‹ Thèse pour le Doctorat en MédecineChapitre 14 sur 17 · LES · texte numérisé non relu

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ee | sans cela. Si j'ai à faire ton autopsie…. crois-tu que ce sera. intéressant? »

Mais cet homme qui a perdu les illusions et la jeunesse de cœur, éprouve de soudains enthousiasmes pour les forêts centenaires qui gardent l'âme russe, avec leur faune riche d’élans, de chèvres, de cygnes et d'oiseaux de toutes sortes, avec leurs hameaux prospères, leurs fermes, leurs ermitages et leurs moulins, et à l’automne, « les maisons dé campa- | gne à moitié écroulées dans le goût de Tourguenieu Das

Ces flammes brèves séduisent bien la belle Héléna Andreievna, mais le cœur vieilli d'Astrov n’est pas touché de l’amour profond et pur de la petite Sonia: et s’il passe à côté du bonheur sans le retenir, la faute en est encore à sa vie de médecin; c’est encore un sacrifice qu’il lui fait, sans s'en douter. si

Ame curieuse, et sur laquelle on aime à revenir. Il faut que Tchekhov ait été façonné jusqu’au fond de son être par son existence de praticien, pour avoir réussi à souffler à son héros cette vie intense qui brise tous les moules, tous les clichés, passe les frontières, et va réveiller des échos dans nos antiques provinces, endormies sur leur maigre activité particulariste. : | :

Tchekhov, en même temps qu’il nous laisse des figures

de médecins, saisissantes de réel, nous décrit leur profession, au jour le jour, le docteur Kirilov, que sa clientèle vient . relancer même à une heure tragique de son existence, Sobole, Astro, en proie à une terrible fatigue, etc... D’autres fois, Tchekhov nous les montre à un moment de leur pratique quotidienne: le médecin de zemstvo, Grigory [vanovitch Ovtchinnikov, passant sa visite à l'hôpital entre la sémillante sage-femme et son infirmier, l'officier de santé Mikhaïl Zokharovitch, ivrogne, insolent, malpropre, qui accepte de l’argent des malades et vend en cachette les médicaments des

zemstvos. « Tous savent aussi que l’infirmier fait de la

clientèle et soigne les maladies secrètes des jeunes bourgeois en employant des remèdes à lui. Si encore ce n’était qu’un charlaïan, comme il y en a beaucoup; mais c’est un charlatan convancu et qui proteste à sa manière, en cachette. Il pose en cachette des ventouses aux malades du dehors, les soigne, assisté aux opérations les mains sales, touche les plaies avec une sonde sale. Cela suffisait à marquer combien il méprisait hardiment et profondément la médecine du docteur avec sa science et sa rigueur ». Et comme si nous passions la visite, côte à côte avec Grigory Ivanovitch, nous examinons la courbe thermique de .Guérassim le tubercu- Jeux, où l’infirmier, ivre, a oublié d'inscrire la température de la veille; nous palpons la main droite d’un autre malade, œdématiée par un phlegmon: nous entendons une jeune paysanne, en robe rouge, se plaindre de sa stérilité; ensuite défilent « un vieux qui a une mauvaise maladie, une femme avec trois enfants, ayant la gale; et la besogne bat son plein ». \ | Un autre jour, Tchekhov nous présente un médecin de campagne, trop dévoué, et que ses clients, en ne le payant pas, plongent dans la misère. Sa femme, qui fut élevée à l’Institut, lave elle-même son linge à la rivière; mais, pauvre honteuse, elle va le faire loin du village, pour qu'on ne la voie pas. ï Dans la nouvelle intitulée Le Choc, nous assistons à une

consultation, chez le psychiâtre Mikhail Seguieitch. La page

n’est pas dépourvue d’ironie.

