‹ Thèse Pour Le Doctorat En MédecineChapitre 10 sur 28 · APPEL AU PEUPLE · texte numérisé non relu

APPEL AU PEUPLE

Marie C., l'émule des plus célèbres tragédiennes connues jusqu'à ce jour passe pour folle depuis l’âge de treize ans.

L'an 1880, levice-amiral sénateur De la Roncière le Noury, protecteur de la famille C. demande à Ambroise Thomas directeur du Conservaloire, d'admettre Marie C fille d'un*de ses serviteurs. Ambroise Thomas reconnaissant que Marie C., n'a plus rien à apprendre, renvoie son admission à l'année 1881, motivant son jeune àge.

Le vice-amiral de la Roncière meurt le 14 mai 1881. Alors Ambroise Thomas n'ayant plus à écouter que la haine que lui inspire sa jalousie, chasse Marie C., la disant incapable et use de sa situation pour l’'anéanür.

Il paie la police pour surveiller Marie C.et par elle fait circuler l'ignominieuse calomnie appelée à faire la ruine de Marie C. Marie C. passe pour folle.

Pas un directeur de théatre, de concert, de cirque ne veut engager Marie C., disant qu’on dit qu'elle est folle.

Toute création présentée par Marie C. est, par de fausses promesses, éspionnée puis ensuite refusée.

Entre autres :

4° Le genre Yvette Guilbert, présentée par Marie C. en 1884, reproduit depuis par cette dernière. à

20 L'attraction hippique, l'écuyère fin de siècle, présentée par Marie C. l’an 1889 et qu'on n'a pu encore faire reproduire.

Dans quelque carrière que veut se jeter Marie C., elle est de partout ignominieusement chassée à cause de la calomnie que fait circuler la police payée par Ambroise Thomas. |

La justice rend inutile les plaintes que depuis un an. Marie C. ne cesse de lui adresser. Marie C, est condamnée à la mort civile depuis l'age de treize ans sans avoir commis aucun crime que celui de montrer à Ambroise Thomas une incomparable valeur.

O ! peuple ne laissez pas luer l'innocent, ne laissez pas anéantir le génie, venez tous en aide à Marie C., réclamez Marie C,

Les persécutés-persécuteurs sont bien des dégénérés dans la plus large acception du terme, car à côté des anomalies du sens

ET us

moral et du caractère dont nous avons parlé, anomalies prédominantes chez ces malades, bien d'autres stigmates de dégénérescence peuvent se rencontrer :

Impulsions, préoccupations hypochondriaques, idées de suicide, accès délirants se manifestant à l'occasion de la puberté, de l'accouchement, de laménaupose etc.

Les excès de toutes sortes, et en particulier les excès alcooliques peuvent provoquer aussi très facilement la rupture de l’équilibre cérébral.

Il n'est pas rare également de rencontrer chez ces malades des anomalies du sens génital amenant des habitudes d’onanisme, des perversions sexuelles.

Une des malades dont nous rapportons l'observation est un exemple remarquable d'inversion sexuelle. Toute jeune, elle se fitrenvoverde sept écoles différentes pour la dépravation de ses mœurs.

Fière de son vice etse considérant comme «une prêtresse de Lesbos. » Ellene comprend pas qu'une femme puisse aimer un homme «Quant à ma religion, écrit-elle, personne n’est trop pauvre fille pour l’aimer et la pratiquer. Pour lemonde, pourla viesur terre, je suis supérieure à beaucoup sans doute étant fille et arrièrepetite fille de rois et de reines, mais devant la déesse toutes les

Lesbiennes sont égales... Il ne faut pas se fier aux femmes qui ne parlent que des hommes, c’est pour mieux cacher leur jeu. »

Ainsi donc l’état mental du persécuté-persécuteur est caractérisé par la profonde déséquilibration du sujet amenant des anomalies diverses dans tous les modes de l’activité cérébrale. Ces malades ne peuvent penser ni agir comme les autres hommes.

Nous citerons à l’appui de cette assertion deux observations qui nous paraissent carac'éristiques.

La première concerne le cas d'un persécuté-persécuteur qui fut condamné cinq fois pour violences et interné huit fois pour menaces contre sesennemis imaginaires. Son existence aventureuse se passa en France, en Algérie et en Amérique, sans qu'il pût trouver jamais la stabilité.

OBSERVATION I (personnelle).

Homme de 13 ans. Dégénérescence mentale héréditaire. Stigmates physiques et psychiques. De tout temps anomalies du sens moral et du caractère. Cinq condamnations pour sévices graves. Huit entrées dans les asiles. Tendance extensive et caractère obsédant des conceptions délirantes.

Réclamations et scandales publics. Absence d'hallucination. Appoint alcoolique par intervalles.

Jean F... est âgé de 43 ans. Son père était alcooïique invétéré, emporté, violent, inégal. dans sa conduite, mort subitement d'une attaque d’apoplexie à 58 ans ; sa mère âgée de 78 ans, jouit encore d'une bonne santé.

Il eut 5 frères et 2? sœurs, tous morts dans leur jeune âge de débilité congénitale ou de convulsions. Tout jeune, le malade se fit remarquer par ses tendances à la chicane, ses disputes contiuuelles avec ses camarades, son amour-propre exagéré. Il était considéré comme un enfant insociable, querelleur, « ne cherchant que plaies et bosses ».

Son irritabilité était telle qu'il entrait pour la moindre cause dans de violentes colères et se livrait facilement à des actes de violence. Ne voulant observer aucune règle, il était à l’école le cauchemar de ses maîtres qui ne purent jamais plier à la discipline son caractère indomptable.

En 1871, Jean F.., âgé de 19 ans se mêla avec passion aux affaires de la Commune. Craignant d’être arrèté à la fin de l'insurrection, il s’engagea comme chauffeur dans la marine et partit en Cochinchine où il contracta les fièvres paludéennes. Son caractère querelleur et indépendant ne put s'accommoder longtemps de la discipline militaire, après un an de service, Jean FF. . se portait à des voies de fait sur un maitre mécanicien, était condamné par le conseil de guerre à 5 ans de travaux publics, et envoyé en Algérie.

Gracié d'une année, le malade revint en France en 1876 et prit le métier de fontainier. Sa santé fortement compromise par son séjour aux colonies ne fut rétablie qu’au bout d'une année après plusieurs accès de fièvres paludéennes. Le malade se montra en France ce qu'il avait toujours été, querelleur, vindicatif, changeant fréquemment d'occupations : incapable de vivre en bons termes avec sa famille et ne gardant aucune limite dans ses emportements : il fut

ASS re condamné: à 3 mois de prison en 1878 pour avoir frappé son oncle.

