‹ Thèse pour le Doctorat en MédecineChapitre 6 sur 17 · SR LORS · texte numérisé non relu

SR LORS

Il signe désormais de son nom. Ses contes deviennent de

plus en plus sérieux et montrent tous les jours davantage

son angoisse devant la vie.

À mesure que sa plume gagne un réalisme plus impitoyable, l’estime des lettrés grandit pour le nom de Tchekhov. Il va à Pétersbourg où l'accueil qu’il rencontre auprès des écrivains célèbres l’enchante. Toutes les revues l'acceptent. Lakin édite ses Histoires Bigarrées. Il fait jouer à Moscou, puis à Pétersbourg, un drame, Jvanov, qui obtient un brillant succès. La meilleure revue de l’époque, Severny Vestnik, publie de lui une longue nouvelle, {a Steppe. Il en devient le collaborateur attitré. D’autres journaux reproduisent ensuite ses contes.

Tchekhov fait encore paraître deux livres: Crépuscule et Etres obscurs. L'Académie des Sciences lui décerne le prix Pouchkine. C’est la gloire.

La gloire, mais toujours la pauvreté; il lui faut subvenir aux besoins de sa famille et travailler, travailler avec une-volonté aussi opiniâtre et des efforts d’autant plus terribies qu’il veut exprimer des choses plus définitives et tous les jours plus rebelles: « J'écris lentement, avoue-t-il, et à longs intervalles: j'écris, je récris, je barre, et j'écris, et je barre ». Il se fatigue et il se prive. Un jour il crache le sang. Mieux que personne, il comprend la gravité d’un tel signe. N'importe! il ne peut prendre aucun repos, et comme il ne veut pas alarmer les siens, surtout sa mère, il semble ne prêter aucune attention à ses hémoptysies. La vie continue.

Une pièce de Tchekhov, le Démon de la Forêt, qui, remaniée, deviendra plus tard la Mouette, ne remporte aucun succès, Il se dégoûte du théâtre. Déjà la littérature ne lui donnait qu’amertume. En 1890, il part pour l’île Sakhaline, le pénitentier russe, comme pour un pèlerinage. Il est jas des vanités humaines, et, pour se consoler d’une vie qu'il

croit gâchée, à trente ans, il veut servir une cause supe-

tieure,

Cet exposé cursif de la vie d'Antone Tchekhov, entre 1884 et 1890, ferait croire à qui ne connaît pas les détails de cette existence, que la médecine y tient une bien petite place; certains même pourraient la voir comme un simple accident dans la vie de cet écrivain, dont la renommée à couronné si tôt le mérite. Il n’en est rien: Tchekhov est resté jusqu’à sa mort hanté de préoccupations médicales. Son œuvre en déborde. Nous l’examinerons plus tard. De plus, sa correspondance montre qu'en lui, non seulement l'écrivain, mais encore l’homme fut profondément marqué par l'influence de ses études et de sa profession. |

La période la plus dure dans la carrière d'un homme de | lettres commence sans nul doute au moment où l’auteur à vaincu l'indifférence des lettrés, et va jusqu’à l'heure où il voit lé grand public l’accueillir. Certes, ses difficultés ne sont pas alors terminées. Mais il a le loisir de se reprendre à vivre comme les autres hommes et de se rappeler son violon d’Ingres. Rien de tout cela chez Antone Tchekhov. Il à également deux professions, ce qui est aussi rare que d'aimer à la fois deux femmes. Et ses deux professions le captivent également, à une époque de sa vie où la littérature devrait le passionner davantage, puisque c’est sur cette dernière qu'il bâtit tout son avenir. |

.Le 28 mars 1886 il écrit à D. V. Grigorovitch, qui vient de le féliciter pour son grand talent: « Je suis un médecin et mon travail médical m’a tellement absorbé que personne n'a été plus troublé que moi par le proverbe des lièvres qu’on chasse... Je consacre à la littérature mes moments perdus, deux ou trois heures par jour et une partie de la nuit, c’est-à-dire le temps qui convient à un travail de second

ordre... »

Voici, pour situer Tchekhov dans son milieu, et, en passant, pour faire savourer son ironie, un fragment de lettre adressée à Mme Kiselev et datée du 21 septembre 1886: « mes collègues, les médecins, soupirent en me rencontrant, commencent à parler de littérature et me jurent qu’ils sont. las de la médecine... » |