& —— Alors? commencça-t-il, en se lissant les genoux. Allons au fait. Quel âge avez-vous? Il posa des questions et l'étudiant en médecine répondit. Il demanda si le père de Vassiliev n'avait, pas eu quelque maladie spéciale, s'il ne buvait pas par accès, si on ne lui connaissait aucune cruauté ou étrangeté particulières. Il répéta les mêmes questions au sujet de son oncle, de sa mère, de ses sœurs. et frères, Appre-

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nant que sa mère avait eu une très belle voix et qu’elle avait parfois joué à la scène, il s’anima tout .à FOR et demanda:

».— Pardon, ne vous rappelleriez-vous pas si votre mère avait une passion pout le théâtre? ÿ

» — Autant que je comprenne vos EE OnS vous voulez savoir si ma maladie n’est pas héréditaire. Elle ne l’est pas.

» Le docteur demanda ensuite si Vassilieu n'avait pas eu, dans sa jeunesse, des vices secrets, reçu des coups à la tête, éprouvé des emballements, eu des singularités, des passions exceptionnelles. On peut, sans aucun dommage pour la santé, ne pas répondre à la moitié des questions ordinaires que posent à leurs clients les docteurs consciencieux.… » Ensuite le médecin « lui donna en silence à boire on ne sait quelles gouttes, puis quand le jeune homme se fût calmé, il le déshabilla et se mit à mesurer avec une sorte de compas ia sensibilité de sa peau... » -

Le titre d’une autre nouvelle, Un Cas de Pratique Médicale, est à lui seul assez caractéristique. Un jeune médecin de Moscou est appelé dans la campagne par une riche propriétaire d’ usine, dont la fille souffre de crises nerveuses. Il faut surtout noter dans ces pages l'habitude d’approcher la douleur, cette espèce de détachement qu’a le médecin pour la souffrance, et comment, sous sa physionomie qui paraît absente, il est beaucoup plus touché qu’il n’en à l'air. La facon de dépeindre l'entourage est aussi très remarquable: la: mère, devant sa fille qui pleure, à :« une expression de culpabilité, désolée, inquiète, comme si elle avait oublié quelque chose de très urgent, comme si elle avait négligé quelque chose, n'avait pas appelé auprès d’elle quelqu'un. Qui? elle l’ignorait ». La gouvernante de la malade pense au’il est plus poli de’ ne parler que de médecine. Et quelles sottises! « Les médecins disent que ce sont les nerfs, mais lorsqu'elle était petite on lui a fait rentrer des humeurs froi-

br des, et‘je pense que c’est de là que proviennent ses maux ». Plus savante que les hommes de l’art, elle reprend: « Le

médecin de l'usine lui donnait du bromure, mais j'ai remar-

qué que cela ne lui faisait que du mal. À mon sens, ce qu’il faut pour le cœur, ce sont des gouttes. j'en QÉBHA le nom... ane muguet, quoi... » ‘

Ainsi Tchekhov continue à tirer de sa propre expérience des notes d'ordre psychologique ou pittoresque. Il écrit: « IL n’est pas gai d’entendre badiner les malheureux et les mourants », où bien il raille l’homéopathie et les homéopathes, comme dans Ariane, et ailleurs, ou encore, par jeu, il compose des ordonnances: « Samoilenko s’assit et prescrivit du quinquina en dissolution, du bromure de potassium, de l’infusion de rhubarbe, de la teinture de gentiane, de l’eau de fenouil, tout cela en une potion, à laquelle il ajouta du sirop de roses, pour atténuer le goût amer du breuvage ». Tcheboutykine lit dans un journal une recette contre la

chute des cheveux: « Deux zolotmks de naphtaline pour

une demi-bouteille d'alcool. Faire fondre et employer cha-

que Jour en frictions ». Dans La ous, Dorn prescrit à Sorine de la valériane, etc...