Cette même année Jean F..., grièvement blessé par l'explosion d'une chaudière, eut une fracture de la cuisse gauche et du bras droit et plusieurs oraves contusions de la tête dont les cicatrices sont visibles sur le front et les arcades sourcillières. Cet accident lui occasionna un écoulement de l'oreille gauche qui survient encore par intervalles, accompagné de violents maux de tête.

En 1880, le malade forcé par sa fracture d'abandonner $es occupations de fontainier vint habiter chez sa mère aux environs de Paris. Peu de temps après son installation, il ne larda pas à entrer en lutte avec l'administration municipale dont les opinions politiques ne s'accordaient pas avec les siennes. Pendant quatre années, Jean KF... entreprit, contre ses ennemis politiques, une campagne acharnée, insultant le maire, les adjoints, mettant plusieurs fois le garde-champêtre à la porte de son domicile, suscitant partout des querelles et se livrant à des voies de fait contre ceux qui ne pensaient pas comme lui.

La nomenclature de ses condamnations montre à quels excès il se laissait entrainer ; en 1881, condamnation à 3 mois de prison pour « avoir cassé un manche à balai sur le dos du chef de gare ».

En janvier 4886, condamnation à 3 mois de prison par le Tribunal correctionnel de Corbeil pour avoir insulté Padjoint.

En avril 1886, condamnation à 6 mois de prison pour les mêmes faits.

En juillet 3887, condamnation à 1 mois de prison pour avoir jeté à la porte de son domicile le garde-champètre,

Dans l'intervalle de ses condamnations en 1889, son dérangement d'esprit avait paru si évident qu’il avait été interné pendant 2 mois à l’Asile de Clermont pour avoir frappé sa mère.

Les mois passée en prison ne firent qu'envenimer sa haine contre le maire et l’'adjoint de sa commune. Le malade accusait les juges de l'avoir condamné sans l'entendre, de s’être associé à ses ennemis, d’avoir fait servir la justice à des vengeances personnelles. Dès sa libération il alla voir M. V.., député, le priant de prendre en main sa défense et demandant une réparation éclatante. Trouvant bientôt que celui-ci ne soutenait pas à son gré ses intérêts, Jean F... se mit à écrire de violents placards contre les juges et le maire de sa commune.

Il traitait les magistrats de < gredins » dénonçuait le déni de justice dont il avait été l'objet et prétendant que « son affaire bouleverserait la société comme celle de M. Wilson », en appelait à Ia vindicte publique ».

PRO Er

Pendant 3 mois, le malade n’eut qu'un but : la vengeance. Dès qu'il avait économisé une petite somme d’argent sur le produit de son travail, il achetait du papier et allait lui-même coller des affiches manuscrites sur les murs des édifices publics. Ses infractions à la loi sur l'affichage, lui occasionnèrent 43 contraventions, mais, loin de se décourager, Jean F... continua avec une nouvelle ardeur la campagne entreprise par lui contre ses ennemis imaginaires jusqu'au moment où il fut arrêté par les agents après avoir posé une affiche sur les murs du Palais-Bourbon. Conduit au dépôt il fut envoyé à l’Asile Sainte-Anne avec le certificat :

« Dégénérescence mentale avec stigmates physiques, malformation cranio-faciale, excès alcooliques, idées de persécution, excitabilité, emporté, violent et dangereux lorsqu'il se trouve sous l'influence alcoolique. Exagération de sa personnatité. Activité intellectuelle avec déséquilibration morale profonde. Prétend ètre victime des autorités administratives et judiciaires. Affichage de placards manuscrits sur les monuments. Persécuté-persécuteur ».

A son entrée dans le service de l'Admission en novembre 1887, le malade accuse des idées systématiques de persécution ; la municipalité de B.., et les juges se ‘sont ligués contre lui, il est victime de leur ressentiment ; dans son incomparable vanité, il demande « qu'on lance son affaire destinée à faire autant de bruit que le scandale de l'Elysée » et assure que le peuple prendra sa défense et Le fera réhabiliter.

Transféré à l'asile de Ville-Rvrard, au bout de six mois, en mai 1888, Jean F. est mis en liberté. Son caractère aventureux et instable le pousse à aller chercher du travail en Algérie, mais son séjour ne dure qu’un mois.

Dès son retour en France, Jean F. recommence ses poursuites acharnées contre le maire de sa commune, mais aussi vaniteux que vindicatif, il pousse l'audace, à la suite d’un pari, jusqu'à se rendre au domicile de son ennemi supposé pour lui serrer la main, par bravade. Convaincu de plus en plus de la légitimité de ses revendications, le malade affiche des placards signés de son nom sur les murs du Crédit Foncier. Ces placards étaient si injurieux pour le maire que celui-ci l'assigne devant le tribunal correctionnel.

En décembre de la même année, Jean K. se querelle sur la place du parvis Notre-Dame avec des gardiens de la paix traités par lui d'agents provocateurs et est conduit devant le commissaire de police. On trouve sur lui un revolver chargé qu'il prétend porter pour sa sécurité personnelle. Son exaltation, son ton agressif le font envoyer au Dépôt où il passe la nuit dans un grand état d'agitation, criant, chantant, et menaçant de frapper les gardiens,

Interné pour la seconde fois à Sainte-Anne, en 1888, le malade présent: les mêmes idées de persécution et la mème exagération vaniteuse de sa personnalité. Il est tellement convaincu d'être une victime qu'il s’imagine que le maire de sa commune a fait remettre à sa mêre comme indemnité, une somme de 5,800 francs, et il est impossible de lui faire comprendre que cette somme provient de l'héritage paternel. :

Envoyé à Bicêtre dans Le service de M. le docteur Charpentier, Jean F. accuse le médecin dé s'être ligué contre lui avec ses ennemis, il l'injurie.et, passant de la menace aux voies de fait, le bouscule violemment. Get acte de violence le fait placer au quartier de Ja sûreté où, trompant la surveillane, il envoie des lettres aux journaux qui font une campagne en sa faveur, dénonçant son internement comme arbitraire. :

Le calme étant revenu dans son esprit, il obtient sa sortie en mai 1890. Son séjour à Bicêtre ne le ramène pas à des sentiments plus raisonnables, voyant partout des ennemis, se figurant être victime des persécutions de tout genre etenglobant même sa mère dans son délire, il quitte la France, et part pour le Brésil. Mais toujours instable dans ses occupations et aussi incapable d’un travail suivi à Buenos-Ayres qu’à Paris, le malade revient en France au bout de quatre mois, à la fin de septembre 1890, n'ayant rien abandonné de ses prétentions et réclamant bien haut sa réhabilitation « pour avoir été condamné sans preuves et sans témoins. »

Dès son retour, le malade rend la vie insupportable à sa mére, croyant voir en elle la complice de ses ennemis. A la moindre tentative faite par elle pour le ramener à des idées plus raisonnables, il l’insulte et la menace, voyant dans les conseils de sa mère une démarche de ses persécuteurs.

