MORVE AIGUË CHEZ L’HOMME
historique:.
Dès le commencement du dix-neuvième siècle, on avait observé la transmission du farcin du cheval a l’homme (2). La contagion de la morve, dans les mêmes conditions, ne fut pas aussi promptement reconnue : on n’ignorait pas cependant le danger qu’il y a â se blesser en opérant ou en disséquant des chevaux morveux; on savait que, chez plusieurs médecins vétérinaires, ces accidents avaient été suivis d’inflammations malignes, de douleurs arthritiques, de gangrènes, et même de la mort. Maison ne voyait là qu’un empoisonnement septique analogue à ceux qui sont produits par d’autres matières animales, et non l'action spécifique du virus de la morve.
En 1821, Shilling (3), chirurgien de régiment à Berlin, rapporte
(1) Je devais faire précéder cette description de cinq observations ultérieures à la publication du mémoire de M. Rayer, et qui seront indiquées dans l'historique ; mais le défaut M’espace m’arrête. Je regrette moins cette lacune, parce qu’elles ont été publiées récemment dans des recueils périodiques. Quant aux faits de MM. Legroux et Nouât, que je devais également rapporter, ils sont inédits, mais moins complets et moins probants que les premiers, et n’ont pas servi de base à ce travail.
(2) Lorin, Observation sur la communication du farcin des chevaux aux hommes (Journ. de mcd. , chirur. et pliarm. , cah. février 1812 ; Rayer, mém. cité).
(3) Shilling, Mcrkwürdige krankheits und sections geschichte einer wahrscheinlieh durch übertragung eines thierischen giftes erzeugten brandrose ( mit einer kupfertaje) ( Rust’s magazin fur die gesammte lieilkunde ; Berîiu, 1821, XIe vol. p. 480, 3e cali.).
la première observation positive et bien caractérisée de morve aiguë gangréneuse chez l’homme. Elle a pour sujet l’employé d’une école vétérinaire, qui, après avoir lavé les naseaux d’un cheval morveux, tombe malade ; la peau se couvre d’une éruption pustuleuse fort remarquable; une phlyctène apparaît sur le nez, qui se gangrène, et, après la mort, on trouve des petits points purulents sur l’os frontal, et du pus dans les muscles.
Dans une autre observation insérée à la suite de celle de Shilling et due à Weisses, chirurgien de New-Market, on remarque du délire, une éruption pustuleuse à la peau, un écoulement jaune purulent par les narines et la bouche, et le malade, qui avait soigné un cheval morveux , succombe le treizième jour.
Rust, éditeur du journal dans lequel ces deux faits sont consignés, ne doute pas que ces malades n’aient succombé à une affection de la même nature que celle des chevaux qu’ils avaient soignés, à une morve transmise.
Pendant que ces faits se publient en Allemagne, J. Muscroft (1) rapporte, la même année, dans le Journal cl Édimbourg, l’histoire d’un piqueur qui se blesse à la main en|découpant un cheval morveux, et meurt, au bout d’une semaine, dans un violent délire, d’un glanders confirmé. Ici encore, la ressemblance de la maladie du cheval avec celle de l’homme est trouvée de la plus grande exactitude.
L’année suivante ( 1822 ) , Thomas Tarozzi, en Italie , reproduit l’observation de Shilling, dans les Annales universelles de médecine d’Omodei, et donne la description d’une maladie pestilentielle qui s’était développée dans une écurie où se trouvait un cheval morveux : de trente-cinq personnes ayant visité cette écurie, onze furent atteintes d’une maladie qui , dans sa première période, était caractérisée par de la fièvre et une éruption de clous et de phlyctènes gangréneuses. Ces
(1) Inoculation of thc human subject with the matter of glanders, by J. Muscroft (Edinb. medical and surg. journal ; 1823, vol. xix, p. 155).
altérations extérieures rappellent quelques symptômes de la morve aiguë, mais les faits manquent de détails, et sont loin d’avoir la même valeur que les précédents.
En 1823, le Journal de médecine d’Édimbourg annonce, sous le nom de morve, deux nouvelles observations, dont l’une, au moins, doit être rapportée au farcin. Toutefois, il est curieux de voir déjà, dans ce dernier cas , le pus provenant des ulcères être inoculé à un âne, et celui-ci succomber à tous les symptômes de la morve aiguë (Glanders). Le cas publié la même année, par Seidler, dans le Magasin de Rust , est des plus caractérisés pour l’étiologie et les symptômes ( gangrène du nez, écoulement nasal, éruption pustuleuse ).