À tant, de médecins, il faut bien des malades. T chekhov ne les a pas oubliés. Cas de détail ou observations cliniques, les malades sont un foule dans son œuvre. Influenza, typhus. exanthématique, diphtérie, cholérine, choléra, variole jouent jeur rôle. Un comparse meurt de ramollissement cérébral, un autre d'érysipèle, un vieillard souffre d’amaurose, un ouvrier perd la vue à la gueule des fours, un prince va soigner son foie à Vichy, un. Conseiller d'Etat privé à Marienbad, un enfant meurt de brûlure à l'hôpital du zemstvo, un noyé reçoit des premiers soins, etc.; la liste complète est inutile, Mais il ne faut pas croire que le dessein de Tchekhov ait été de doter la littérature d’un Musée Dupuytren. Plus

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que ces détails de pathologie et d QE ce qui doit nous intéresser c’est de voir comment, en quelques traits, en quelques mots qui n'ont rien de savant, le lecteur, s’il est médecin, peut reconnaître des 'signes et poser un diagnostic. Un auteur qui ne serait pas médecin ferait le contraire, il dirait la maladie sans s’aventurer dans des détails, ou bien il les lirait dans un manuel de pathologie et les recopierait sans les comprendre, comme Zola. Le mieux qu'il pourrait faire serait de décrire des symptômes observés de visu, et encore le succès me semble problématique, car il ne suffit pas de regarder, il faut savoir observer et retenir les signes essentiels. Ainsi fait Tchekhov, qui, le plus souvent, pour enlever à ses écrits tout caractère ddatiane a soin de cacher le diagnostic et de remplacer Îa terminologie médicale par des mots pris dans le langage vulgaire.

Dans La Nouvelle Campagne, « les Lytchkov, père et fils, approchent une tête mberbe de nature et la figure bouffie ». Il faudrait leur prescrire une OpO RAR pluriglandulaire.

Cet autre qui « s’engoue en buvant du thé, tousse et est ébranlé d’un rire qui grince et l’étouffe », qui ne peut pas parler tant il tousse, qui respire avec bruit et qui paraît « enflé », a un emphysème bien ordinaire. " À

Dans la Steppe, on entend ce dialogue:

« — Pourquoi as-tu le menton enflé?

» — J'y ai mal. de travaillais dans une fabrique d’allumettes.. Le médecin dit que c ’est pour cela que ma mâchoire enfle; l’air, la-bas, n ’est pas sain. En dehors de moi, trois gars ont le menton enflé, et cel de. l’un d’eux est complètement pourri ».

Il ne faut pas être grand clerc pour .rejeter sur le phosphore blanc ces nécroses du maxillaire, que le pauvre ouvrier attribuait à « l’air qui n’est pas sain, là-bas ».

Il défile encore des asthmatiques, un goutteux, des apo-

APT à

plectiques, un neurasthénique (son, « observation » est d'ail leurs un peu trop floue), des ronds-de-cuir « épuisés par les hémorroïdes », des cardiaques. Un de ces derniers, Borkine, dit à Ivanov: « Touchez... (il prend la main d’ Ivanov et l’appuie contre sa poitrine ). Entendez-vous? Tou-tou-toutou. c’est signe que j'ai une maladie de cœur. Je peux mourir d’un moment à l’autre... »

Dans l’Envie de Dormir, nous diagnostiquons: hernie

étranglée, réduite trop tard par taxis et suivie de mort par sphacèle d’une anse, à

Pour Nadiedja Fedorovna, l'héroïne du Duel, la rion ne peut être résolue, puisque dans le roman deux médecins posent des diagnostics différents, encore que celui de Samoilenko me paraisse concorder davantage avec la périodicité ” des accès. « Samoilenko disait qu’elle avait une fièvre intermittente et la bourrait de quinine: un autre docteur, Oustimovitch, homme grand, maigre et misanthrope, qui restait toute la journée chez lui, et, vers le soir, se promenait le long du rivage, les mains croisées derrière le dos et la canne haute, et crachait dans l’eau, prétendait que c'était une maladie de. femme et lui ordonnait des compresses chaudes... » 5 Dans Trois ans, Paulina s’évanouit. Retenons la notation exacte: « Ses épaules étaient froides, son pouls irrégulier. » é |