Le 14 janvier 1887 il écrit à M. V. Kiselev une lettre de critique littéraire; mais comme on sent qu’il ne parlerait pas de cette façon, si la médecine ne l'avait pas mis d’abord en présence de mille problèmes de morale et de sociologie! « Les écrivains réalistes, déclare-t-il, sont souvent plus moralisateurs que les archimandtrites. Et, finalement, aucune littérature ne peut dans son cynisme dépasser la vie actuelle; un Verre de vin n'enivrera pas l’homme ui a déjà vidé tout un tonneau. Pour un médecin, rien sur notre terre, n’est sale ».

Pour ‘juger de sa pratique médicale, cette autre lettre est précieuse, qu'il écrit à À. S. Souvorine, le 30 mai 1888, de Soumy, où il villégiature: « .… mes hôtes sont devenus très gentils et très accueillants. La fille ainée, une femme-méde- . cin — la fierté de toute la famille, et une sante, comme l’appellent les paysans, — est vraiment extraordinaire. Elle a une tumeur du cerveau et, par suite, se trouve complètement aveugle à elle souffre d’épilepsie et de constants maux de tête. Elle sait le sort qui l’attend et, stoïquement, avec un, calme extraordinaire, elle parle de sa mort qui est prochaine. Dans ma pratique médicale j'ai pris l'habitude de voir des gens qui vont mourir; je me suis toujours senti troublé quand, en ma présence, les personnes que guettait la mort souridient ou pleüraient; mais ici, quand sur la terrasse je vois cette aveugle sourire, plaisanter, ou faire attention à mon Crépuscule, si on le lui lit, ce qui me semble étrange, n’est pas qu’elle soit vouée à la mort, mais que nous, nous ne sentions pas notre propre mort, et que nous écri-

Le Rue vions Crépuscule comme si nous ne devions jamais mourir.

» La cadette, médecin elle aussi, est une personne aimable, timide, d’une nature infiniment bonne, et qui aime tout le monde. Les malades sont pour elle une véritable torture, et avec eux elle est d’yn scrupule presque maladif. Quand nous donnons une consultation ensemble, nous ne sommes jamais d’accord; je rassure le malade, quand elle le voit déjà mort, et je double les doses quand elle prescrit. M ais lorsque la mort est fatale, inévitable, alors notre médecin a des sentiments qui ne sont pas de sa profession. Une fois, avec elle, j'attendais des malades dans un centre médical; une jeune paysanne arriva, atteinte de tumeur maligne °. de la parotide. L'extension de cette tumeur était telle qu’on ne pouvait songer à aucun traitement. Et précisément parce qu'à ce moment-la cette femme ne souffrait pas «du tout mais que dans six mois elle mourrait d’une terrible agonie, notre médecin la fixait d’un regard profondément coupable, comme pour s’excuser de sa propre santé, et elle paraissait avoir honte de ce que la science médicale fût impuissante.

» de crois qu’elle n’a jamais fait de mal à personne, ét il me semble qu’elle n'a jamais été ni qu’elle ne sera jamais heureuse une seule minute... »

Cette lettre m'est chère à plus d’un titre. Elle montre en. premier lieu qu’au moment où Tchekhov conquiert le public, il s'intéresse tellement à la médecine et aux malades qu’il donne des consultations même en villégiature, et qu'il en parle à son ami Souvorine, incapable pourtant de le comprendre tout à fait, puisqu'il n’est pas médecin. Mais cette lettre surtout permet de voir Tchekhov dans ses rapports avec la mort et avec la souffrance, Tchekhov, affiné plus qu'aguerri par son commerce habituel avec la douleur. La douleur, la pitié, il les comprend autrement que les profanes. Deux ans plus tôt il écrivait à son frère Nicolas:

« Les gens instruits n’ont pas de la sympathie que pour les |

mendiants et les chats. Leur cœur souffre pour ce que leurs

yeux ne voient pas ». Nous reviendrons plus longuement sur Tchekhov et la mort, la douleur et la pitié.

