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II. THÉORIE DE L’INFLAMMATION

Entre les diverses opinions qui ont tour-à-tour obtenu l’attention des savants dans l’explication théorique des phénomènes inflammatoires, il faut remarquer surtout l’opinion émise dans l’origine par Grasmeyer , et récemment appuyée par les recherches de MM. Donné et Gendrin.

On sait que ces deux médecins se sont efforcés de démontrer que le développement du pus , durant les périodes de l’acte général de l’inflammation , provient de la transformation des globules sanguins en globules purulents , transformation due à cette seule circonstance , que le globule sanguin se dépouille de sa matière colorante. Cette théorie rendait compte, d’une manière facile et simple , des phénomènes de la phlébite et des métastases purulentes , c’est-à-dire ces maladies dans lesquelles le foie et d’autres organes importants se trouvent subitement envahis par d’énormes abcès.

M. Donné , en mettant du pus en contact avec du sang de grenouille , avait vu le sang rester incoagulable et diffluent , affecter ensuite tous les caractères que ce liquide présente dans le cas de métastase purulente.

D’après M. Gendrin : « Si l’on irrite de diverses ma- » nières la patte ou le mésentère d’une grenouille , et » qu’on observe avec le microscope les modifications que » subit le cours du sang , on voit , lorsque celui-ci se «ralentit, que les globules se rident d’abord en se dé- » barrassant de leur enveloppe colorée , puis perdent peu »à peu leur transparence, et arrivent au point où l’irri- «tation est la plus forte, transformés en globules purulents. »

L’examen chimique du pus et la comparaison de sa composition avec celle du sang normal ou bien altéré par l’effet de son mélange avec le pus , dans les cas de phlé-

bite ou de métastase purulente , a suffi pour renverser ce système d’idées ; et nous trouvons ici l’exemple remarquable d’une théorie fondée sur l’emploi des moyens microscopiques , renversée par le contrôle plus rigoureux des études chimiques.

Il suffit de consulter la composition chimique du sang et de la mettre en regard de la constitution et des caractères particuliers de la matière purulente , pour se convaincre sans peine que , dans aucun cas , les deux liquides ne peuvent se transformer l’un dans l’autre.

La composition et les propriétés du sang étant suffisamment rappelées par ce qui en a été dit dans le cours de cette Dissertation , il suffira , pour l’objet des comparaisons actuelles, de présenter les traits principaux de l’histoire générale du liquide purulent.

Le pus est un fluide consistant, blanc-jaunâtre, quelquefois verdâtre; il peut être coloré en rouge- pâle par son mélange avec le sang. Il est ordinairement neutre , mais il se montre quelquefois alcalin ou acide , sans que l’on puisse se rendre compte de ce changement, qui se lie peut-être à la nature de l’affection.

De toutes les humeurs de l’économie , c’est assurément celle qui est le plus difficilement altérable. On peut le conserver huit jours de suite et jusqu’à quinze durant l’hiver, sans qu’il contracte aucune fétidité. Pour obtenir le pus dans un état d’homogénéité qui lui permette de résister aussi long-temps à la décomposition

putride , il ne faut pas prendre celui qui s’écoule à l’instant de la ponction d’un abcès ; car il s’est mélangé , dans son séjour au sein du foyer, avec un grand nombre de produits susceptibles d’en altérer la nature : il se trouve déjà fétide à son issue , et au bout de quelques heures il s’est complètement dénaturé. Le pus qui s’est formé aux environs d’un canal aérien comme les bronches , celui qui provient de la suppuration des os , s’altèrent aussi avec une facilité remarquable. Les abcès du sein fournissent le pus le plus louable , mais il ne faut pas recueillir celui qui se trouve immédiatement évacué par la ponction ; il faut prendre celui qui , douze ou quinze heures après l’ouverture de l’abcès , suinte constamment par les parois de l’incision. Recueilli dans ces conditions, ce liquide ne se trouve mêlé avec aucun des produits viciés de la partie malade , il vient à peine d’être sécrété ; on l’a puisé dans des circonstances pour ainsi dire physiologiques , et il se présente en cet état dans les meilleures conditions de conservation.

Les acides n’exercent sur lui aucune action remarquable. Les alcalis , et surtout l’ammoniaque , ont la propriété de rendre plus consistant et filant le pus , qui est naturellement crémeux et épais , mais qui n’est pas filant. Ainsi , lorsqu’on recueille du pus au milieu d’urines rendues ammoniacales par leur décomposition spontanée , il faut s’attendre à lui trouver ce caractère

nouveau.

L’analyse chimique ne peut nous mettre sur la voie de la véritable cause des différences de nature que le pus présente souvent. On sait que deux portions de ce fluide , parfaitement semblables par leurs caractères extérieurs et leur composition , produisent toutes deux dans l’économie des effets profondément différents. La nature de cette spécificité échappera toujours peut-être aux investigations de l’expérience.

Soumis à l’analyse chimique , le pus a fourni à M. Simon (1) :

Eau . . 911,9

Albumine et sous-phosphate de chaux.. . 40,2

Graisse contenant de la cholestérine.... 5,2

Hématine urée . * . 10,6

Pjine et globuline . 17

Sel marin . 1,3

Extrait . 13,8

Il suffit de jeter les yeux sur cette analyse pour saisir toute la différence qui sépare le sang et le pus sous le rapport de la composition chimique , et pour reconnaître que , dans aucun cas , le pus peut provenir d’une altération chimique des corpuscules sanguins.