Nina Fiodorovnz, dans le même livre, opérée d’une tumeur au sein, souffre, deux mois après, d’une récidive du mal. Nous la voyons, à chaque chapitre, maigrir et pâlir, tandis que son mari, un vilain sire, déblatère contre les médecins: « Lorsqu'il a fallu faire à Nina une opération, en somme insignifiante, on a dû faire venir un chirurgien de Moscou; personne, ici, ne s’en est chargé. Vous ne POULE vous l’imaginer: ils ne savent rien, ne comprennent rien, ne s'intéressent à rien. Demandez-leur, par exemple, ce que c’est que le cancer? sa nature? d'où il provient? »

ES n 7

» À la fin d’octobre il y eut une récidive marquée dun le mal de Nina Fiodorouna. Elle maigrissait rapidement et changeait. Malgré de grandes douleurs, elle croyait aller mieux, et chaque matin s’habillait comme une personne bien portante, puis demeurait toute la. journée sur son lit, tout habillée. Aux approches de la fin elle devint très volubile. Etendue sur le dos, elle contait à mi-voix maintes choses, oppressée et se fatiguant à parler. Elle mourut sans qu'on s’y attendît seule ». - La manière de Tchekhov commence à nous être familière: détails exacts et caractéristiques, décrits objectivement,

sans participatioh apparente du cœur. Mais il y a dans la

réalité, quand on la voit d’un œil aigu, une source d'émotion plus puissante dans la mesure qu’on la laisse agir sans commentaire. C’est ainsi, pour le médecin, qu'une statistique est plus éloquente qu'un drame à tendances sociales. Il n’est donc pas étonnant que le médecin-écrivain se serve de la leçon, à son profit. Pour Tchekhov, le sujet apporte

avec soi son tragique: inutilité de la « littérature ». L’au-

teur a-t-il besoin de.faire directement appel à notre pitié quand, par exemple, il nous parle de ce maître d'école, condamné par les médecins, qui ignore qu'il n’a plus pour

dix jours de vie, et dont la venue à un banquet étonne tout

le monde? « Sur toutes les faces, dans tous les regards atta-

chés sur lui, il lut non pas la sympathie, non pas la pitié

qu’il n'aurait pas pu supporter, mais quelque chose d'autre, quelque chose de doux et de tendre, mais en même temps intensément sinistre, comme une vérité. terrible, quelque chose qui, en un instant, lui glaça tout le corps et remplit

son âme d’un désespoir indicible ». Il rentre, corrige les

devoirs de ses élèves, tandis que dans la salle à côté le méde- Gin murmure à sa femme qu'on n’eût pas dû laisser sortir un

* homme qui n'avait encore très probablement qu’une semaine

à vivre.

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C’est tout, mais d’une vérité terrible. Et ce pauvre c‘cher, dont le fils vient de mourir à l'hôpirel, et qui, angoissé de ne pouvoir s’ ouvrir à aucun ami, conte sa peine à son vieux cheval... Mais il reste encore dans ces nouvelles trop de composition. On peut croire que la pitié du lecteur est sollicitée, non pas directement par l’auteur, mais par la situation qu'il agence lui-même dans ce but. Quelques pages, intitulées Fièvre Typhoide, sont au contraire une observation purement clinique. On croirait entendre une question d’internat: Diothinentérie au deuxième septenaire. Ce qui nous y intéresse n'est pas que Tchekhov ait fait entrer dans les lettres un chapitre de Pathologie. Le tour de force, en soi, serait banal. En réalité, cette nouvelle, poussant à l’extrême l'esthétique de Tchekhov, nous donne une des clefs de son art, et, d’autre part, elle nous ramène à notre point de vue favori, le Docteur Antone Tchekhov écrivain.