Ses emportements sont tels que la police l’arrête et le conduit à la prison de Corbeil, où, suivant son expression « il démolit deux cellules et le gardien-chef par dessus le marché, » Un examen médico-légal le fait interner, à la suite de ces faits, pour la deuxième fois à l'asile de Clermont, du mois de mars au mois de juillet 1891.

En juin 1892, Jean FF. est atteint d’un accès de fièvre paludéenne, retour de l'infection contractée aux colonies, la maladie s’accompaone d'un état maniaque très violent pendant lequel il s’agite, se sauve en chemise dans la rue en prononçant des paroles incohérentes. Cet accès d’excitation le fait enfermer à Charenton d'où il sort après un mois de traitement,

Ce fut pendant l’année 1892 que Jean F. fut pris pour la première fois d'accès de somnambulisme avec automatisme ambulatoire. Un jour il fut fort surpris de se trouver devant la porte d’un de ses

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amis sans savoir comment il était arrivé à cet endroit. Ces accès se renouvelèrent 5 à G fois de 4892 à 1895, il sortait la nuit de son domicile et se retrouvait au bout de quelques heures loin de son habitation, ignorant totalement ce qui s'était passé pendant son sommeil; c'est ainsi que deux fois il se réveilla couché dans une hutte de bûcheron où il avait coutume d’aller travailler.

En 1893, à la suite de quelques excès de boisson, Jean F. édifie un véritable délire de persécutions, se disant frustré d'un héritage imaginaire dont il se croit dépouillé depuis 3? ans: il écrit lettres sur lettres aux magistrats et, ne recevant aucune réponse, placarde une affiche adressée à M. le Président de la Chambre des députés afin d'obtenir l'assistance judiciaire. Il fait tant par ses menaces que la police l’arrête une nouvelle fois et l'envoie du Dépôt à l'asile Sainte-Anne.

À son entrée le malade est très exalté, lés nuits se passent dans une violente agitation avec des hallucinations terrifiantes de Ja vue: Jean F. voit se dresser devant ses yeux des bêtes menacantes, il pousse des cris, essayant de fuir l'épouvantable vision. Les mains sont le siège d’un tremblement très accentué. Au bout de quelques jours d’internement à Sainte-Anne, les hallucinations disparaissent et le malade conservant les mêmes idées délirantes est envoyé à Bicêtre où il reste plusieurs mois en traitement.

Sorti grâce à l'intervention de sa mère, Jean F. incapable de tout travail suivi. et de plus en plus persuadé que la pauvre femme l’a dépouillé de son avoir, la poursuit chaque jour de ses réclamations.

Obstiné dans ses jugements faux, incapable d'apprécier sainement les choses, lé malade passe son temps dans des discussions continuelles. [’idée du vol dont il se croit victime cccupe seul son esprit et lui fait négliger tout le reste. Les lettres succèdent aux lettres, les menaces aux menaces; un fait que nous allons relater, montre à quelle inconséquence ses idées délirantes sont capables de le conduire.

Au éommencement de 1894, à la suite d’une dispute avec sa mère toujours à propos de la question des rentes, Jean K. au paroxysme de l'éxaltation, part le soir À pied pour Paris. Il arrive à minuit à une Société d'assurances où est placé son avoir et sans s'inquiéter de l’heure avancée de la nuit, réveille le concierge, demandant à parler au directeur. Nulle considération n'est capable de l'arrêter, il gesticule, veut défoncer la porte et se livre à mille excentricités. criant qu'on lui à volé 20,000 francs et menaçant de faire sauter l'immeuble, Les agents attirés par le bruit, doivent entamer une véritable lutte avec ce forcené pour le faire taire et le conduire au

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Dépôt. Interné pour la cinquième fois à Sainte-Anne le 8 août 1894, le malade de plus en plus convaincu de la légitimité de ses réclamations, ne veut pas reconnaitre la bizarrerie de l’acte commis.

Englobant le directeur de la banque duns son délire, il prétend que celui-ci s’est associé à sa mère pour le voler et ne démord pas de son dire.

Remis en liberté quelques mois après, le malade reste 4 mois sans faire parler de lui, lorsque le 1er avril 1895, il se présente de nouveau à la Compagnie d'assurances, réclamant une somme de 20,000 francs. Son exaltation est telle qu’on est forcé d'aller chercher la police. Conduit au Dépôt, le malade est placé pour la sixième fois à Sainte-Anne.

Dès sa sortie, Jean F. change de métier, se fait déménageur et se livre à de nombreux excès de boisson. Sous l'influence de cette mauvaise hygiène, il ne tarde pas à perdre le sommeil et à avoir des hallucinations de la vue. Son caractère vindicatif devient agressif, il frappe sa mère et la jette à la porte de son domicile et se livre à de tels emportements qu’il entre pour la septième fois à Sainte-Anne, d'où il est transféré à l'asile de Villejuif.

Dès sa sortie, le malade recommence une série de démarches pour obtenir sa réhabilitation, nullement découragé par ses nombreux échecs antérieurs, il s'adresse d’abord au procureur de la République, puis voyant sa supplique repoussée, se présente à l'Elysée pour mettre le Président au courant des nombreux dénis dé justice dont il a été l’objet et réclamer son état civil qui, dit-il, lui à été volé.

Ce dernier acte le fait de nouveau interner à Sainte-Anne, puis à Villejuif. Jean F. se fait remarquer dans le service paï son incomparabie vanité, il prétend savoir travailler, alors qu'en réalité il n’est bon à rien. Par moment il s'excite et menace ses compagnons qui le considèrent : &« comme un mauvais coucheur. » Sa mémoire nullement affaiblie, lui permet de raconter avec force détails son existence aventureuse : « s’il fallait tout dire, avoue-t-il, on dirait que j'ai menti, c'est un véritable roman. » Le malade revient avec complaisance sur ses multiples condamnations, il cite exactement la date, le nom des juges, et ne cesse de répéter qu'il a été odieusement calomnié, que la justice a Commis une monstruosité à son égard. Il attend donc avec impatience le moment de sa sortie pour confondre ses ennemis, et exiger une réparation éclatante.

