‹ Thèse Pour Le Doctorat En MédecineChapitre 25 sur 28 · OUR · texte numérisé non relu

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Elle vint ensuite trouver M. Charcot qui l'adressa aussitôt à M. Voisin et à M. Falret.

À ce moment, les hallucinations de l'ouïe étaient constantes, les voix la poursuivaient dans la rue et la malade eut même des hallucination de la vue. :

Elle entra à Sainte-Anne le 24 août 1892 avec le certificat « Dégénérescence mentale avec idées de persécution, hallucinations de -l’ouie et de la vue : troubles de la sensibilité générale, interprétations délirantes ; on l'hypnotise, elle est en communication avec le colonel de R... »

Laurence L... fut placée à la Salpêtrière dans le service du docteur Falret, où elle resta six semaines en traitement sans que les hallueinations disparussent. Jour et nuit les voix se faisaient entendre : et comme hallucinations de la vue, on peut noter que, un matin, la tête de Joséphin P, lui apparut dans une vapeur blanche.

Sortie de la Salpêtrière en octobre 1892, la malade reprit son travail, la confection. Mais maintenant sa vie est devenue des plus misérables ; en son absence,ses meubles ont été vendus et nous la voyons végéter quelque temps dans un hôte], sans aucune ressource. Son état mental n'était alors nullement amélioré: elle était constamment hallucinée, ayant de jour en jour cette croyance plus profondément enracinée qu'elle était le jouet des docteurs qui l'hypnotisaient à distance, qui disposaient de ses actions, qui lui volaient jusqu'à sa pensée.

Lasse de souffrir, elle alla demander des secours à ceux dont elle se croyait la victime, puisqu'ils disposaient de son être.

Repoussée de tous côtés, elle se décida à frapper un grand coup, dans le but de provoquer du scandale et de se faire rendre justice.

Le 7 décembre 1893, la malade se rendit chez le docteur G., armée d’un revolver, lui demandant des subsides, et l’accusant d'être la cause de ses malheurs. Le docteur ayant voulu la renvoyer, elle déchargea sur lui trois coups de revolver,

Arrêlée aussitôt, Laurence L. fut placée à Saint-Lazare pendant trois mois, puis amenée à l'asile après examen médico-légal. Le certificat de M. le docteur Garnier était ainsi conçu : « Dégénérescence mentale, interprétations délirantesroulant surtout sur l'hypnotisme dont elle se croit une victime. Hallucinations de l’ouiïe, de la vue, de la sensibilité morale. Intensité pathologique de la représentation mentale de scènesou de faits en rapport avec son délire. Hantée par des idées de persécutions, ayant d'elle-même une opinion très haute, elle s’exalte et devient dangereuse pour ceux qu'elle accuse d’avoir poursuivi sur elle l'hypnose jusqu'à l’affranchissement de la pensée, Déclarée irresponsable de sa tentative de meurtre sur les conelu

sions de l'expertise médico-légale, cette femme est une persécutée persécutrice qui devra être étroitement surveillée à l'asile. »

À son entrée à l'asile Sainte-Anne, le 17 mars 4894, la malade conserve les mêmes idées délirantes. Elle raconte qu'on s'empare de sa pensée, qu’elle est toujours le sujet involontaire d'expériences d'hypnotisme qui sont ensuite publiées. Klle avoue des hallucina- Aons de l’ouïe : « Ecoutez bien, on me parle, on me dit que je suis folle, » Elle les appelle ses obsessions,

La malade à l'attitude hautaine et fiére : elle cause peu et n'aime guère qu'on s'occupe de sa santé. Elle ne parle pas de ses hallucinations, sachant bien que les raconter au médecin serait prolonger son séjour à l'asile.

Elle nous à cependant avoué plus tard êlre constamment hallucinée. Les voix lui disent des injures grossières pendant le jour, et pendant la nuit lors des insomnies.

Il lui semble qu’une personne étrangère répond à toutes ses pensées, d'où la conviction d’être hypnotisée et d’être un jouet dans la main de ses bourreaux.

Laurence L.., ne reste pas REG à Sainte-Anne sans protester énergiquement contre son internement, Ses menaces, ses colères sont telles, qu'on doit l’enfermer pendant quelques jours en cellule. Ces moments d’agitation ne se renouvellent plus, mais elle garde contre le docteur des sentiments de haine et même de vengeance, répétant sans cesse qu'elle ne lui pardonnera jamais sa conduite à son égard.

