement à

considérer à ce point de vue les rapports de la physiologie avec l’étude de l’inflammation , que c’est précisément l’exagération d’une idée physiologique, qui avait conduit Broussais et les médecins de son Ecole à faire jouer à l’inflammation le rôle immense qu’ils lui avaient

réservé dans les causes des maladies. Parti de cette idée que l’inflammation est une exaltation des propriétés vitales, Broussais est amené à établir sur cette donnée les principes de la médecine , qu’il intitule physiologique précisément en raison de son origine première. L’exaltation des propriétés vitales a pour premier effet d’amener 1 irritation ; de là, une classe déjà nombreuse de maladies. Mais l’irritation ne constitue que le premier élément d’un autre état beaucoup plus complexe, l’inflammation. Cette inflammation variant d’une façon singulière dans ses formes , dans sa nature , dans ses manifestations , la plupart des maladies renfermées dans le cadre des nosographes ne sont que les modifications diverses d’un état unique, l’inflammation. Si quelquefois des troubles morbides d’une autre nature semblent dominer la scène et obscurcir la manifestation des signes phlegmasiques , ces phénomènes nouveaux sont purement symptomatiques d’une inflammation plus difficile à saisir. On connaît la singulière thérapeutique qui découlait de ces idées.

Un autre principe tout aussi inexact que le précédent servait encore de base au système de la médecine physiologique : c’est que l’inflammation interne ou spontanée est identique par sa nature avec l’inflammation traumatique ou chirurgicale ; proposition évidemment erronée (1).

(1) Broussais ne peut être considéré comme le véritable fondateur de la médecine physiologique. Il avait été devancé dans l’im-

( àB )

Mais je sortirais de mon sujet en poursuivant plus long-temps des considérations de ce genre. Il me suffît d’avoir indiqué les rapports qui servent à relier l’étude de l’inflammation aux idées physiologiques. Les limites de ma question m’empêchent de démontrer d’une manière plus complète toute la fausseté de ces principes qui ont suffi à bouleverser quelque temps le monde médical.

Une destinée singulière était d’ailleurs réservée, comme on l’a vu, à cette doctrine célèbre. Accueillie dès son origine par l’éclat d’un succès inattendu, elle s’est effacée peu à peu, pour disparaître enfin dans le juste oubli de l’opinion : à l’inverse de tout ce qui est grand , de tout ce qui est utile , l’enthousiasme environna son berceau , et sa tombe s’est fermée au milieu du silence de l’indifférence publique.

Si la physiologie pouvait être responsable des vices de ce système malheureux , au lieu de rechercher son appui dans l’élucidation de la question présente , nous devrions en repousser l’intervention ; mais il n’en est rien , car l’autorité de la science n’est pas engagée dans les errements de quelques dangereux adeptes. Nous

portance du rôle qu’il attribua à l’inflammation par Baillou , Chirac, Pujol de Castres et quelques autres qui avaient parfaitement reconnu que quelques fièvres dites essentielles sont symptomatiques d’une gastro-entérite. Seulement, Broussais a eu le mérite d’appeler l’attention sur ce point d’une manière plus précise : c’est le seul service qui restera de sa doctrine , ce qu’il ne faut pas oublier, d’ailleurs, malgré les maux trop réels qu’elle a produits par son exclusivisme.

allons faire yoir, au contraire , que l’étude des inflammations peut recevoir des renseignements précis du secours de la physiologie ; du moins de cette physiologie illustrée par Bordeu, éternisée par le génie de Barthez, et qui a pour but l’étude , la connaissance de la nature humaine , et l’analyse des différentes forces qui la constituent.

L’inflammation est un fait morbide complexe , qui présente aux investigations du physiologiste deux ordres bien distincts de phénomènes : les uns extérieurs , facilement appréciables et toujours à peu près identiques dans leur forme; les autres inaccessibles à l’exploration des sens , obscurs dans leur nature, profonds et cachés dans leur essence véritable, enfla à la connaissance desquels l’esprit ne s’élève jamais que par le seul effort d’un acte d’abstraction.