Depuis cette époque, les faits se multiplient, mais ne sont pas toujours concluants : il ne s’agit quelquefois que d’accidents qui ne dif-
fèrent pas de ceux que peuvent produire les piqûres de dissection. Plus souvent on confond, sous le même nom , des cas de morve et de farcin, maladies dont on peut déjà entrevoir l’identité de nature par l’expérience indiquée plus haut, mais qui ont une physionomie assez distincte pour que l’histoire puisse avantageusement en être séparée.
M. Travers (1), dans son ouvrage sur l’irritation constitutionnelle, publié en 1826, a fourni des matériaux pour l’histoire ultérieure de la morve et du farcin , mais sans en apprécier exactement la valeur: il a enregistré trois faits de maladies transmises des chevaux morveux à l’homme, qui doivent être rapportés au farcin. Dans deux de ces cas, la matière provenant des ulcères de l’homme fut inoculée, par M. Coleman, à des ânes qui moururent avec les symptômes delamorve
aiguë.
Bien que M. Travers, éclairé parles expériences du chirurgien vétérinaire que nous venons de citer, reconnaisse que le poison de la morve
(1) Travers, An cnquiry concerning that disturhed state of vital fonctions wsualljr denominatcd constitutional irritation; in-8°; Londres, 2e édit. , 1 827.
inoculé à l’homme conserve la faculté de reproduire cette maladie chez l’âne, et établisse ainsi implicitement sa nature virulente et spécifique , cependant il ne voit , dans les symptômes observés chez l’homme , rien qui les distingue de ceux que l’on observe à la suite de l’inoculation des piqûres faites pendant le cours d’une opération ou d’une dissection sur des tissus malades ou sains. Ces accidents , selon lui, reconnaissent pour cause un même agent, et offrent une expression symptomatique commune, variable seulement par l’intensité. Par sa nature, la morve inoculée ne se rapproche-t-elle pas davantage du charbon et de la pustule maligne, pour lesquels il admet plus loin un mode d’infection spécial ?
M. Coleman approcha davantage de la vérité. La morve et le farcin sont, au fond , pour lui, la même maladie, avec deux sièges différents. La maladie observée chez les trois malades de M. Travers lui parut être la même que celle du cheval; mais, ne jugeant que d’après ces derniers (il ignorait ceux de Shilling, de Weisses et de Seidler), il crut que les narines de l’homme n’étaient pas susceptibles de devenir malades; que ce dernier n’était apte à contracter que le farcin , même après l’inoculation de la morve proprement dite.
L’observation publiée en 1829 (1), par M. Arnold Grub, fournit un exemple des plus remarquables de morve aiguë venant terminer brusquement un farcin chronique, dont nous avons trouvé l’analogue dans la lecture récente de M. Deville à l’Académie,
Le fait inséré, la même année, dans le London médical gazette , par M. Andrew Brown (2), est un des plus complets que l’on puisse citer: c'est lui dont le titre « Fatal case of acute\glanders in the Ixuman subject » révéla subitement à Elliotson la nature de deux cas étranges qu’il avait récemment observés, sans pouvoir les rapporter à leur
(1) Cette observation est la treizième du mémoire de M. Rayer.
(2) Deuxième observation du mémoire de M. Rayer.
véritable cause. C’est donc ce fait qui a été l’occasion du premier mémoire important publié sur cette matière (l).
Dans ce travail remarquable, le médecin anglais a consigné trois nouveaux faits des plus concluants (2), dont l’un lui est propre; un second lui est commun avec Roots , et le troisième avec Parrot. Dans tous trois , on observa l’écoulement purulent et sanguinolent des narines, l’éruption phlyzaciée de la peau, des gangrènes , des collections purulentes: tous trois se terminèrent par la mort, et l’autopsie fit reconnaître la lésion caractéristique des fosses nasales et des poumons. Elliotson reproduisit dans son mémoire le fait observé par Brown, analysa les expériences et les observations de Coleman et de Travers, et combattit les conclusions de ce dernier sur îa non-spécificité de la morve. Son mémoire contient aussi les trois observations que Shilling, Weisses et Seid 1er avaient publiées dans le Magasin de Rast , et une relation de la maladie pestilentielle dont Tarozzi a donné l’histoire; on y trouve aussi une description delà morve et du farcin à l’état aigu et chronique chez le cheval, maladies qu’il admet comme identiques dans leur nature; il reconnaît l’existence de ces différentes formes chez l’homme, mais il ne croit pas qu’elles puissent se transmettre autrement que par inoculation. M. Rayer (3) a décrit cette maladie, d’après Elliotson, dans la seconde édition du Traité des maladies de la peau , et il a fait représenter, dans l’atlas annexé à cet ouvrage, un cas de morve aiguë , d’après un dessin qui lui fut communiqué par le même auteur. C’est le premier ouvrage classique en France dans lequel il ait été fait mention de cette affreuse maladie. Un nouveau fait, observé avec M. Williams, fournit à Elliotson (4) l’occasion d’un second travail (1833), et le sujet de leçons
(1) Elliotson, On the glandcrs in the human subject ( Medico -chirurgie. transact vol. xvi, p. I et 171).