Trois mois après sa lettre, datée de Soumy, le 11 septem-

bre 1888, il écrit à Souvorine cette lettre dont je’ citais un fragment dans l'introduction: « Vous me conseillez de ne pas chasser deux lièvres à la fois et de plus penser à la pratique médicale. Je ne sais pas pourquoi il serait impossible de chasser deux lièvres,. même au sens propre de l’expression... Je me sens plus satisfait quand je me rappelle que J'ai deux professions et non pas une seule. La médecine est ma femme légitime et la littérature est ma maîtresse. Quand l’une m'assomme, je passe la nuit avec l’autre. Bien qu'’irrégulier, ce n'est pas monotone, et d’ailleurs aucune des deux ne perd vraiment à mon infidélité. Si je n'avais pas mes occupations médicales, je pourrais difficilement donner ma l:berté d'esprit et mes pensées perdues à la littérature. Je n'ai pas de discipline en moi... » Ici nous touchons à l'influence du médecin sur l’homme de lettres, et même simplement sur l'homme, dans Tchekhov. Qu'il nous suffise pour l'instant de constater que malgré les exigences de son travail littéraire et les conseils de ses amis Tchekhov continue l’exer-

cice de la médecine, à laquelle même il fait jouer pour lui:

un rôle spirituèl considérable.

Et pourtant, combien elle complique sa vie! On peut s’en rendre compte par cette lettre, adressée à Souvorine, Île 23 décembre 1888: « Je m étais mis sérieusement, l'autre nuit, à écrire un ‘conte pour la Novoye Vremya. quand une femme vint me chercher et me traîna auprès du poète ‘Palmin qui, dans un accès d'ivresse, était tombé et s'était ouvert le front. Je m’occupai près de deux heures au chevet de l’ivrogne, je me fatiguai, commençai à m'imprégner de l’odeur de l’iodoforme, et rentrai chez moi de méchante humeur et complètement épuisé... Ma vie est terriblement

ME St sombre, et je commence à avoir des crises de misanthropie, ce qui ne m'arrivait autrefois jamais. Des conversations lonques et stupides, des visites, des gens qui demandent des secours, et les secourir dans la mesure d'un rouble, ou de deux ou'de trois, dépenser de l'argent en voitures pour l’amour de clients qui ne me paient pas un sou — tout cela est un tel salmigondis que je voudrais fuir de chez moi. On m'emprunte de l'argent et on ne me le rend pas, on prend mes livres, on pille mon temps... »

Tchekhov ne fait donc pas de la médecine en amateur. Il a même acquis, dès vingt-huit ans, une expérience assez désabusée, qui lui fait écrire, le 4 mai 1889, à son ami Souvotine: « Je ne me soucie pas assez de faire fortune pour réussir dans la médecine, et pout la littérature je n'ai pas assez. de passion, et aussi pas assez de talent. Il y a une sorte de stagnation dans mon âme. Je l'explique par la stagnation de ma propre vie... ».

Il en sort justement par un coup de passion qui, chez cet homme précocement grave, brûlant certes, mais d’un feu contenu, d’un feu couvert, fait l'effet d’un vaste, d’un juste incendie dévorateur. Qui le croirait? les préoccupations médicales n’en sont pas .exemptes, comme en fait foi cette lettre du 9 mars 1890, où Tchekhov explique à Souvorine pourquoi il part pour le pénitentier de l'ile Sakhaline: ‘« Je veux écrire là-dessus cent ou deux cents pages au moins et ainsi m'acquitter un peu de ma dette envers la médecine, pour laquelle, vous Le savez, je me sens convaincu de basse ingratitude... Je suis désolé de n'être pas sentimental; autrement je dirais que nous devrions aller là-bas en pèlerinage, comme les Turcs à la Mecque. Il est évident, d’après les livres que ‘j'ai lus ou que je suis en train de lire, : que nous laissons des millions d'hommes pourrir en prison, pourrir en Vain, sans raison, avec barbarie; nous les avons envoyés enchaînés, dans le froid, à dix mille verstes d’ici:

es 25 see nous les avons infectés de syphilis; nous les avons corrompus, rendus criminels, et nous en avons rejeté toute la faute sur le nez rougi des garde-chiourmes ».