Un eoup-d’œil rapide jeté sur ces deux ordres de faits, embrassant autant que possible leur enchaînement et leur succession régulière, nous permettra de déterminer jusqu’à quel point la physiologie peut servir à éclairer l’étude générale des inflammations.

Les phénomènes manifestateurs de l’état phlegmasi-

que , sont : la rougeur , la tuméfaction , la chaleur et la

douleur. On a déjà étudié dans la première partie de ce

travail, ces modifications morbides de l’état des organes,

envisagés au point de vue purement topographique, ana-

( so )

tomique ou descriptif. Il nous reste à considérer quelques-uns d’entre eux sous un aspect tout-à-fait différent.

Les solidistes s’efforcent d’établir que ces quatre phénomènes symptomatiques de la phlogose se trouvent toujours sous la dépendance d’une cause matérielle qui sert à les rattacher l’un à l’autre par les liens d’une solidarité constante. C'est l’afflux du sang qui représente à leurs yeux celte cause primordiale; la rougeur, la chaleur, la tuméfaction et la douleur deviennent la conséquence de

cet accroissement de l’activité circulatoire.

Mais la douleur peut-elle se rapporter d’une manière

exclusive à la gêne occasionnée dans les parties enflammées par l’afflux anormal du sang? On comprend qu’il suffise , pour renverser cette opinion ; de montrer que la douleur précède dans quelques cas l’accumulation des liquides et la tuméfaction qui en est la suite. Or, tous les praticiens ont pu reconnaître la réalité de ce phénomène, annoncé pour la première fois par Hunter. Dans les faits de cet ordre ce n’est pas la fluxion qui domine la scène, c’est la douleur qui a précédé tous les symptômes morbides et qui les résume tous. Aussi n’est-ce pas sans motif que Sarconne s’était posé cette question : « La douleur » est-elle la fille ou la mère de V inflammation ? »

La chaleur n’est pas le résultat de la présence du sang dans les parties congestionnées. L’opinion des chimistes qui rapportent la chaleur animale aux actions qui s’effectuent entre les éléments du sang est tout-à-fait impro-

bable dans ce sens absolu; mais en admettant même, ce qui me paraît l’expression de la vérité , que ces réactions internes développent une partie de la chaleur vitale , la question n’en devient pas pour cela plus avancée. Rien ne porte à croire , en effet , que le trouble pathologique local puisse accroître l’énergie de ces sécrétions physiologiques, origine partielle de la chaleur qui anime nos organes : il serait plus naturel de prévoir qu’elles se trouvent au contraire altérées ou suspendues.

Fourcroy attribue ù tort la chaleur inflammatoire à la coagulation du sang. Il est bien reconnu aujourd’hui que la température ne varie pas durant la coagulation spontanée du liquide sanguin.

L’observation de Hunter, que la chaleur précède quelquefois la congestion, suffirait d’ailleurs pour renverser ces hypothèses ; nous devons , en conséquence , nous en tenir à l’aveu plein de candeur de ce célèbre physiologiste. « L’augmentation de la chaleur dans les tissus » enflammés est un fait que je ne comprends pas; les » théories qui ont été proposées ne me satisfont pas. Je «crois qu’aucune d’elles ne s’accorde parfaitement avec » toutes les circonstances que l’on peut observer dans les «cas d’inflammation (1). »

La rougeur est évidemment la conséquence de la fluxion sanguine ; mais on a négligé d’ajouter que l’on peut la rapporter aussi à l’accroissement de la richesse

(I) Edit, de Richelot, t. m.

vasculaire de l’organe enflammé. La production de nouveaux vaisseaux dans l’épaisseur de la lymphe coagulable extravasée est , en effet , mise aujourd’hui hors de doute.

Les considérations qui précèdent ne permettent donc pas de regarder, avec le plus grand nombre des chirurgiens , l’afflux du sang dans les parties congestionnées comme la cause originaire et unique des phénomènes extérieurs symptomatiques de la phlogose.

On vient de voir que la série des phénomènes extérieurs qui servent habituellement à reconnaître l’inflammation ne peuvent être expliqués , ni dans leur origine , ni dans leur enchaînement mutuel , par les lois mécaniques. Examinant maintenant ces mêmes signes à un point de vue nouveau , je vais rechercher s’ils constituent par eux-mêmes l’inflammation , et si leur étude suffit pour acquérir quelques connaissances sur la nature de cet acte morbide.