(2) Ces observations sont insérées clans le mémoire de M. Rayer.
(3) Rayer, Maladies de la peau , t. m.
(4) Elliotson, Additional facts rcspecting glandcrs in the human subject ( Med .chir. trans ., 7 mars 1833).
dogmatiques. Dans le fait de M. Williams, aucun des symptômes ou des lésions caractéristiques propres à la morve aigue ne manque, et le pus de l’un des abcès, inoculé à un âne, détermina une phlébite promptement mortelle.
De 1830 à 1837, l'attention des observateurs ayant été éveillée par les publications que nous venons de mentionner, le nombre des cas de transmission de la morve du cheval à l’homme augmente; de nouveaux faits de morve ou de farcin chez l’homme sont découverts et commentés, en Hollande, par Alexander; en Angleterre, par Graves, Hardwicke ; en Allemagne (où il y a eu quatre thèses soutenues sur ce sujet), par Hertwig, Wolff, Prinz, Berndt,Eck; en Italie, parBrera; en France même, parM. Félix Vogeli, de Lyon. Dans tous ces pays, l’existence de la morve chez l’homme est connue et admise par les médecins et les vétérinaires; Paris seul semble fermer les yeux.
Dans la séance du 14 février 1837, M. Rayer communiqua à l’Aca-
démie de médecine l’observation d’un malade qui avait succombé dans son service, avec les symptômes de la maladie décrite sous le nom de morve aiguë, et les pièces anatomiques furent présentées à l’appui. Ce fait fut reproduit avec plus de détails dans la séance du 21, et le diagnostic formulé avec plus d’assurance encore que la première fois. Cette question donna lieu, dans le sein de ce corps savant, à une discussion dans laquelle MM. Rayer, Dupuy et Velpeau soutinrent l’identité de la maladie du cheval et de l’homme, et furent combattus par MM. Barthélemy et Bouley. 11 faut le dire, cette dernière opinion parut prévaloir, et ne fut que peu ébranlée parla publication d’un mémoire très -détaillé et très-complet, que M. Rayer inséra dans le tome VI des Mémoires de i Académie , pour la même année.
Au fait qu’il publia, le plus complet de tous, M. Rayer parvint à réunir un grand nombre d’observations dont nous avons déjà eu l’occasion de citer les plus importantes. Il sépara l’histoire de la morve et du farcin à l’état aigu et chronique, exposa le type de ces 1839. ~ Figla. * 4
diverses affections chez le cheval, et fit, à ce sujet, des recherches nombreuses qui n’ont pas été sans profit pour la médecine vétérinaire. L’historique de la maladie, le diagnostic, les inoculations de l’homme au cheval , ont été traités avec beaucoup de détails. L’existence de la morve chez l’homme est surabondamment prouvée dans ce mémoire.
Pendant le cours de l’année 1838, un nouveau cas de morve aiguë observée dans le service de M. Breschet, par M. Burguières et moi, vint de nouveau appeler l’attention de l’Académie, et, presque coup sur coup, M. Deville, d’une part, MM. Husson et Nivet, de l’autre, vinrent fournir de nouveaux éléments à la discussion qui se préparait. Le dernier fait surtout ne laisse rien à désirer pour la publicité ; il a eu pour témoins plusieurs membres de l’Académie et plusieurs professeurs de l’Ecole de médecine. La transmission de la morve trouva encore un chaud contradicteur dans M. Barthélemy; mais il fallut tout son talent pour combattre une vérité qui était alors si puissamment étayée, et, depuis cette dernière discussion, la conviction paraît avoir définitivement pénétré dans tous les esprits non prévenus.