Jean F.,en plus de son instabilité mentale, présente de nombreux stigmates physiques de dégénérescence, entre autres une légere blésité et une asymétrie crânio-faciale manifeste,

on 2

La seconde observation concerne le cas d’une femme renvoyée par tous ses propriétaires pour ses tendances à la chicane, altribuant ses déboires à une voisine et se livrant sur elle à des

voies de fait.

OBSERVATION II (personnelle).

Femme 36 ans, Dégénérescence mentale héréditaire. — Tendances à la chicane la faisant renvoyer par lous ses propriétaires. — lrritabilité maladive suscilant de nombreux scandales. — Exagération de la personnalité. — Idées de persécution concernant une ancienne voisine. — {nterprétations délirantes multiples. — Absence d’hallucinations. — Tendance extensive du délire. — Voies de fait contre un ennemi supposé.

Camille E..., âgée de 36 ans est enfant naturel. Son père était un alcoolique, violent, emporté, mort d’une maladie de foie, « c'était, dit-elle, le meilleur homme du monde, mais coléreux. » — Un oncle paternel est débile et atteint de bégaiement.

Sa mère vitencore et jouit d’une bonne santé.

Elle a un frère et une sœur avec lesquels elle vit en mauvaise intelligence et qu’elle ne fréquente pas depuis 20 ans.

La malade fut atteinte dans son enfance de chorée et a présenté de tout temps des tics de la face. Elle eut la variole à 10 ans, et fut réglée à 14 ans très régulièrement. D’un caractère insupportable, orgueilleuse, chicanière, elle ne put rester en bons termes avec sa famille qu'elle abandonna, dès l'âge de 15 ans, pour vivre avec un amant.

Cette instabilité mentale se retrouve dans tous ses actes. Incapable d'un travail suivi, elle mena une existence aventureuse et irrégulière, trouvant dans des protecteurs opulents ses moyens d'existence.

Son humeur inégale, ses tendances à la chicane et à la discussion, jointes à une irritabilité extraordinaire la firent renvoyer de la plupart des maiscns où elle habita.

En 1883, son propriétaire fut obligé de lui donner congé à cause des disputes continuelles qu’elle avait avec ses voisins.

En 1885, Camille E...ax des dificultés avec son nouveau propriétaire, prétendant qu'il lui avait loué dans la seule intention de lui

tes

faire réparer son appartement et de l’expulser ensuite, qu'il avait organisé contre elle un complot, qu’il lui réclamait à tort de l’argent. La malade poursuit son ennemi imaginaire de mille calomnies, allant répéter dans le quartier qu’il favorise la prostitution, exploite les femmes qui refusent d'être ses maîtresses « les faisant saillir comme des juments ». :

Le concierge lui ayant fait des observations, Camille E..., l’englobe dans son délire et l’accuse d'écouter à sa porte, de la brutaliser et de lui mettre le poing sous la gorge. |

Ce fut dans cette maison que la malade se trouve en relations avec un dame T.., avec laquelle elle ne tarde pas à avoir de nombreux démélés, pour les motifs les plus futiles. « J'ai été pendant plus « d’une année, écrit-elle plus tard, la voisine de cette femme, et j'ai « été, de sa part, victime d’une série de mauvais procédés inquali- « fiables. Je ne vous dirai rien qui ne soit rigoureusement exact. « J'étais constamment insultée, bousculée dans l'escalier, quelques « soins que je prisse pour éviter de la rencontrer. Les bonnes de « l’appartement disaient qu’elles étaient dérangées plus de dix fois « par jour par des hommes qui venaient chez moi. Elles déposaient « leurs boîtes à ordures sous ma sonnette, sans qu'aucune nécessité « put les y engager. Je crois même que cela devait les déranger. Il « y avait donc là une vexation voulue. Je me plaignais au con- « cierge en disant que j'en réfèrerais au juge de paix.

« Un jour, je me suis plainte du bouillon qui était jeté sur mon « palier, M. T... est monté chez moi me dire qu’il ne s’occupait pas « de moiet que j'en fasse autant pour eux. J’ai répondu que l’on te- « nait des discours outrageants sur mon compte, en m'accusant de « recevoir la nuit des hommes, et que pourtant j'étais aussi libre de « le faire que sa belle-maman... Je ne continuerai pas l’énumération

-« des cent tracasseries que j’endurais tous les jours. Il faut les subir

« pour comprendre ce qu'on peut en souffrir. Je vous dirai seule-

« ment que je finis par m’exaspérer. »

Ces paroles de la malade montrent à quel point elle était intolérante et persécutée, elle se vengeait de ces persécutions imaginaires par des insultes incessantes contre Mme T..., lui écrivant des lettres d'injures. La situation devint telle, que la malade futexpulsée de

- son appartement par une ordonnance ainsi libellée. « Attendu que la présence de Mlle Camille E..., dans la maison, est une cause de scandales perpétuels et de troubles constants dans la jouissance des autres locataires, ordonnons l’expulsion,.. »

Cette condamnation porta l’exaspération de la malude à son comble, et, convaincue d'avoir été victime d'une injustice, elle ne cessa, pendant plusieurs années, de faire des réclamations incessantes

Man NE

contre son expulsion, cherchant le scandale pour attirer l'attention, déposant des plaintes au procureur de la République, ressassant toujours les mêmes faits et les mêmes accusations contre Mme FT...

Le caractère de Camille E..., était si insupportable, qu'elle ne fat pas plus heureuse dans ses autres voisinages.

En 5 ans elle déménagea cinq fois, se plaignant toujours d'insultes et de tracasseries. Incapable de vivre en benne intelligence avec qui que soit, la malade se croyait toujours en but à des molestations imaginaires « les domestiques se précipitaient derrière elle pour rire et la bousculer. Les concierges la traitaient comme la dernière des filles publiques et lui faisaient des affronts sans nombre. »

Un fait qu'elle nous a raconté montre quelle était son exagération et ses tendances agressives.