Il faudrait citer in extenso ces quatorze pages, parues dans le recueil qui a pour titre Les Mouyjtks. L’indifférence, le tuphos et le délire du malade sont décrits avec une sobre maîtrise. Puis vient la convalescence, cette fête du corps libéré, cette « joie animale », cet égoïsme enfantin à se sentir vivre. On apprend à Klimov que sa sœur est morte de la typhoïde, tandis qu il se débattait lui-même dans le délire. « Cette nouvelle, si étrange et si inattendue, tomba d’un bloc dans la conscience de Klimovw. Mais comme si elle n'eût été ni horrible, ni étrange, elle ne put abattre la joie animale qui remplissait le convalescent. Il pleura, sourit, et vite se mit à se plaindre qu’on ne lui donnait pas à manger.

» Au bout d’une semaine seulement, quand déja, en robe de chambre, soutenu pat Pavel, il s’approcha de la fenêtre pour regarder le ciel trouble et printanier, tandis que s’entendait le bruit désagréable d’un chargement de vieux rails qui passait, son cœur se serra de douleur. Et il

se mit à pleurer, le front appuyé au cadre de la fenêtre.

\ — 66 — » —— Que je suis malheureux! murmura-t-il. Mon Dieu: * que je suis malheureux! ° .

» Et sa joie céda la place à la tristesse de chaque jour et au sentiment d’une perte irréparable ».

Ces quelques lignes renferment ce qu'il y a de plus tragique dans l'existence humaine: notre faiblesse en butte aux forces aveugles qui, non contentes de se jouer de notre organisme, soufflent, hélas! sur nos sentiments les plus chers et les manœuvrent à leur guise.

De même, dans Volodya, étude d’une crise chez un garcon de dix-sept ans, « ordinaire, timide, maladif », et que

la puberté tracasse. Poussé par l'éveil de son instinct sexuel, :

il fait sa première déclaration d'amour. Mais le monde le repousse, il s’en prend à lui-même d’abord, il à honte, il se trouve laid, et, son déséquilibre nerveux grandissant, il finit par détester sa mère et se suicide. Ici encore, il faudrait tout citer. Rien de trouble dans cette histoire qu’André

Gide eut racontée bien autrement. On ne saurait trop y.

revenir: Jchekhov est médecin. Il voit, en médecin, un enfant devenir un homme; mais tous les organismes ne résistent pas à cette métamorphose. La beauté et le tragique

résident dans le même lien, dans l’observation impartiale

de nos luttes. |

On pourrait en dire autant d'Oiga Mikhailouna, que la grossesse rend instable et nerveuse. Toute la nouvelle intitulée Le Jour de Fête roule sur l'état psychique de la femme enceinte. Témoin cette page: « La cohue, les rires, les questions, le bouffon, les domestiques affaités, les enfants, tournant autour de la table, l’énervaient. Cela l’énervait que Nata ressemblât à Vata, Kolia à Mitia, et que l’on ne püt savoir qui avait déjà bu du thé et qui n’en avait pas encore

bu. Elle sentait que son sourire gentil, contraint, se chan-

geait en une expression méchante, et il lui semblait à tout moment qu'elle allait pleurer ».

; PE — 67 — | (ee Après intervention, Olga accouche d’un enfant mort. Il y aurait beaucoup de choses à noter du point de. vue purement médical, le caractère et la périodicité des douleurs, Je semi-délire, la confusion, l'indifférence de la parturiante et surtout, ici encore, une admirable compréhension de la souffrance. « Olga Mikhailouna eut une douleur et poussa ! un cri déchirant, indécent.