Antérieurement à cette discussion , et dans la même année, Astley Cooper (i), Wiggins - Heustis (2), Brunzlaw (3), etc., avaient aussi publié de nouveaux faits qui ont été communiqués ou indiqués par M. Rayer dans sa lecture à l’Académie.
Pour le premier fait, le jury anglais manda Astley Cooper, à l’effet de savoir si la maladie à laquelle un palefrenier avait succombé était
une morve aiguë transmise par le cheval; et, sur la déclaration affir-
mative de ce chirurgien, le propriétaire fut condamné à faire abattre le cheval.
(t) G alignant’ s messenger ; morning édition , 1838, thursday, august 2, n° 7301.
(2 Wiggins-Heustis, M. D. of Alabama (The american journal of medical sciences ,
? •: V tmzlaw, Medicinishe zeitung , Berlin , der 16 angust 1837, n° 33.
Le fait de Wiggins-Heustis est an beau cas de farcin chronique terminé par morve aiguë.
Le troisième est une morve aiguë primitive ; il est extrait de la Gazette de Berlin pour l’année 1837.
Sous le nom de morve 3 la Lancette anglaise du 2 décembre a rendu compte d’un cas de farcin. Le même journal, du 7 juillet 1838, a aussi rapporté un cas de guérison de farcin par Astley Cooper, et toujours sous le nom générique de morve .
Le docteur James Jonshtone (1) a publié dans les Transactions de l Association médicale provinciale , sous le titre de Glanders in the human subject , une observation avec réflexions, dans laquelle il ne s’agit ni de farcin ni de morve, mais plus probablement d’un cas de rhumatisme chronique.
Enfin, je dois mentionner deux observations qui m'ont été communiquées, l’une par M. Nouât, la seconde par M. Legroux, et qui ont été recueillies sous d’autres titres, mais sont, à n’en pas douter, de nouveaux exemples de morve aiguë chez l’homme.
M. le professeur Bouillaud possède aussi un fait qui vraisemblablement est de la meme nature que les deux précédents, mais il manque de détails suffisants pour que l’on puisse l’affirmer (2 .
Définition .
On peut désigner, en pathologie humaine, sous le nom de morve aiguë, une maladie fébrile, virulente, transmise des solipèdes à l’homme, et qui a pour symptômes caractéristiques: un coryza particulier, avec sécrétion purulente et sanguinolente, ordinairement assez abondante pour former un flux nasal, une éruption pustuleuse spéciale à la peau,
(1) The Transactions of the provincial medical and surgirai association , vol. I, 1837, London.
(2) Nous avons fait de nombreux emprunts au mémoire de M. Rayer pour la rédaction de la première partie de cet article; nous y renvoyons ceux qui voudraient des détails plus étendus.
et souvent des tumeurs purulentes, ecchymotiques ou gangréneuses à la surface du corps.
Synonymie .
La morve aiguë n’est pas la seule affection que l’homme puisse recevoir du che val ; on a observé aussi cette maladie à l’état chronique. Les fa rein s aigu et chronique, qui, comme nous l’avons vu. sont vraisemblablement des maladies de la même nature que la morve , affectent cependant une forme trop constamment différente pour que leur histoire ne soit pas séparée. En France, nous avons transporté à l’homme le nom de la maladie chez le cheval, imitant en cela l’exemple des auteurs étrangers, nos devanciers en cette matière. Cette méthode a l’avantage de rappeler l’origine de la maladie et d’en donner une idée exacte, sans créer de nouveaux noms ; cependant nous devons dire que M. Elliotson a proposé de donner à la morve et au farcin le nom ( ï equinia (équinie), qui serait equinia nasa/is pour la première, et equinia apostematosa pour le second, divisés tous les deux en acuta etchronica. Cette dénomination ne nous paraît pas devoir être préférée à la première.
Causes .
Tous les malades chez lesquels on a observé l’ensemble de symptômes connus sous le nom de morve aiguë , avaient eu des rapports avec des chevaux morveux. Chez tous ceux dont l’histoire a été transmise avec quelques détails, les rapports avaient été fréquents et prolongés, ou bien la matière du contagium avait été déposée sur quelque solution de continuité récente ou ancienne. Ces derniers sont au nombre de six sur dix-neuf.