Après un long voyage à travers la Sibérie, qu'aucun chemin de fer ne parcourt encore — nous sommes en 1890, 1891 — trois mois dans la poussière, la boue, le froid et la chaleur, il rapporte son livre: L’Ile Sakhaline, qui produit une grosse impression sur le public et le gouvernement.

Mais, à son retour, le même dégoût le saisit, et il écrit de Moscou à Souvorine, le 19 octobre 1891: « Ah! mes amis, que je suis excédé! Si je suis un médecin il me faut un hôpital et .des malades; si je suis un écrivain, je dois vivre parmi le peuple et non dans la petite rue Dmitrovsk; Je dois avoir une vie sociale et politique, tout au moins un petit bout de cette vie. Mais vivre entre quatre murs, sans näture, sans société, sans campagne, sans santé nt appétit, ce n’est pas vivre... »

Aussi quitte-t-il la grande ville pour acheter une petite propriété dans la province de Melikhovo, où il vit avec sa famille jusqu'en 1808. | |

Si l’on est curieux de connaître de quelle façon panoramique Tchekhov voit sa vie jusqu’en 1892, il faut lire la lettre qu'il envoie, le 22 février de cette année-là, à. V. A. Tikhonov: « Vous voulez ma: biographie? La voici: Je suis né à T'éganrog, en 1860. J’y finis mes études secondaires en 1879. En 1884, je pris mon diplôme de médecin: à l'Université de Moscou. En 1889 je reçus le prix Pouchkine. En 1890 j'allais à Sakhaline, à travers la Sibérie et rentrai par la mer. En 1891 je fis un voyage en Europe, où je bus d’excellent vin et mangeai des huîtres. En 1892 j'assistai à un festin en compagnie de V. À. Tikhonov. de commençai à écrire en 1879. Mes œuvres parues sont: Histoires Bigarrées, Crépuscule, Histoires, Etres Obscurs, et un roman: Un Duel. J’ai péché aussi au théâtre, quoique

DR AU tes

avec.mesure. Les Allemands m'ont jadis traduit. Les T chèques et les Serbes aussi m'estiment et les Français ne sont pas indifférents à mon art. Je pénétrai les mystères de l’amour à l’âge de treize ans. Avec mes collègues, médecins comme hommes de lettres, je suis dans les meilleurs termes. Je suis célibataire. J'aimerais de recevoir une pension. d’exerce la médecine et même souvent l'été je pratique des autopsies, bien que je’ n’en aie pas fait depuis deux où trois ans. Mon auteur préféré est Tolstoi et mon médecin Zakharine. 4

» Tout cela n’a pas de sens, Ecrivez ce que vous voudrez. . Si vous manquez de renseignements précis, remplacez-les par du lyrisme ».

À Melikhovo, Tchekhov vit en médecin, soigne les paysans, bâtit des écoles de ses propres deniers et travaille au Zemstvo de Serpukhov. En même temps il écrit beaucoup. Salle 6, Histoire d’un Inconnu, Le Royaume des Femmes, La Maison à la Mezzanine, Le Moine Noir, Ma Vie, sont de cette époque. Il réunit aussi des documents pour Un Meurtre et Moujiks. Enfin, en 1895, la Mouette est représentée au Théâtre Alexandrinsky, de Pétersbourg, avec les meilleurs acteurs du moment. Le public voulait rire. C’est un échec. :

Ainsi donc, la période la. plus féconde de la vie de Tchekhov est précisément celle où son activité de médecin s'exerce avec le plus de liberté, mais. aussi d’exigence. On sait que la vie d’un praticien de campagne, surtout s’il est généreux, consciencieux, s’il aime son métier, ses malades, ses paysans, n'est guère une aimable sinécure. Tchekhov se plaît à cou- . tir les chemins; il entre dans les fermes; son œil, auquel tien n'échappe, va du père aux enfants, des hommes aux animaux; il saisit le détail typique, la difformité évidente ou la tare cachée, les pensées de chacun, les souffrances secrètes, les blessures qui saignent, les peines lancinantes, et toute atmosphère d’un foyer, complexe comme une maladie.