S’étant trouvée, un jour, froissée dans son amour-propre pour avoir été renvoyée d'une salle de mairie, où elle troublait par ses propos la célébration d'un mariage, Camille KE... furieuse résolut de se venger. Elle se mit à la recherche du cortège qu'elle finit par rencontrer après avoir visité en vain trois églises, elle essaya de frapper le père de la mariée avee son parapluie et causa tant de scandale qu'elle fut conduite au poste. |

La malade avait dit à son concierge, avant son départ de la maison. « Si je ne rentre pas, vous trouverez sur ma table 200 francs pour mon inhumation et pour vous. Je m’attends a être sabrée, peu m'importe, je veux me venger publiquement d'une insulte publique. » ;

- Camille E..., attribuait à la dame T..., la plupart des ennuis qui lui arrivaient, elle se figurait que celle-ci allait la calomnier auprès de ses voisines, la faisant chasser des lieux publies où elle se rendait et postait des hommes sur son passage pour la narguer, l'insulter et lui faire des propositions obscènes. Dans son désir de vengeance, elle avait toujours avec elle, caché sous son manteau et attaché à sa ceinture, un gros bâton coupé un jour dans le bois de

* Meudon.

La malade n'attendait que l'occasion favorable de frapper sa victime épiant ses moindres faits et gestes.

Le 29 novembre 1895, elle se trouvait dans les magasins du bon Marché : « J’examinais, dit-elle, des coupons au comptoir de la soierie, où se trouvait une dame que je ne voyais que de dos, lorsque tournant de l’autre côté de l’étalage, je reconnus Mme T!.

Celle-ci plissa dédaigneusement les lèvres en me regardant et me toisa des pieds à la tête, d’un air infiniment dédaigneux, et il ne sembla entendre : sale femme. Je me sentis bondir, et je erois que bon nombre de femmes, mème parmi celles douées d’une cer-

PE

taine philosophie, eussent éprouvé la même sensation. Je me contins cependant, ne voulant pas faire du scandale dans le magasin, mais je suivis cette dame, et dès qu'elle fut dehors je lui donnai un coup de mon bâton. Le diable aurait été là qu'on ne m'aurait pas empêché d'agir ainsi. »

Arrêtée aussitôt, la malade profère de violentes imprécations contre son ennemie, elle insulte le commissaire voulant « le rosser » aussi. Son exaltation est telle qu’elle est conduite au Dépôt et de là à l’Asile Sainte-Anne.

À son entrée, dans le service de l'admission, Camille E..; est très excitée; elle réclame énergiquement sa sortie pour.tirer une vengeance éclatante de l'injustice dont elle est victime. « Tout le monde est fou dans le service, chacun a son grain, moi seule suis absolument saine d'esprit. »

Elle parle avec tant de vivacité que parfois la parole s’arrête sur ses lèvres, et que le tic de la face, dont elle est atteinte, s’exagère considérablement. .

Elle a la plus haute idée de sa personne. La malade se plait à étaler ses connaissances littéraires, se fait gloire de son origine, de sa distinction, de son honnêteté ce qui contraste singulièrement avec son genre de vie, cite Molière veut lire des livres de philosophie, et demande si Sénèque et Hérodote ne se trouvent pas à la bibliothèque.

Camille E... raconte son histoire avec volubilité, ne tarissant pas sur ses grandes qualités et sur toutes les persécutions qu'elle prétend avoir endurées, s'exprimant avec lucidité et à-propos. Son émotivité est telle qu’elle pleure et rit tour à tour. Elle accuse de nombreuses préoccupations hypochondriaques, se plaignant du cœur, de la gorge, de l’estomac et demandant à être anscultée soigneusement.

Pendant les quelques semaines passées dans le service, la malade se montre insupportable avec tout le monde, se refusant à tout travail tout en déclarant vouloir vivre « dans une douceur-et une soumission de, couvent. » Elle écrit de nombreux mémoires avec cette suscription : « Donnez-moi trois lignes de l'écriture d’un homme, et je vous dirai ce qu'il vaut. » Tous témoignent de l'exagération de sa vanité et de ses idées incessantes de persécution.

L'étude que nous avons faite de l’état mental du persécutépersécuteur, nous permeltra de comprendre la genèse des conceptions délirantes. Etant donné, en effet, la vanité du malade, ses tendances à la chicane, ses lacunes morales, il est facile de

voir que ce dégénéré n'a qu'un pas à faire pour arriver à l’exaltation délirante. Il existe un antagonisme fatal entre lui et la société ; les petits heurts de la vie courante qui passent inaperçus pour des cerveaux normaux, prennent chez ce déséquilibré une intensité extraordinaire, en raison de son émotivité maladive. Le persécuté-persécuteur vit isolé du monde, aveuglé par son égoïsme, injuste envers les autres, entêté dans ses jugements faux, ignorant ses défauts qui sont innés et par conséquent inconscients, la lutte pour la vie, est douloureuse pour lui à quelque milieu qu'il appartienne. *

Qu'un incident survienne, procès perdu, amour déçu, échec à l'amour propre, l'équilibre cérébral, si instable, est aussitôt détruit, la maladie mentale surgit. L'époque d'apparition des conceptions délirantes est du reste fort variable. Régis vient de publier dans les «Annales médico-psychologiques » l'observation d’une dame, dégénérée héréditaire, faisant un délire de persécuté-persécuteur à l’âge de 63 ans.

Ces cas sont exceptionnels : c'est en général pendant l’âge adulte, période la plus active de la vie, que le délire éclate. C'est à ce moment, en effet, que le persécuté-persécuteur, échappant aux tutelles qui l’ont maintenu jusque là dans les limites d'un équilibre raisonnable, se trouve mêlé à l'existence commune, et se voit aux prises avec ces multiples incidents de la lutte pour la vie, qui sont, pour son état mental défectueux, des causes puissantes d'évènements pathologiques.

Survienne une circons{ance qui l’impressionne plus viv ement, une punition, un procès perdu, un échec dans une entreprise, le dégénéré persécuté-persécuteur se pose d'emblée en victime. Son incroyable vanité ne lui permet pas de supporter le moindre déboire ; le déni de justice supposé apparail à ses yeux comme une monstrueuse iniquité. Mais au lieu de souffrir en silence comme d’autres aliénés persécutés, le malade, poussé par son activité maladive, passe rapidement de l'idée à l’action. « Le « ressentiment des échecs que le sujet a subis et qui ne sont « imputables qu'à ses imperfections psychiques, se transforme « ainsi en une véritable idée obsédante, qui est seule désormais « à diriger son activité dévoyée. Accumulant les interprétations « fausses, stimulé par les insuccès, qui sont pour lui autant de « dénis de justice, le déséquilibré poursuit avec un acharne-

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« ment aveugle ses prétendus ennemis, et se transforme ainsi « en persécuteur. » (1)

Le malade n’obéit pas seulement, en effet, à une réaction facilement expliquée par son état émotif primordial; il est l’esclave d’une obsession qui ne fera que prendre de plus en plus une place importante dans son esprit, et sera capable de le pousser plus tard aux actes Les plus criminels.