Les treize autres, la plupart palefreniers, paysans, maquignons, cavaliers, étaient chargés de soigner un ou plusieurs chevaux morveux, les pansaient, les conduisaient, étaient obligés de nettoyer l’auge sur
laquelle tombait la matière du jetage d’une odeur infecte et repoussante, dont ils se sont plaints pendant leur maladie, leur essuyaient les naseaux, leur introduisaient des médicaments dans les narines, couchaient dans la même écurie; on a pu remarquer que plusieurs d’entre eux négligeaient quelquefois d’essuyer leurs mains et leur visage salis par Je mucus nasal de ces animaux, se servaient de leur propre mouchoir pour leur essuyer les naseaux, buvaient dans le même seau, etc.
Au reste, il n’est pas toujours aussi facile qu’on pourrait le croire de constater que les malades ont eu des rapports avec des chevaux morveux. Les règlements de police n’autorisant pas à faire travailler ces animaux sur la voie publique, il faut s’attendre, dans les grandes villes surtout, à trouver les chefs d’établissements, les voituriers, fort disposés à donner des renseignements inexacts, et même si, comme cela doit arriver ordinairement, le médecin n’est pas initié à l’exploration médicale des solipèdes, à leur dissimuler les caractères de cette affection , à écarter leurs soupçons, en faisant valoir l’embonpoint et l’état, souvent fort bon en apparence, de leurs chevaux. On pourra trouver dans la lecture du procès-verbal de la seconde observation un avertissement utile sur cette matière. 11 est donc prudent, dans les cas ordinaires, de se faire assister d’un médecin vétérinaire pour les recherches de ce genre: c’est, dans les cas difficiles, le seul moyen d’éviter l’erreur.
On sera plus étonné encore de voir, dans l’observation rapportée par Wolf, le malade qui avait acheté sciemment, quelques semaines auparavant, un cheval morveux, nier, sur les soupçons qu’on lui manifestait de l’origine possible de son mal , qu’il eût eu rapport avec un cheval affecté de cette maladie.
il serait important de savoir, dans tous les cas, de quel genre de morve étaient affectés les chevaux qui ont fourni le contagium. Dans trois des faits observés à Paris, on a pu établir que les malades avaient été en rapport avec des chevaux atteints de morve aiguë , de celle qui, de l’aveu de tous les vétérinaires, est éminemment contagieuse du
cheval au cheval : l'explication n’est pas alors embarrassante, la transmission ne devant pas être plus difficile que celle de la rage, du charbon et de la pustule maligne, de certaines gales, etc. Mais si, dans les cas où l’on n’a pas rendu un compte exact et direct de l’espèce de morve, la forme aiguë a du être la plus fréquente, il résulte implicitement aussi de la lecture attentive de quelques-uns de ces cas, que la morve chronique du cheval peut transmettre à l’homme une morve aiguë. Or, la contagion de la morve chronique du cheval au cheval étant contestée par quelques-uns des vétérinaires les plus distingués de Técoîe d’Àlforl, ils nient, à fortiori, qu’elle puisse se transmettre à l’homme. Mais nous avons déjà vu qu’il existe des faits bien avérés de contagion de cette dernière; et, d’ailleurs, ne connaît-on pas les observations de M. Dupuy, qui, inoculant la morve chronique du cheval, communiquait, à son grand étonnement, et presque à son insu, une morve aiguë. Les expériences de M. Gérard, en 1827, les faits cités par M. Darboval , fournissent de semblables résultats.
Il faut donc nécessairement admeître, à moins que de résoudre affirmativement et sans preuves la question du développement spontané de la morve chez l’homme, que la cause directe déterminante de la maladie est le contagium du cheval morveux, transmis par inoculation ou par inPection ; que cette transmission doit être plus facilement et plus fréquemment déterminée par le contact des chevaux atteints de morve aiguë, mais que des faits, qui paraissent bien observés, doivent aussi faire admettre, dans l’état actuel de la science, que la morve chronique peut produire le même résultat.
Une observation bien complète de Grub, celle de M. Deville, une troisième de W iggins-Heustis, paraissent établir aussi que le farcin chronique, chez l’homme , peut se terminer par la morve aiguë, terminaison ou transPormation assez fréquente chez le cheval.
Telle est la cause déterminante de la morve aiguë de l’homme; quant aux causes individuelles prédisposantes , les principales nous échappent, et seront probablement toujours cachées, comme celles de la plupart des autres maladies contagieuses : il faut cependant observer
que plusieurs des malades frappés de cette terrible affection étaient affaiblis antérieurement par des écarts habituels de régime, ou souffrants et indisposés depuis quelque temps.
Fréquence .