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D'autres que lui se sont déjà approchés des Moujiks. Des nobles repentis en ont fait des saints, les révolutionnaires des dieux. Tchekhov le premier, au éours de ses visites, les

.. voit tels qu’ils sont. Né de paysans comme’eux tous, il les

connaît par instinct et, de plus, la maladie les lui livre sans

masque. Son esprit de charité infini mais clairvoyant les lui fait deviner. Leurs sentiments obscurs passent dans ses contes. Plus tard, Gorki, Bounine et d’autres suivront le même chemin. ” |

La correspondance de Tchekhov prouve combien le médecin est attaché à l’auteur. Il écrit à V. M. Lavrov, en octobre 1892: « Vraiment, Salle 6 aurait bien besoin. d’être arrangée: ça sent l'hôpital et la morgue. Je n’ai pas d’inclination naturelle pour de telles’ histoires »,. et, le 9 février 1893: « Le titre Histoire de mon Malade est certainement pitoyable. Il sent l'hôpital. Histoire d’un Inconnu semble aller. Etes-vous de cet àvis? »

Sa lettre du 28 février 1893, à E. M. Sh..., est d’une importance capitale. Mais nous en parlerons plus tard, quand nous .étudierons les idées de Tchekhov sur la médecine, et spécialement sur la syphilis.

& À propos de son ouvrage sur l’île Sakhaline, il n’est pas inutile de savoir ce qu’en dit-Tchekhov lui-même à Souvorine, le 2 ‘janvier 1894: « C'est, un travail académique, et je receurai pour lui le prix du Métcopolitain Makary. La médecine ne pourra plus m'accuser de trahison. J'ai payé tout mon tribut au savoir et à la chose que les vieux écrivains” appellent pédantisme. Je suis heureux que ce costume

© sévère de forçat soit pendu dans ma garde-robe littéraire ».

Cette vie, par sa fécondité même, ne laisse pas d’être fatigante. Il écrit à Souvorine, dans les premiers jours de 1894: *« Je me crois bien équilibré. Il est vrai pourtant que je ne me sens pas de désir particulier pour la vie, mais ce n'est pas, loin de là, une maladie, mais probablement quelque chose

de transitoire et de naturel ».

ÉAeON

Cette asthénie est sans doute le prodrome du réveil de sa bacillose. Lors d’un voyage à Moscou, au printemps de l’année 1897, Tchekhov est pris, dans un restaurant, d’une hémoptysie aussi abondante que .subite. Il entre alors dans une clinique, en prenant un soin minutieux pour que sa mère et son père l’ignorent. Mais on vient le voir. Les littétateuts embarrassent sa chambre: Tolstoi le fait parler. Et il présente une nouvelle et grave hémoptysie. Il faut à Tchekhov sa forte constitution, sa solide ascendance paysanne, pour se remettre de cette crise.

Sa santé en restera toujours ébranlée. Le 25 juillet 1808, de Melikhovo, il écrit à L. À. Avilov: « Je suis dégoûté d'écrire et je ne sais quoi faire. de. reprendrais la médecine avec plaisir; je chercherais bien un poste, mais je n’ai plus la force physique. Quand j'écris, ou que je songe à écrire, ‘éprouve du dégout, — comme si je mangeais de la soupe

-au chou fermenté d'où l’on viendrait de pêcher un gardon, — pardonnez-moi la comparaison. Ce n'est pas tant pour écrire que j'éprouve du dégoût, que pour l'entourage littéraire auquel on ne peut échapper et qu’on transporte tou- Jours avec soi comme la terre son atmosphère ». l

Tchekhov vient alors chez nous, sur la Côte d'Azur, pour essayer de se distraire. Mais il repart pour la Crimée, où il achète une terre près de Yalta. Il s’y fait construire une maison et planter un jardin. Entre temps, il à vendu tout son œuvre à Marx, l'éditeur bien connu de Pétersbourg.

C'est à Yalta qu'il passe les dernières années de sa vie, à s'ennuyer, à regretter Moscou, mais sans se départir jamais de cette dignité morale qui l’a toujours soutenu. Jamais de récriminations, jamais de découragement, d’abandon de soimême. Malade, il ne songe pas à sa maladie. Sa propre souffrance lui fait seulement compatir aux malheurs d'autrui. Sa sensibilité, sa pitié en deviennent plus grandes. Les mala-

des pauvres qui vont en Crimée soigner leur poitrine assiè-

gent sa maison. Loin de leur témoigner la moindre mauvaise . bumeur, il les aide. Des écrivains, des artistes viennent le voir. Et, pourtant, il ne joue pas au patriarche.