» Elle était hébétéei de douleur, de cris et de gémissements. Elle entendait, voyait, parlait parfois; mais elle comprenait mal. Elle n'avait conscience que de souffrir et de devoir soufftir encore... »° Puis c’est l’anesthésie, l'opération, le réveil, où pour Olga tout est devenu indifférent. «*La brume du chloroforme voilait encore sa tête; dans son âme il y avait le vide... » Tout est parfaitement observé.

Tchekhov aime trop le corps humain (il a dit « la santé n'est-elle pas un miracle? et la vie elle-même? Un miracle est quelque chose d’incompréhensible » ) pour ne pas s'être attaché aux problèmes de l'alcoolisme et de la tuberculose. Sans doute, et il n’est pas vain de le répéter souvent, Tchekhov n’a rien du moralisateur. Ïl ne confond pas œuvre d’art et prêche. Mais de la nécessité d’un art objectif et libre, à la théorie d'Oscar Wilde qui prétend que l’art doit être inuule, gratuit, il y a une marge dont Tchekhov sait user. À force de parler d’ivrognes, ik fait comprendre au lecteur

l'importance de l'alcoolisme, à force de décrire la tuberculose,

il lui montre la gravité du fléau. Et la morphine? Ce produit revient très souvent dans l'œuvre de Tchekhov, mais comme un médicament plus que comme stupéfant, et je crois qu'il serait contraire à la vérité de dire qu'il en a signalé l’abus.

L'alcool, ses amateurs sont trop nombreux dans les livres

» de Tchekhov pour qu’il soit possible de les recenser. Nous

avons vu, au passage, le large usage personnel que les méde- «ins en faisaient. Les particuliers agissent de mêrne..Stepan Zhilin lui doit de multiples dyspépsies qu'après chaque excès 1l soigne à l’eau de Vichy, et dont il fait retomber la faute sur sa famille, qu’il terrifie par sa colère et sa mauvaise humeur. Pyotr Strizhin, au cours d’un accès d'ivresse, manque de s’empoisonner en buvant à une, bouteille qu'il croyait pleine de vodka... Nous n’en finirions pas.

Quant à la tuberculose, elle fait mourir la vieille Sophia Nikiphorovna, dans le Bas-Fond'; c'est elle, sans doute, qui rend Olenka veuve; c’est encore la tuberculoses qui règne dans la maison Gouchtchine d’un Royaume de Femmes, « maison triste, insalubre, pourrie »; qui, En Exil, frappe le père après la fille: « ses cheveux grisonnèrent, ses épaules s’incuruèrent, et sa figure devint jaune, avec un air de tuberculose. Il se mit à tousser à chaque parole... Voilà le bonheur en Sibérie... » Anna Petrovna, dans Juanov, en meurt. Son médecin lui recommande: « Prenez pour règle que, dès que sonnent six heures, vous devez rentrer et ne plus sortir jusqu’au matin. L’humidité du soir vous est nuisible. » Nicolas Tchikildieev, des Moujiks, garçon d’hôtel à Moscou, vient mourir à la campagne. À l'hôpital du zemstvo

on lui fait prendre des « gouttes ». Puis, un paysan le soigne: | $

« Le converti examina Nicolas et dit qu’il fallait lui mettre des ventouses. Il Les lui posa, et le vieux, et Cuyriaque, et le tailleur, et les petites filles le regardaent faire, et il leur semblait voir la maladie sortir de Nicolas. Nicolas aussi regardait les ventouses appliquées sur sa poitrine s’emplir peu à peu de sang noir, et, ayant l'impression qu’il sortait, en effet, quelque chose de lui, il souriait de plaisir.

» — Voilà qui est bien, dit le tailleur, Dieu veuille qu’il en soit soulagé!

» Le converti posa douze ventouses, puis douze autres,

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but du thé et s’en alla. Nicolas se mit à trembler: son Visage se tira et, comme disent les femmes, devint gros comme le poing: ses doigts bleuirent. IL s’enveloppa dans une couverture et dans un manteau de peau de mouton, mais il devint toujours plus froid. Le soir, il entra en agonie; il demanda

qu’on le plaçât sur le plancher; il demanda au tailleur de

ne plus fumer, puis il se blottit, calme, sous FE manteau et mourut vers le matin ».