Examiné au microscope , le pus se présente sous la forme de globules sphériques un peu frangés sur les bords et de la dimension de */IOO de millimètre de dia-

(1) Rapport annuel sur les progrès de la chimie , par Berzélius ( deuxième année ).

mètre, plus gros par conséquent que les corpuscules sanguins qui ont la dimension de '/i35 de millimètre. Si l’on remarque ces globules avec beaucoup d’attention , on s’aperçoit qu’ils ne sont pas d’une structure simple , mais qu’ils renferment quelques granulations , ordinairement au nombre de trois ou quatre : ce sont , par conséquent , des vésicules enveloppant de petits corps , que M. Donné appelle des globulins. La composition de l’enveloppe est probablement différente de celle des globulins; car, en traitant ces petites masses complexes par l’acide acétique , les granulations sont rendues opaques, et la vésicule disparaît ou se dissout. Cette désagrégation du pus arrive naturellement dans diverses circonstances. Quand ce liquide est abandonné à lui-même en présence de l’air, et surtout durant les chaleurs de l’été , il s’altère assez promptement pour qu’au microscope on ne puisse reconnaître sa composition normale , et que l’on n’aperçoive que les globulins. C’est pour cette raison qu’il est avantageux de ne pas recueillir, quand on veut le soumettre à l’examen , le pus qui s’écoule tout d’abord à la ponction d’un abcès. Par son séjour dans le foyer, surtout quand celui-ci se trouve près d’un canal permettant un libre accès à l’air extérieur, le pus se désagrège , et la simple pression des vaisseaux suffit ensuite pour écraser les globulins.

L’eau n’exerce pas d’action particulière sur les globules purulents ; elle se borne avec le temps à favoriser

leur désagrégation. L’ammoniaque les désagrège, fait qu’il ne faut pas oublier quand on recherche du pus dans une urine qui peut être ammoniacale ; dans ce cas, en effet, on ne retrouverait que les globulins, dont les caractères ne sont pas assez tranchés pour permettre d’en tirer une conclusion sur la présence du pus (1).

Les propriétés chimiques du pus , la dimension de ses globules microscopiques, enfin la différence radicale de sa composition avec celle du liquide sanguin , ne permettent plus , on le voit , de soutenir l’opinion que Grasmeyer a le premier essayé d’introduire dans la science. M. Donné a , d’ailleurs , aujourd’hui complètement abandonné cette théorie. Les expériences sur lesquelles elle s’appuyait étaient évidemment mal dirigées; car le pus mélangé avec le sang ne produit aucune altération remarquable dans ce liquide.

Quand on observe au microscope le pus provenant

(1) Ces dernières observations sont peu connues et toutes récentes. Elles ont été présentées par M. Donné dans le cours d’analyse microscopique professé en 1841 , à l’hôpital de la clinique, par ce jeune savant qui a si puissamment contribué à populariser, parmi nos médecins, l’emploi des moyens microscopiques.

L’ignorance où l’on se trouvait jusqu’ici de la constitution complexe des globules purulents , explique les contradictions que l’on aura remarquées entre ce qui précède et les faits divers rapportés par les auteurs. On a pu confondre jusqu’à ce jour les globulins avec les globules du chyle et quelques autres produits ; et c’est ainsi que MlVf. Prévost et Dumas , en pensant étudier le pus lui-même , n’ont dû opérer que sur les globules du pus désagrégé.

d'un abcès du genou , lequel est presque toujours mêlé de sang , bien que ces deux corps soient restés très-longtemps en présence, on les voit conserver chacun leurs caractères propres, et jamais un globule sanguin ne se change en un globule purulent (Donné).

D’ailleurs, le pus ne présente aucun de ces caractères d’âcreté que les anciens lui avaient attribués : c’est un liquide dépourvu de saveur, et qui , par sa nature , ne peut causer l’irritation la plus légère aux surfaces vivantes mises en contact avec lui. La plupart des médecins de Paris connaissent le fait de cet élève de l’école d’Alfort, qui tous les matins mangeait à son déjeuner une tartine de pus de cheval. Je le signale plutôt à cause de son inexplicable singularité , qu’en raison de la preuve nouvelle qu’il pourrait fournir à l’opinion exposée en ce moment. Il est assez reconnu que l’effet des substances absorbées varie singulièrement avec les surfaces d’application, et que le venin de la vipère, par exemple, peut être impunément avalé. Je ne l’aurais pas mentionné , d’ailleurs , si M. Donné , en le rapportant dans ses leçons , ne l’avait ainsi revêtu à mes yeux d’un caractère complet d’authenticité.

L’influence incontestable des connaissances chimiques

nous a donc obligés à renoncer à la théorie pyogénési-

que de Grasmeyer et de Gendrin. La formation du pus

ne peut être rapportée à une modification des globules

du sang , et le pus dans ta phlébite ou les métastases

purulentes ne peut jamais , une fois développé dans un point , détruire de proche en proche tout le fluide sanguin , en remontant le long du trajet des vaisseaux. Le pus est pour moi le véritable produit de la sécrétion viciée des tissus; les muqueuses ou les séreuses, au lieu de fournir, comme dans l’état normal, du mucus ou d’autres matières , sécrètent le liquide purulent. Cette opinion est d’ailleurs conforme à celle de Hunter, Béclard , etc. Si elle n’avance guère la question , elle a du moins l’avantage de se maintenir dans les limites des faits.

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