Sans cesse occupé par l’idée du dommage dont il se croit atteint, le malade n’a d'autre but dans la vie que celui d'obtenir réparation ; le souci de la vie matérielle, les devoirs publics ou privés ne comptent plus pour lui, Famille, fortune, rien n'existe à ses yeux; son activité désordonnée et stérile n'est dirigée que vers la vengeance. La réaction est en effet le fait capital du délire, le malade passe promptement de l’idée à l'acte, et de persécuté se transforme aussitôt en persécuteur : dès le début, -illutte et veut se venger. Cette haine de l'ennemi supposé domine la scène morbide ; ce n’est pas un état passionnel, c’est une obsession pathologique avec un caractère d’irrésistibilité ne laissant aucun répit au malade tant qu'il n'a pas assouvi sa soif de vengeauce.

Lamartine, cité par Magnan et Sérieux, faisant le portrait de Louvel, l'assassin du duc de Berry, montre un de ces fanatiques « roulant dans une tête étroite une pensée mal comprise, et « souffrant jusqu’à ce que sa main fatale l'ait déchargé par un « crime du poids et du martyre de son idée. » |

Une persécutée-persécutrice dont nous rapportons lhistoire, poursuivait depuis cinq années son ennemi imaginaire avec une ténacité incroyable, se plaignant constamment de persécutions de toute nature. Lorsque ses amies lui faisaient remarquer qu’elle n’avait qu'à s'éloigner de Paris pour trouver le repos, sa réponse invariable était : « je ne puis partir; cela m'est impossible » . ;

Lorsque dans le paroxysme de l’exallalion, celle malade étendit son ennemi à ses pieds d’un coup de revolver, le sentiment qu'elle ressentit fut celui d’un grand soulagement. « Lorsque je vis l'abbé à terre, dit-elle, je fus surprise de mon sang-froid ; un grand calme se fit en moi. »

(4) Macnan et Sérieux. — Sur les aliénés persécuteurs. loc. cet,

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Satisfaite de sa vengeance, elle retrouva après son crime la tranquillité d'esprit qui lui manquait depuis de longues années,

Il résulte donc, d'après ces faits, que l’acharnement du persécuté-persécuteur contre sa victime n’est que l'expression d'une obsession de jour en jour plus tyrannique ; le malade est le prisonnier d'une idée qui, s'emparant de sa conscience déséquilibrée, inspire toutes ses pensées et commande à tous ses actes.

Le délire est précoce et se systématise d'emblée. Le malade désigne de bonne heure ses persécuteurs et les poursuit bientôt de ses incessantes revendications.

« C’est surtout par les actes que se caractérise cette variété « de maladie mentale, et c'est là le point principal à étu- « dier… |

« Au lieu de se contenter de ruminer en eux-mêmes, pen- « dant des mois et des années, comme les autres persécutés, « les mêmes préoccupations pénibles, ces persécuteurs, très « actif de corps et d’esprit, n'ayant aucun des caractères des « mélancoliques, ont un besoin incessant de mouvement et « sont toujours disposés à passer de l'idée à l’action.

« Ils font des procès devant les tribunaux, demandent des « dommages et intérêts, poursuivent de leurs obsessions et de « leurs menaces incessantes les personnes qu'ils accusent de « tous ces méfaits, cherchent à faire des actions d'éclat ou du « scandale, produisent leurs réclamations par voie d'affiches, « afin d'attirer l'attention publique sur leur personne et sur ce « qui les intéresse, el arriver ainsi à se faire rendre justice ; « enfin, ils en viennent aux actes violents el aux voies de faits « contre les personnes qu'ils incriminent et qui, leur refusant « salisfaction, doivent devenir victimes de leur vengeance. Il « faut avoir suivi, pendant plusieurs années, dans leurconduite « de chaque jour, les malades de celte espèce, pour pouvoir se « faire une idée exacte de leur mode d’existence et du supplice « incessant qu'ils infligent à ceux qui sont devenus l’objet de « cette persécution sans relâche. Quand on a le malheur d'être «en butte aux poursuites d’un de ces malades, l'existence en- « tière s’en ressent, car il devient bien difficile de se soustraire « à cetle Lyrannie de tous les instants, qui revêt les formes les « plus diverses pour atteindre sa victime, L'aliéné se plaint

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« incessamment de celui qu'il considère comme son ennemi « acharné et c’est de lui, persécuteur, que vient tout l’acharne- « ment à poursuivre sans répit cet ennemi imaginaire. Celui-ci « le retrouve à chaque instant sur son passage el est sans cesse « inquiété et menacé par lui. Il reçoit lettres sur lettres, plus « injurieuses, plus comminatoires les unes que les autres, et « cette correspondance se continue fastidieuse, ressassant tou- « Jours les mêmes faits et les mêmes accusations. Aux lettres « succèdent les visites; en vain on ferme sa porte, le persécu- « teur trouve moyen d'arriver jusqu'à celui que son délire « lui a désigné. Il l'attend pendant des heures entières, le « guette, le recherche partout où il va, le suit, s'attache à ses « pas, et lui apparaît dans les moments oùil s’y attend le «€ moins ».

« [Je suis attaché à la porte de votre ministère, comme le « hibou à la porte d’une écurie, écrivait Sandon à M. Billaut. « Il le saisit au passage, dans les lieux publics, pour Pinjurier, « le menacer et lui répéter verbalement toutes les plaintes et « les accusations dont il l’a poursuivi dans les lettres et ses « requisitoires écrits. Enfin, après avoir épuisé tous ces. moyens « de contrainte morale, le persécuteur arrive souvent jusqu’à « la violence, se précipite sur son ennemi pour le frapper, ou « l’épie, le revolver à la main, pour l’atteindre au passa- « ge (1). »

Le persécuté-persécuteur met au service de ses revendications ses facultés intellectuelles souvent si développées. Argumentateur infatigable, il rédige protestation sur protestation, encombrant de ses plaintes les ministères et les cabinets des juges. Menaces, affiches injurieuses, tentatives de chantage, sont les actes auxquels il a recours pour poursuivre sa vengeance. Les longs mémoires rédigés par le malade contre ses ennemis présentent cerlains caractères communs, qui sont le plus souvent pour le médecin un précieux élément de diagnostic. Le persécuté-persécuteur fait le récit de ses mille persécutions imaginaires, répétant toujours les mêmes faits et les mêmes accusations. Ses écrits, demesurément longs et diffus, abondent en détails extraordinaires : noms, dates, adresses, rien n’est oublié pour

(4) Pauz Porter. — Les aliénés persécuteurs. Thèse de Paris (1886).

