ARE LIEU
Par un de ces changements peu rares qu'entraîine la puberté, Antone, dans les classes plus hautes, devint vif, spirituel, fertile en farces et en bons tours. Il aima l'humour, la satire. En récréation, il se mit à lire à ses camarades des histoires drôles, et il les faisait tordre.de rire, en classe, par es remarques piquantes. Dés élèves ayant fondé une feuille éphémère, la Petite Etoile, il y collabora. Puis il composa seul quelques numéros d’un journal humoristique pour écoliers, le Bègue, et les publia en manuscrit. En septième, le jeune Tchekhov écrivit une farce: Ce n'était pas pour rien que chantaient les poulets, et une pièce: Orphelin. É
Le voici enfin, à seize ans, seul dans Taganrog. Pour subvenir à ses besoins, il devient répétiteur jusqu’en 1879; date à laquelle il passe ses examens, et quitte le Midi de la Russie pour entrer à la Faculté ‘de Médecine de Moscou.
Cette heure, pour nombre de jeunes étudiants, est le signal d'une vie d’insouciance et de plaisirs. Antone Tchekhov, au contraire, voit s’assombrir son existence. La misère ne le Jâche pas. Celle de toute sa famille vient encore s’ajouter à la sienne. Dès sa seconde année de médecine, il com- . mence à écrire; travail commandé, sans joie; copie apportée chaque soir au joürnal, pour empêcher sa famille de mourir de faim. Il écrit sur tous les sujets: aventures de plages mondaines, histoires de belles-mères, tout ce qui peus flatter le public et ne pas déplaire à la censure.
Sa carrière commence dans la Libellule, journal Done. HS par Une Lettre à mon Voisin le Savant. Et, peridant deux ans, tout en poursuivant ses études médicales, il publie des contes, des nouvelles, qu'il appelle « moustiques » et « mouches » et qu'il signe À. Tchekhonté, surnom que lui avait donné le professeur d'instruction religieuse à l’école de Taganrog. Existence effroyable, pour un artiste épris de liberté. Il vit dans un appartement étroit et obscur, à moitié en sous-sol, dans le quartier Drachovka,
— T2 sn 12 y C'est là qu’il accomplit, dans les pires conditions, ce travail ton littéraire. Le mot est de lui. Un fragment de lettre donne un aperçu pittoresque et lamentable de ce foyer: - € Mon lit est occupé par un parent fraîchement arrivé et qui vient à moi constamment pour engager la conversation sur la médecine ». |
Après deux ans de cet enfer, Tchekhov monte en grade: N. Lakin l'invite à collaborer à son journal, humoristique aussi, mais avec plus de prétentions littéraires. « Par nos folies, lui écrit-il, nous atiraperons des lecteurs et par de bons articles nous les instruirons; les sottises leur feront lire aussi les choses sérieuses ». Lakin était un écrivain de goût non sans talent. Il restera toujours un ami pour Tchekhov. Ce dernier oublie de temps en temps de faire rire son lecteur. En Tchekhonté qui néglige la consigne, on sent poindre Tchekhov. Mais seul encore, le farceur, le pitre plaît au public.
La situation est tragique, sans aucun faux romantisme. La misère est là chaque jour, presque la famine. Le travail de commis du père et les gaudrioles mal rétribuées d’Antoné font à peine vivre toute la famille, Vivre? le mot est exagéré, tant ils se privent tous. L'esprit de Tchekhov gardera toujours l'empreinte de cette existence épouvantable. Ses poumons aussi. :
Voici une lettre de son éditeur. Ce simple passage en dit long: « Peut-être aimeriez-vous un billet pour le théâtre? cu une nouvelle paire de pantalons? Allez chez tel ou tel tailleur et faites mettre les pantalons à mon compte ». Et il y à encore de bons apôtres pour s'étonner du pessimisme de Tchekhov! Pourtant il ne cède pas au désespoir et, au printemps de 1884, sans cesser ses travaux littéraires, 1l passe ses derniers ‘examens de médecine.
L'un de ses frères est professeur à l’école communale
de Voskressensk, près de Moscou. Son diplôme en poche,
TON ET À Antone Tchekhov part dès le mois de mai et va passer l’éte, avec sa famille, dans cette petite ville.
Puis il devient pour plusieurs mois médecin assistant de l'hôpital du Zemstvo, à Zvenigorod, qu’une vingtaine de kilomètres séparent de Voskressensk. Il soigne les pauvres, fait des enquêtes sanitaires et des expertises médicales, besogne de médecin pour indigents et d’inspecteur d'hygiène. C'est Jà qu'il fait connaissance avec le peuple russe, avec les paysans, avec la petite ville. Son coup d'œil est désormais celui d'un praticien et non plus d'un étudiant perdu dans les théories. Il touche du doigt des malheurs et des misères qui ne sont pas les siens, mais auxquels il s'intéresse jusqu’à presque les vivre. Ses souvenirs de Taganrog, son expérience de la vie de Moscou, ses souffrances, et puis, maintenant, ces visions de campagne, de petite bourgeoisie, ces paysans, ces malades, la peine des hommes, la beauté du sol, tout s'organise en lui, -comprékension de la terre, sentiments personnels, intelligence et afFectivité; c'est pour lui la révélation du monde.
+ Il quitte la Sonneite d’Alarme et les autres feuilles qui dégradaient son talent.
Le médecin à permis à l'artiste de prendre conscience de lui-même et aussi de s'élever au niveau de la véritable grandeur.
La Gazette de Détéesboñeg demande à Tébekhoi sa collaboration. Les nouvelles qu’il y publie sont remarquées par D. V. Grigorovitch, une des célébrités littéraires de l’époque, qui lui écrit, au printemps de 1886: « Vous avez un réel talent, un talent qui vous place bien au-dessus du groupe des écrivains de la nouvelle génération ÿ. Venant d'un homme comme Grigorovitch, ce compliment impressionne beaucoup Tchekhov. Sur ces entrefaites, A. S. Souvorine lui: demande d'écrire dans la Novoye Vremya, l'organe le plus répandu en Russie.