CHAPITRE VI
Médecine légale
Quel sera le rôle du médecin légiste appelé à se prononcer sur un persécuté-persécuteur soumis à son examen. Cette question est de la plus haute importance, car tous les jours les magistrats ont à juger des délits ou des crimes qui relèvent de la maladie mentale que nous étudions. s
Les persécutés-persécuteurs ont à maintes reprises occupé l'attention de la presse et des tribunaux et nous ne croyons pas être grand prophète en disant, que, suivant en cela l’augmentation progressive et continue de l'aliénation mentale dans la société, le nombre de ces malades deviendra de jour en jour plus fréquent. La tâche du médecin-légiste est très délicate, car s’il conclut à l’internement, il sera en but aux protestations soi-disant indignées de la presse, et se fera dans la personne du malade un ennemi qui ne lui pardonnera jamais.
Si de graves questions médico-légales peuvent se présenter à propos de l’appréciation de la responsabilité de malades présenlant des hallucinations, nettement délirants, etreconnus comme tels par l'immense majorité des médecins, quelle ne sera pas la difficulté quand il s'agira des persécutés-persécuteurs.
Comment reconnaitre aliénés des individus jouissant de toute
leur lucidité d'esprit, possédant mémoire, imagination, facilité d’élocution, des individus essentiellement menteurs, travestissant la vèrité avec art, et exposant leurs doléarices avee une précision el une logique apparentes, capables d'en imposer à toutes les personnes qui ne sont pas ou courant de ces sortes de questions.
De tous les aliénés, ce sont ceux qui donnent lieu aux polémi-
ques les plus longues ; ils écrivent aux hommes politiques, rédigent protestation sur protestation, fournissent ainsi aux journaux des prétextes pour faire croire aux séquestrations arbitraires. L'une de nos malades a été plusieurs mois la cause d'articles virulents contre les magistrats et les aliénistes. L'opposition politique s’était fait de son internement une arme contre le gouvernement, et, sans la chute du ministère, une interpellation avait pris rang dans les travaux de la chambre des députés.
On comprend donc facilement.toute l'importance de la question médico-légale des persécutés-persécuteurs.
L'opportunité de l’internement doit être envisagée, comme dans toutes les maladies mentales, au point de vue du malade lui-même, et au point de vue de la protection due à la société.
Au point de vue du malade lui-même, deux cas peuvent se présenter ; ou bien il à agi pendant un paroxysme avec délire, ou bien seulement sous l'influence de la disposition morale défectueuse caractéristique de son état mental.
Dans le premier cas, le séjour à l'asile s'impose. L’hygiène, le traitement physique et moral, l'impossibilité de se livrer à des actes qui augmentent l'intensité du délire par leur répéti- “Lions, ramêneront le calme dans l'esprit du malade et feront disparaitre les troubles pyscho-sensoriels s'ils existent.
La nécessité de l’internement ne fait alors de doute pour personne. Le persécuté-persécuteur estatteint d’une crise aiguë, justiciable d’un traitement approprié.
Dans le second cas, la question est plus complexe. Le fait d’être un dégénéré persécuteur n'implique pas nécessairement l’internement. Il existe dans le monde un grand nombre de per- -sécutés-persécuteurs qui constituent des formes atténuées de la maladie et que l'influence du milieu et les hasards de l'existence ont empêché de commettre des actes criminels ou délictueux.
Ils passent pour des originaux, «€ des mauvais coucheurs », mais n'auront peut-être jamais affaire avec la justice. Le médecin devra alors se déterminer, suivant la gravité plus ou moins grande de l'acte incriminé et suivant le caractère de réaction du malade.
C'est en effet surtout au point de vue de l'ordre social et des nombreux périls auxquels sont exposées les victimes des persécutés-persécuteurs que la question de la séquestation doit être
ete
examinée. La société a le droit de se protéger contre les dangers éventuels auxquels l'exposent ces êtres malfaisants. Elle doit prendre des précautions pour éviter les malheurs qui arriveraient sûrement si le malade est laissé libre de poursuivre ses persécutions insensées.
Ce serait une bien grave erreur de croire que, sous prétexte de liberté individuelle, on doive laisser libres des individus qui, s’ils sont irresponsables n'en sont pas moins capables de commettre les pires excès. .
Il n’est pas nécessaire, pour cela, d'attendre que le mal soit fait, et il est permis de dire que bien des catastrophes auraient pu être évitées, si l'autorité, mieux éclairée sur ses véritables devoirs, avait pris à temps les mesures nécessaires.
Le médecin devra donc se déterminer suivant le caractère du malade. Il n’y apasici de conduite à suivre ; aulant de persécutés-persécuteurs, autant de cas particulier. Il ne faut pas perdre de vue cependant que tous sont également dangereux : le processif qui encombre les antichambres des avocats, l’amoureux qui poursuit l’objet de ses rêves, peuvent présenter des paroxysmes où le délire s'exagère et où lesréactions augmentent d'intensité.
Cette considération de chaque cas particulier est pour nous d’une importance capitale. Si le malade est exalté, violent dans sesrevendicalions il devra être placé dans un asile nonseulement par mesure de précaution pour son ennemi, mais encore dans son, propre intérêt. C'est en effet la seule facon d’enrayer la marche de la psychopathie en préservant le sujet contre ses propres entrainements et en l’arrachant aux préoccupations continuelles auxquelles il s'abandonne sans contrôle,
Si le malade est calme, s’il ne semble pas dangereux pour la sûreté des personnes el s’en lient à envoyer des lettres injurieuses sans menaces, le médecin pourra conclure à l'irresponsabilité sans internement.
Dans un article publié dans «la Revue de médecine légale et de jurisprudence médicale », M. Vallon, médecin en chef de l'asile de Villejuif, fail connaître deux rapports concernant des persécutées-persécutrices, dans lesquels il conclut à l’irresponsabilité de l’inculpée, mais tandis que pour l’une il fait res-