11 est difficile aujourd’hui de déterminer la fréquence de la morve chez l’homme. Bien que, dans d’autres pays que le nôtre, ce fait soit jugé moins rare qu’on ne le croit communément; bien qu’un assez grand nombre de faits aient dû passer inaperçus, ce n’est cependant qu’à la condition probable de s’être présentés à un intervalle assez éloigné les uns des autres. Si on compare le nombre des malades observés à celui des palefreniers qui sont en rapport habituel avec des chevaux morveux , et s’exposent, par une foule d’imprudences, à contracter cette maladie sans en être victimes, des vétérinaires, qui ne sont eux-mêmes guère plus prudents, on sera conduit à penser que l’aptitude à la contagion par infection doit être heureusement rare: mais, pour cela, est-il raisonnable de nier, comme on l’a fait, la possibilité de cette transmission ?
Symptômes .
Tableau de la maladie. — Lorsque la maladie a été contractée par infection, les prodromes sont ceux d’une affection aiguë , quelquefois d’une fièvre grave : malaise, courbature, frissons, symptômes gastriques, douleurs générales ou bornées à quelque région du corps, la tète, l’hy pochondre, lethorax, le dos, mais surtout les membres supérieurs ou inférieurs; d’autres fois, faiblesse générale , céphalalgie, diarrhée. (Lorsqu’il y a eu inoculation , ces symptômes ont été précédés du développement d’une inflammation locale plus ou moins grave, se propageant, par les lymphatiques et les ganglions, des extrémités au tronc.)
Bientôt, accroissement des douleurs musculaires ou articulaires, avec développement du pouls et chaleur à la peau: ces douleurs ne peuvent
être mieux comparées qu’à celies du rhumatisme aigu, et le médecin les regarde ordinairement comme telles.
La douleur peut être générale pendant plusieurs jours, mais ne tarde guère à se fixer sur une ou plusieurs grosses articulations, le genou, le coude, l’épaule : la douleur, très-intense, résiste à tous les calmants; la réaction fébrile est toujours vive.
L’articulation douloureuse , ou un point quelconque de la face (jamais le tronc), deviennent le siège d’une inflammation érysipélateuse dont on peut de bonne heure reconnaître le mauvais caractère (quelquefois, sur la face, c’est une pustule, une phlyctène ou un tubercule). La peau prend bientôt une teinte violacée, se couvre de vésicules ou détachés gangréneuses: en même temps la fièvre continue, mais le pouls a déjà quelquefois moins de développement; la langue est rouge à la pointe, sale à la base; il survient de la diarrhée ; l’air circule difficilement dans les fosses nasales; la respiration est accélérée ; toux rare, brève, râles muqueux ou sibilants.
Pendant que la gangrène s’étend, de nouvelles tumeurs, ou seulement des taches rouges , se montrent sur d’autres parties du corps avec tendance manifeste à la même terminaison ; un flux muqueux ou puriforme, jaunâtre, mêlé de stries sanguinolentes, s’établit par les narines; des pustules phlyzaciées et des bulles gangréneuses se développent sur la peau , principalement à la face et aux extrémités; on trouve aussi sur les membres des collections purulentes sous-cutanées, et surtout musculaires, circonscrites, sans changement de couleur à la peau; pressentiments funestes, rêvasseries, sub-delirium, mussitation, affaiblissement croissant, conservation de la sensibilité générale; respiration accélérée, stertoreuse, avec expectoration de crachats quelquefois manifestement pneumoniques; pouls fréquent, petit, ou mou, et facile à déprimer; selles nombreuses ) fétides.
A cette époque, lorsque la gangrène occupera face (et ces cas sont loin d’être rares), elle marche avec une grande rapidité, envahit promptement tout un côté, et donne souvent au malade une physionomie hideuse : sur les membres, son développement est moins rapide,
mais il se forme au-dessous des eschares de fastes collections purulentes; la fluctuation est bientôt manifeste.
Enfin la prostration augmente; il y a émission involontaire de burine et de selles fétides, cadavéreuses; le délire est complet, ordinairement calme, quelquefois avec des alternatives d’agitation et de coma; l’écoulement nasal devient plus visqueux, s’attache aux lèvres et aux narines; les pustules cutanées et les tumeurs purulentes se multiplient; le pouls devient d’une fréquence et d’une petitesse extrêmes; le malade exhale une odeur fétide; la respiration s’embarrasse; et la mort, terminaison constante jusqu’à ce jour, arrive ordinairement du quinzième au vingtième jour.