Au mois d'août 1894, les convictions délirantes entretenues par hallucinations, sont aussi manifestes, La malade se croit en communication avec des individus qui s'emparent de sa personne et se servent d'elle comme d’un mannequin.

Pendant la conversation, elle se dresse fièrement, regardant bien en face son interlocuteur, discutant point par point avec énergie, faisant preuve d'une grande présence d'esprit.

La malade a conservé son air hautain et orgueilleux, Facilement : irritable, sa susceptibilité exagérée amène quelquefois des discussions, Elle travaille par boutades, déployant par moments une grande activité, puis restant huit jours sans vouloir s'occuper. On dirait qu'elle obéit à des hallucinations, On la voit, en effet, se promener souvent seule dans la cour. Elle écoute et marmotte quelques paroles entre ses dents, d’autres fois elle se met à rire.

Laurence L...écrit des lettres à des personnages politiques, tantôt implorant leur bienveillance, tantôt faisant des menaces. Ses lettres sont toutes inspirées par la même idée: sa sortie immédiate. Elle exige que justice lui soit rendue et se considère comme une victime,

Ce n'est paselle qui est coupable, c’est le médecin: « Je ne suis pas” obligée de payer pour toutes vos malhonnèêtetés et c'est assez d’avoir abusé de ma patience que de m'avoir retenue ici pendant plus d'un an. et m'entendre qualifier de femme folle et criminelle. »

« Je ne comprends pas, Monsieur, que j'aie à souffrir de ne point appartenir à la secte des Allan-Cardec; je n’ai jamais conclu de pacte avec les sorciers. Vous vous êtes servis de moi... Monsieur, vous vous en souviendrez, et je vous obligerai à savoir que j'appartiens à une famille honnête... »

La malade ne comprend pas la gravité de son acte criminel et ne peut croire qu’on la retienne ainsi enfermée pour s'être défendue contre ses ennemis. Elle s'imagine avoir agi légitimement et lors d’une visite du procureur au mois de juin 1895, elle lui dit ces propres paroles : « Je ne regrette qu'une chose c'est de ne pas avoir tué Monsieur G... » »

Ses convictions délirantes n’ont pas en effet changé un an après son entrée. Elle est toujours persuadée que les hynoptiseurs peuvent s'emparer de l'esprit des gens, et devenir les maîtres absolus des personnes qu'ils suggestionnent à distance. Elle ne parle pas de ces convictions au docteur, de peur de retarder sa sortie : elle prend pour confidents les infirmières, les autres malades, et développe devant elles ses théories : « Le sorcier est redoutable ; malheur à qui devient sa proie : Il fait d'une personne, deux personnes : il s’en attribue une et en fait une marionnette qu'il conduit à Sa guise, inspirant ses idées, ses pensées, la faisant agir comme bon lui semble », :

Pendant le mois d'août 1895, la malade semble un peu moins délirante. « Je me trouve dégagée ».

Elle se sent davantage libre de ses actions, les voix qui la dirigent sont moins nombreuses et moins impérieuses. Il est toutefois impossible de lui faire comprendre qu’elle est la seule maîtresse de ses pensées et de ses actions. Il faut l’interroger à plusieurs reprises et gagner sa confiance pour connaître ses pensées. Elle craint toujours de trop parler et se confine le plus souvent dans un silence prudent. On arrive-cependant à lui faire avouer ses hallucinations etau mois de septembre elle nous dit ces paroles caractéristiques :

« Si vous attendez, pour me donner ma sortie, que je n’entende plus de voix, je ne sortirai jamais, car je crois que j'en entendrai toute ma vie ». :

Les maniaques raisonnants et les fous moraux ont des liens de parenté très rapprochés avec les persécutés-persécuteurs ; on

retrouve à la base un état mental analogue, une même prédominance des troubles moraux et du caractère.

La manie raisonnante n'est aussi qu’une forme de la dégénérescence mentale, caractérisée par l’état d'exaltation intellectuelle des dégénérés; exallation qui s'accompagne d'inconscience et d'un besoin impérieux d'action et de mouvement poussant le malade à des actes bizarres désordonnés et ne constituant pas, comme le veut Campagne, une entité morbide spéciale,. elle peut se retrouver avec sa physionomie propre dans diverses psychopathies.

La folie morale n’est de son côté que l’exagération du défaut: d'équilibre des facultés morales, les défectuosités de l'intelligence n’occupant que le second plañ.

Ce qui distingue le persécuté-persécuteur de ces deux catégories de malades, c’est la forme intellectuelle et obsédante du délire toujours dirigé dans le même sens et le mode de réaction

qui en est la conséquence.

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