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leur donner la plus grande apparence de vérité. Certains mots sont écrits en caractères particuliers, d'autres, plusieurs fois soulignés, dans le but de frapper l'esprit du lecteur.

C'est dans ces mémoires que le persécuté-persécuteur étale son incroyable vanité ; il fait le long récit de son désintéressement, de sa charité, de son dévouement à la chose publique, opposant ces grandes qualités aux souffrances endurées et aux affronts subis. Les faits sont complétement défigurés :-on a mal interprété les lois, on a acheté les médecins pour le faire interner, et s'appuyant sur des erreurs, le malade trouve toujours une explicalion plausible à ses actes malhonnèêtes et criminels.

Ces réclamations incessantes ne tardent pas à attirer l'attention

des autorités, et le persécuté-persécuteur finit tôt ou tard par avoir maille à partir avec la justice qui ie déboute de ses plaintes et le condamne pour ses calomnies. Chaque insuccès aigrit encore son caractère et, loin de le faire réfléchir aux aberrations de sa conduite, augmente ses ressentiments et ses attaques. S'il est condamné à la prison, le malade passe son temps à écrire des volumes de plaintes, portant toutes sur le même point. Persuadé de l'excellence de sa cause, il accuse les magistrats de ne pas avoir comprisl’affaire ou de s'être laissé corrompre ; il achète des livres de procédure et de jurisprudence, étudie le droit pour confondre ses jugés. Puis, faisant de son cas particulier un évènement qui intéresse le pays entier, il s’adresse aux ministres pour dénoncer les infamies de la justice. La marche du délire est caractérisée par l'absence d'évolution méthodique. Ce n’est pas à dire pour cela que le délire demeure à jamais stéréotypé ; ils’étend, rayonne autour du malade, englobant peu à peu tous ceux qui de près ou de loin mettent obstacle à ses injustes revendications : mais il n'arrive jamais à se transformer, Les réclamations cessent bientôt de porter sur un fait personnel ; elles s'étendent à de nouveaux ennemis et à de nouveaux sujets de paintes. Il arrive même à la longue que le persécuté-persécuteur oubliant le point de départ de sesréactions maladives, prétend, en soutenant ses droits, soutenir ceux de l'humanité entière, Cest alors que la vanité primordiale du malade prend toute son extension ; il s'adresse directement au peuple, se posant en champion de la vérité et de la justice, & I

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« faut, dit C., que ceux qui souillent notre administration civile « et judiciaire en soient à jamais exclus. Cette épuration est « nécessaire, je serai heureux si, par ma constance et ma per- « sévérance dans mes réclamations, je pouvais contribuer à « cette épuration. Je suis persuadé que le nouveau ministre « de Ja justice, lorsqu'il connaïtra les faits dont je suis victime, « n'hésitera pas à poursuivre les magistrats indignes de leur « emploi ; en les révoquant, il extirpera les germes de la gan- « grène qui ronge la magistrature. Si le Garde des sceaux ne « poursuit pas présidents de chambre et juges qui commettent « des crimes pareils envers un citoyen qui demande justice, c ‘est « le cas de répéter qu'il n’y à plus de justice en France, etil est « bien inutile qu'il y ait un ministre, puisqu'il laisse propager « l'anarchie dans la magistrature, puisqu'il laisse faire les ma- « gistrats qui non-seulement ne connaissent pas la loi mais « emploient leur autorité à protéger les délits et les crimes, au lieu de les punir. » ;

Comme on le voit par ce passage, les idées d’'orgueil du persécuté-persécuteur peuvent atteindre un degré extrème ; mais elles n’arrivent jamais à la véritable mégalomanie.

Le persécuté-persécuteur reste toute sa vie ce qu'il a été; orgueilleux, vindicatif, agressif. Il conserve jusqu'à la fin de son existence le même esprit de chicane et de controverse. Sans doute, avec le temps, les facultés mentales s’affaiblissent, les réactions deviennent moins vives, mais la maladie conserve toujours les mêmes caractères primitifs.

Le délire des persécutés-persécuteurs présente encore unautre caractère négatif, l’absence fréquente de troubles hallucinatoires. Le malade est le jouet d’illusionset d'interprétations délirantes sans nombre qui entretiennentses idées erronées. Les hallucinations sont rares, si rares même qu’elles ont été niées par Falret, Pottier et beaucoup d’autres aliénistes.

Nous croyons cependant que cette RTE esttrop absolue. Il est possible de rencontrer exceptionnellement des hallucinations chez le perséculé-persécuteur. Quand elles apparaissent elles présentent des caractères particuliers qui permettent d’en reconnaître toujours la nature dégénérative, à moins qu’elles n’aient leur origine dans une complication toxique. Ces hallucinations surviennent d'emblée, sont passagères, se produisent

De se

par bouffées et coïncident avec des paroxysmes obsédants et des réactions très-actives. Au lieu de conduire le délire comme cela arrive chez les délirants chroniques el chez les dégénérés atteints de délire des persécutions systémalisé, les hallucinations du persécuté-persécuteur n’ont qu'une importance secondaire et doivent-être considérées comme ua phénomène indiquant un surexcitation passagère des centres nerveux.

Leur apparition accidentelle n'a rien qui doive surprendre, car il ne faut pas oublier que les persécutés-persécuteurs sont toujours des dégénérés, c’est-à-dire des malades qui présentent des aptitudes délirantes au premier chef. Nous avons eu l’occasion d'examiner une perséculée-persécutrice qui a présenté à diffé rentes reprises des hallucinations de l’ouïe survenant par boutfées. Ces hallucinations étaient passagères et n'ont fait qu'activer le délire qui existait tout créé en dehors d'elles.

OBSERVATION III (personnelle).

Dégénérescence mentale héréditaire. — Inversion génitale datant de l'enfance. — Absence complète de sens moral. — Interprétations délirantes multiples, s'accompagnant d'hallucinations passagères de l'ouie, — Idées ambilieuses et de persécution. — Préoccupations hypochondriaques. — Plaintes et menaces de mort contre une ennemie imaginaire qu'elle accuse de la faire injurier. — Nombreuses réclamations aux autorités.