La rougeur, la tumeur, la chaleur et la douleur ne constituent pas en propre l’inflammation ; elles ne sont que les modes manifestateurs d’un état morbide spécial qui a reçu le nom de phlogose. On trouve, en effet, dans certaines circonstances normales de l'économie , dans quelques actes physiologiques , tous les symptômes que l’on rapporte à l’inflammation.

«La congestion, dit M. Lordat, la fluxion sont cer- »tainement des éléments de l’inflammation, mais ils ne

» la constituent pas essentiellement. L’érection offre ces » phénomènes , et il n’y a point de phlegmasie. 11 y man- » que la phlogose, réaction spécifique dont la nature nous »est connue seulement par ses effets, et qu’on aurait »tort de regarder comme un simple accroissement de » l'action vitale (1). » Ajoutons, avec M. Ribes, que : « Le cœur irrité sympathiquement peut accélérer ses » mouvements , sans que cet organe ou la membrane des »gros vaisseaux soit enflammée. Une muqueuse peut «être excitée, activer ses sécrétions, sans qu’elle soit » frappée de phlegmasie. »

L’affection vitale , nommée phlogose , étant admise , recherchons sous l’influence de quelles causes elle se développe , ce qui nous fournira quelques notions utiles sur sa nature.

A la suite d’une impression extérieure fuite sur un point quelconque du corps , on voit se développer les phénomènes divers qui caractérisent l’inflammation. Les périodes ordinaires de l’état morbide inflammatoire s’accomplissent régulièrement , l’adhésion ou la suppuration s’établissent , et après quelques jours le calme survient dans l’économie. Si l’irritation extérieure était modérée , les seuls efforts de la nature ont mis fin aux troubles pathologiques ; si cette cause était en disproportion au contraire avec l’état présent de l’organisme, l’art aura dû intervenir.

(I) Cité par M. Ribes , Thèse sur Vanat. path ., pag. 64.

Mais il s’est passé, durant l’accomplissement de l'inflammation la plus simple , des phénomènes tout différents par leur nature des actions manifestées à l’extérieur. Il est impossible de pénétrer le mystère de ce mécanisme. On doit se borner à dire que, sollicitée d’une certaine manière par l’impression extérieure , l’action vitale a dirigé l’accomplissement de ces phénomènes. Mise en jeu par l’influence venue du dehors , elle a provoqué dans l’économie une réaction salutaire : aussi cet ensemble de phénomènes porte-t-il le nom d 'inflammation réactive.

Faisons remarquer que , toutes ces opérations se trouvant sous l’empire de la contingence qui fait le propre de la vie , l’économie ne réagit pas toujours d’une manière nécessaire , et que les phénomènes peuvent se produire ou faire défaut , selon les dispositions présentes du système vivant. Telle cause amène chez un individu une série de phénomènes phlegmasiques qui , à une autre époque, dans une autre circonstance en apparence indifférente , n’exercera sur lui aucune espèce d’influence.

Une circonstance bien digne de fixer l’attention , c’est la suivante , dont l’observation clinique nous offre de si nombreux exemples.

On voit apparaître , sans le concours de causes extérieures appréciables, une inflammation sur l’un des divers organes de l’économie. Cette affection , qui varie peu dans ses formes, se trouve cependant rattachée par

un lien qui nous échappe , à des causes internes iresvariées elles-mêmes : ainsi se développent les inflammations rhumalique , goutteuse , syphilitique , scrophuleuse , cancéreuse. Les manifestations extérieures varient très-peu , tandis que la cause interne est profondément différente , et exige un autre traitement : ce sont les inflammations spécifiques.

Les anatomo-pathologistes modernes ont expliqué ces différences par la diversité des tissus , et l’on a dit que les inflammations scrophuleuse et syphilitique consistent dans la sub-inflammation des vaisseaux blancs. Mais les scrophules et la syphilis seraient , d’après cela , des affections entièrement semblables , et exigeraient le même traitement. Les praticiens accepteraient- ils les conséquences thérapeutiques de cette idée ?