Pendant l'été de 1900 le Théâtre Artistique de Moscou joue à Yalta L’Oncle Vania et La Mouette. Gorki, Bounine, Kouprine et d’autres écrivains y font de longs séjours. Tolstoi n’habite pas, loin, il se rencontre souvent avec Tchekhov.

En janvier 1900, l’Académie des Sciences l’élit comme membre honoraire. Deux ans plus tard, il enverra sa démission, ainsi que Korolenko, pour protester contre l'élection cassée de Gorki.

Il passe l'automne à écrire les Trois Sœurs, que. le Théitre Artistique de Moscou monte dans le courant du printemps 19o1. C'est un vrai triomphe. Quelques .semaines après, Tchekhov se marie avec Olga Leodarnovna Knipper, une actrice du Théâtre Artistique, qu’il a connue en 1900, lors de la reprise de la Mouette. Il part avec sa femme pour le Caucase, province d'Ufa, où, toujours malade, il va suivre un traitement au koumiss.

Mais, dès l'automne, sa mauvaise santé oblige Antone Tchekhov à retourner à Yalta. Il ne veut pas voir sa femme abandonner le théâtre et la fait rentrer à Moscou. Lui, en Crimée, seul, triste, connaissant, mieux que personne, les progrès de son mal, il n’a pas la force d’écrire beaucoup.

Deux ans passent. Pendant l’automne de 1903 1l compose la Cerisaie, son œuvre, peut-être, la plus touchante, la . plus belle, et qui, sentant le plus la mort, remue en nous un fonds d’hérédités inquiètes. En hiver, Tchekhov va à Moscou, où, pendant deux mois, il s'occupe de cette pièce. Il vit dans l’euphorie du succès et, pour le quarante-quatrième anniversaire de sa naissance, le 17 janvier 1904, le Théâtre Artistique donne la première représentation de la Cerisaie. C’est un triomphe. Mais cette journée le brise.

L'été de 1904 arrive. Tchekhov est si malade que les

2 30 — médecins l’envoient en Allemagne, à Badenweiïler. De à il. écrit à ses amis russes et à sa famille qu’il est parfaitement remis et cache ainsi à tout le monde l’approche de la mort. Il meurt le 2 juillet 1904. Son corps est ramené d’Allemagne à Moscou, dans un wagon de marchandises, destiné au transport des.huîtres. Toute sa vie il avait eu peur du ridicule. Ses amis sont encore affligés de cette comédie posthume, revanche, machinée par le sort, de Tchekhonté sur Tchekhov. , Tchekhov, dans son existence d'auteur à succès, s'était fait nombre de relations et d'amis. Mais il n'avait jamais * connu l’ami unique, destiné à partager les joies et les peines, à s’enivrer des mêmes rêves, à suivre les mêmes chemins. Par pudeur il avait caché à tous son être intime. Et comme depuis son enfance il ne croyait plus en Dieu et que son mariage tardif n’avait en rien allégé son fardeau, on peut dire que son secret désir fut parfaitement exaucé. On lit, en effet, dans le carnet de notes de Tchekhov: « De même que je reposerai seùl dans la tombe, de même puissé-je vivre seul! » Vie étrange. Homme étrange. Au milieu d’une existence épouvantable, il écrivait des. drôleries. Mais citons une lettre qu'il envoyait de Nice, le 6 octobre 1897, à Madame Avi- lov: « Vous vous plaignez que mes héros soient sombres, — hélas! ce n'est pas ma faute... On a observé que les êtres sombres, mélancoliques, écrivent toujours des choses gaies, tandis que les hommes qui jouissent de la vie mettent leur pessimisme dans leurs œuvres. Et je, suis un homme qui jouis de la vite; les premiers trente ans de ma vie je les ai vécus, comme on dit, dans le plaisir et la satisfaction. » Et ce petit bout de vie sociale et politique qu'il réclamait d’un ton si tragique, dans la petite rue Dmitrovsk? Mais qu'un autre s'étonne de ces contradictions apparentes! Il n'appartient pas à un médecin de croire que la vérité psychologique et organique est une.

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