Berthe Y., âgée de 27 ans, est fille d’une mère aliénée traitée en même temps qu’elle à l’asile, pour avoir partagé ses idées délirantes. Dès son enfance, se manifesta chez la malade cette déséquilibration profonde qui est le fond même de son état mental.

Elle fut renvoyée successivement de sept écoles différentes pour son indiscipline et son inconduite. Toute jeune elle faisait des propositions obcènes à ses compagnes, et cette perversion sexuelle ne fit que se développer avec l’âge. La raison que donne Berthe Y. de ces renvois successifs montre que les conceptions délirantes se développérent de bonne heure dans son esprit, et que les idées de persécution remontent à son enfance. La malade prétend, en effet, que le Directeur de l'Enseignement primaire de la ville de Paris s'était acharné à sa perte ; qu’il avait amassé contre elle un dossier formé

mine

de calomnies et qu’il la faisait certainement filer par un individ dont elle donne le signalement. Ce fonctionnaire aurait abusé de son influence auprès des directrices d'école pour la faire chasser, et cellesci auraient été forcées d’agir contre leur conscience, sous peine de perdre leur situation,

De bonne heure également, se manifesta chez Berthe Y., un sentiment exagéré de la personnalité. Elle assure que dès l’âge de 13 ans, ses maîtresses lui avaient trouvé des facultés de diction tellement remarquables qu'elles l’engagèrent à se présenter au Conservatoire.

Son existence et celle de sa mère dénotent un état mental tout particulier et des idées incessantes de persécution. Elles changeaient à chaque instant de domicile, se faisant renvoyer de partout à cause de luttes continuelles avec les voisins. Elles interprétaient ces changements successifs par une suite ininterrompue de persécutions imaginaires. On excitait les locataires contre elles ; on menaçait les propriétaires dans leurs intérêts s'ils persistaient à les garder ; on répandait des bruits injurieux sur leur compte; les concierges les invectivaient ; les voisins attentaient à leur vie. «Je n'en finiraispas, « écrit la malade, s’il fallait citer toutes les tentatives d'assassinats, « toutes les agressions dont moiet ma mère avons failli être vic- « times ».

Berthe Y., déposa des plaintes nombreuses aux commissariats, au parquet du procureur de la République, prétendant toujours être filée par le même individu dont les rapports l'avaient fait renvoyer de toutes les écoles Les idées de persécution ne faisaient que se développer avec le temps. La malade cessa de se faire adresser ses lettres À domicile, tant sa défiance était grande. Se croyant partout surveillée par la police. elle reçut ses lettres chez une amie ; puis s'imaginant qu'on avait découvert son stratagème, et voyant partout des espions, eut recours exclusivement à la poste restante.

On comprend facilement qu'avec de telles idées de persécution, Berthe Y. n'ait pu trouver une occupation sérieuse. Elle essaya d’entrer dans un magasin de nouveautés, d'où on la renvoya au bout de 24 heures ; elle vit dans ce fait une nouvelle persécution, et pour vivre fut obligée de se faire modèle.

Ce fut en 41889, que la malade se trouva pour la première fois en présence d'une actrice célèbre, S. B., qui devait jouer, à partir de cette époque, un rôle prépondérant dans son délire. Elle raconte ainsi cette rencontre : « En novembre 1889, je me rendis à l'inauguration de la statue du peintre, Alphonse de Neuville, En arrivant j'aperçois une espèce d’excentrique qu'on me dit être Mme S.B., je la regardais avec curiosité, lorsque cette femme que je ne connaissais

ne

que par oui-dire, m’appela trois fois par mon nom, à ma profonde stupéfaction comme vous le pensez».

Cette phrase de la malade est caractéristique ; elle indique nettement des hallucinations de l’ouïe, hallucinations qui devaient se montrer aussi accentuées plus tard.

La malade ne s'occupait plus de Mme $. B., et continuait à mener une vie excentrique et originale, lorsque deux ans plus tard, en 1891, elle se figura qu'une demoiselle $., nièce de Mme $. B., venait chercher ses lettres adressées poste restante, et que l'actrice voulait lui voler la propriété d’un drame écrit par elle « œuvre remarquable, dont elle espérait tirer de grands profits pécuniaires ».

Berthe Y,, se demanda alors pourquoi l'actrice s’occupait ainsi d'elle, et au bout de quelque temps se mit à édifier un véritable délire et à se croire la fille de Mme S. B. et du prince de Galles. Ces convictions délirantes semblent avoir pris naissance rapidement dans son esprit à la suite d’hallucinations, ainsi que le prouvent les paroles suivantes : « Comment j’ai été mise au courant de tout cela, « mon Dieu ! c’est facile à comprendre. Quand je n'avais rien d'au- « tre à faire, comme nous habitions tantôt les Ternes, tantôt Passy, « jemportais quelque ouvrage de couture, et je m'installais sur « l’avenue du Bois de Boulogne ou à l’allée des Acacias, fréquentées « par l'aristocratie, le monde des arts, le demi-monde, etc. J'enten- « dais dire des personnes que je connaissais pour les voir s'y pro- « mener, que j'étais la fille du prince de Galles et de S. B., j'étais le « sujet de toutes les conversations ; je gênais, parait-il, mon « père, pour un motif que j'ignore, et $S. B. était l’instrument prin- « cipal de celui-ci ».

Ces idées ne quittèrent plus dès lors son esprit, et il est curieux de voir comment elle arriva à regarder sa mère comme une étrangère. Elle raconte que dès sa naissance, le Consistoire protestant de Neuilly essaya de l'enlever ; plus tard, on voulut la séparer de sa mère, sous le prétexte que celle-ci la martyrisait et la brûlait au fer rouge. Elle voit là des preuves certaines du mystère qui entoure sa haute oricine.

Imbue de ces idées, Berthe Y... ne cessa dès lors de poursuivra l'actrice de ses réclamations, allant se poster devant sa maison pour l’apostropher et entamant de véritables luttes avec les domestiques. Elle l'accusait de la faire diffamer, de payer des filles publi. ques pour l'insulter, de monter une cabale contre elle, de la faire insulter par les cochers de l’« Urbaine ». Elle se plaçait sur son passage pour l'invectiver, la rendait responsable de toutes les persécutions dont elle se croyait victime, et allait même jusqu'à proférer contre l’actrice des menaces de mort,

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