Je suis bien éloigné de soutenir que la nature différente des tissus ne puisse modifier le caractère des inflammations , et que les phénomènes soient identiques , quand ils se développent dans un muscle , un os ou un organe parenchymateux. J’ai déjà exprimé mon opinion à l’égard de l’importance du siège dans les maladies; mais ce que je veux établir , c’est que la différence de structure , lorsqu’il ne s’agit pas d’un organe essentiel de l’économie , n’exerce jamais sur le traitement qu’une influence secondaire.

Si le temps ne m’imposait ici les limites d’une exposition rapide, je ferais ressortir l’influence qu’exercent sur,

le développement des phlegrnasies , certaines circonstances physiologiques , représentées par le sexe } Y âge , la constitution , le tempérament de l’individu. Si les saisons elles-mêmes prennent une part active dans la production de ces maladies , n’est-ce pas en déterminant dans l’organisme une disposition particulière , qui le défend ou le met à l’abri des influences qui le sollicitent?

Les individus faibles, d’un tempérament lymphatique, sont peu exposés aux affections inflammatoires. Au contraire , les phlegrnasies sont fréquentes , revêtent un caractère remarquable de gravité , et suivent une marche rapide , si le malade est d’une constitution vigoureuse , d’un tempérament sanguin et d’une excitabilité prononcée.

On a noté que les femmes sont moins exposées que les hommes aux phlegrnasies du poumon. M. Chomel a mis récemment ce fait hors de doute : il a été déduit de statistiques fondées sur un certain nombre de pneumonies sporadiques traitées dans les hôpitanx , et confirmé ensuite par les relevés recueillis durant les épidémies de pneumonie , et notamment pendant le règne de la grippe.

L’enfance est prédisposée aux inflammations des muqueuses , de la peau , des glandes lymphatiques , des os et des cartilages.

La jeunesse facilite le développement des phlegrnasies de l’appareil respiratoire. L’inflammation atteint plus spécialement dans l’âge viril les organes abdominaux.

Dans la vieillesse prédominent les affections catarrhales , les éruptions cutanées chroniques ; rarement se développent les inflammations franches.

Hippocrate avait déjà indiqué que l’hiver et l’automne prédisposent aux fluxions , aux catarrhes , aux rhumatismes ; que dans le printemps , dominent les pleurésies , les angines, les pneumonies; qu’il se développe aussi beaucoup d’inflammations et d’éruptions cutanées. L’été voit apparaître les pneumonies gastriques , les dysenteries , etc.

Je n’ai fait, on le voit, qu’indiquer ce point de vue auquel viendraient aisément se rattacher un grand nombre de considérations du même ordre.

En résumé , voici, je crois, dans quels termes il convient de répondre à la seconde partie de ma question :

Les lois mécaniques ne suffisent pas pour nous rendre compte des phénomènes extérieurs par lesquels l'inflammation se manifeste. Ces phénomènes ne peuvent qu’imparfaitement révéler l’état particulier de l’organisme , qui les tient sous sa dépendance ou qui les provoque.

L’histoire des inflammations s’est donc vivement éclairée de l’étude des forces qui animent l’individu , de leurs tendances, de leurs aptitudes diverses; connaissances que la physiologie seule avait le pouvoir d’appro-

fondir.

Influence de la Chimie sur l’élude des inflammations.

En appliquant leurs méthodes d’analyse à l’examen des produits qui concourent à l’accomplissement des actes divers de l’inflammation , les chimistes ont pu , dans ces derniers temps , apporter à l’étude de cette altération pathologique des éclaircissements nombreux , et sur la nature desquels il devient maintenant essentiel de s’expliquer.

Je rapporterai l’examen général des services rendus par la chimie dans l’étude des inflammations , à quatre sections nettement indiquées par la nature même du sujet. Je vais étudier successivement l’influence des connaissances chimiques :

1° Sur les signes de l’inflammation ;

2° Sur la théorie de l’inflammation;

3° Sur le diagnostic ;

4° Sur le pronostic et le traitement.

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