La liste s’allonge: Copé dans Ma Vie, « était d' une pâleur maladive. Elle toussait souvent, et, dans ses yeux, je remarquais parfois l'expression des gens sérieusement malades, qui cachent leur maladie ». Le médecin « l’ausculta et la força à boire un verre de lait; il y eut ensuite dans la chambre une odeur de créosote ». La grossesse accéléra les lésions. Elle mourut après avoir donné le jour à une fille.

Récit d’un Inconnu est raconté par le héros lui-même, tuberculeux, sur la fin prochaine duquel nous n'avons aucun doute. Au début de l’histoire il en est, dit-il, « à la première période », il tousse, est fatigué, a mal à la tête. Le temps passe, l'affection s'aggrave. « À Venise j’eus une attaque de pleurésie... La huit j'avais froid, je me sentais malade et triste, mais de jour en jour je reprenais goût à la vie... À la fin on me permit de sortir sur le bacon. Le soleil et la brise de mer caressaient et dorlottaient mon corps souffrant. Je voulais vivre — vivre — et rien de plus ». Cet appétit de vivre chez les malades est tellement vrai, surtout chez les bacillaires!

Tchekhov, en effet, recherche, en même temps que la vérité d'apparence l'accord entre la psychologie de ses personnages et leur état physique. Goussiev, à cé point de vue, cst une merveille. Cadre: un navire-hôpital. Dans la même cabine se meurent deux soldats de la tuberculose. Leurs conversations, leurs disputes sont enfantines. Ils jouent aux cartes jusqu'au dernier moment. — « Vous m'enten-

| dez, Pavel Ivanitch? un soldat et Souchan m'ont raconté que leur bateau a rentré un poisson énorme... » Comme les malades redeviennent des enfants! Ils ont soif, le délire, et désirent revoir leur maison. « Pavel dormait assis, cat, S'il se couchait, il ne pouvait pas respirer. Sa figure était grise, son nez long et aiguisé, ses yeux immenses, à cause de sa maigreur; ses tempes élaient creuses, sa barbe rare, ses cheveux longs. Il perdait sa force à tousser; il se sentait mal; il suffoquait et remuait toujours ses lèvres sèches. Deux jours passèrent. Pavel ne restait plus assis, mais était couché

de tout son long; ses yeux étaient fermés et son nez sem-

blait plus tranchant que jamais. » et il mourut. Puis, ce fut au tour de Goussiev à avoir soif, à suffoquer, et à souffrir de cauchemars. « Il dormit deux jours et, dans

l’après- -midi du troisième, ne, marins portèrent son cadaure sur le pont. » :

Toutes ces pages sont terribles de tristesse sereine, de souffrance acceptée, comme si Tchekhov avait pensé à luimême (et c'est bien probable) en décrivant l’évolution redoutable du mal qu'il avait dû observer chez tant d’autres:

Tchekhov s'est aussi beaucoup attaché à la psychiatrie. On le comprend sans effort de la part d'un médecin doublé d'un littéraire. Mais, soit que les conceptions psychiàtriques aient vieilli, soit qu'il ait ajouté à ses sujets trop de « littérature » (dans le mauvais sens du mot), je me sens gêné pour parler de ses œuvres, où vraiment: il : a voulu être clinicien, et qui ne nous satisfont pas.

Chose curieuse, ses études romancées de l’hystérie ne nous choquent guère. Sans doute abuse-t-il des rires ou des sanglots hystériques, dont il parle à tort et à travers,‘ jusqu’à dite du hibou que cet oiseau « rit, ou pleure hystériquement ».

e » Q . ; x L’hystérie, pour Tchekhov, est une maladie mentale

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