CHAPITRE PREMIER
Historique
Le terme de persécuté-persécuteur est relativement récent, il fut employé par Lasègue à la suite des faits célèbres de Sandon, Verger, Teulat, pour désigner certains malades qui personnifient leur délire de persécution sur un individu déterminé, concentrent sur lui leurs sentiments de vengeance, etle poursuivent incessamment de leurs récriminations etde leursmenaces. Dans ce cas, les aliénés persécutés deviennent persécuteurs, d’où la légitimité du nom donné par Lasègue.
Jusqu'à lui, ces malades avaient attiré l'attention des aliénistes par leur lucidité d'esprit et par des actes dont la nature maladive était évidente. Mais ils n'avaient pas été séparés dans un groupe spécial et étaient classés dans la manie raisonnante (Pinel) ou dans la folie morale (Pritchard). Esquirol (1838) rapporte, d’après Pritchard, des observations de malades persécutéspersécuteurs familiaux où, seules, les notions affictives sont lésées, et classe ces cas dans la monomanie affictive : « Tantôt les monomaniaques ne déraisonnent pas, mais leurs affections, leur caractère sont pervertis; par des motifs -plausibles, par des explications très bien raisonnées, ils justifient l’étal actuel de leurs sentiments et excusent la bizarrerie, l’inconvenance de leur conduite ; c’est la manie raisonnante des auteurs. »
Calmeïl, en 1839, dans le dictionnaire de médecine, sépare les malades qui nous occupent, des maniaques d'Esquirol et de la manie sans délire de Pinel.
€ I existe un certain nombre d'aliénés que l’on qualifie de maniaques et que le mode de dérangement de leurs facultés mentales ou affectives ne permet pas de rapporter aux classifications classiques.
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Ces aliénés possèdent des idées nombreuses qu'ils expriment avec une rare facilité, Doués d'une activité intellectuelle incroyable, d’une perspicacité d'esprit qui ne se dément dans aucune occasion,. ils opposent, sans se déconcerter, des raisonnements subltils aux observations des médecins ou des juges,
L'on peut, si l’on veut, appeler ces malades des maniaques sans délire ; mais on ne peut oublier qu’à part lessurexcitations générales des organes de l'inaervation, ces nouveaux maniaques ne ressemblent point aux maniaques ordinaires. »
La même année, West, Ollivier et Jacquemin eurent l'oécasion d'examinerun persécuté-perséculeur hypochondriaque dont nous résumons l'observation dans notre thèse, el classèrent ce cas-type parmi les monomanies, ainsi qu'en témoignent les conclusions ci-jointes de leur rapport.
« Bourgeois est atteint de cette espèce d'aliénation mentale qu'on appelle hypochondrie avec manic homicide et n'agit qu’en obéissant à l'impulsion d'un véritable délire partiel.
« Cette aliénation n'exclut pas la faculté d'associer des idées.»
Marc, (De la folie considérée dans ses rapports avec les questions médico-judiciaires, 1840), rattache la manie raisonnante à la monomanie, mais il en distingue deux variétés « la première porte le monomaniaque par l'effet de sa volonté primitivement malade, à des actes instinctifs automatiques, qu'aucun raisonnement ne précède ; la seconde détermine des actes qui sont la conséquence d’une association d'idées. » Il cite l'observation du persécuté-perséculeur Alexis Bourgeois dans cette seconde variété.
En 1845, Tardieu examine l’état mental de Buchoz-Hilton, qu'il appelle aliéné persécuteur et conclut à un internement dans un asile d’après les conclusions suivantes : « prédisposition native, probablement héréditaire ; conduite déréglée dès le principe, existence entièrement livrée au désordre depuis plus de trente ans : excentricités, violences de tous les instants, erreur constante touchant ses intérêts ; complots et poursuites chimériques, écrits pleins d’extravagances, absence d’hallucinalions. »
La questicn des persécutés-persécuteurs fait un grand pas avec Morel (1852). Il insiste en effet sur ce point important que Îles malades chez lesquels la conservation de l'intelligence s'accom-
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pagne de la malfaisance des actes (persécutés-persécuteurs) sont le plus souvent des héréditaires.
« Dans le cours de leur existence, dit-il, la folie se signale bien plus chez eux par le délire des actes que par le délire des paroles. Ils se distinguent par leurs excentricités, par l'incohérentce, l'irrégularité et souvent même par la profonde immoralité de leurs actions. Certaines qualités remarquables ne rachètent pas, chez eux, l'impossibilité de diriger simullanément leurs facultés vers un but sage et utile. Leurs créations sont rares, et le plus ordinairement ils ne parviennent pas à féconder leurs inventions. Ce sont des génies partiels, et maloré certaines manifestations brillantes, ils sont frappés de stérilité intellectuelle et parfois même de stérilité physique. »
« Dans cette classe sont relégués une foule d'individus à projets chimériques, de réformateurs de l’espèce humaine, d'utopistes en tout genre, d'inventeurs dont les découvertes sont impossibles à appliquer, ou qui poursuivent la vérification de problèmës insolubles (monomanies de certains auteurs). »
Trélat, (Sur la folie lucide), range les maniaques raisonnants et par conséquent les perséculés-persécuteurs, parmi les fous lucides. Les fous lucides, et il insiste sur ce point, sont les alié-
nés les plus contestés par les gens du monde, et partant les plus malfaisants.
« Ces gens là ne paraissent point fous en ce qu’ils répondent exactement aux questions qu'on leur fait, s'expriment avec clarté, causent agréablement, racontent avec une réelle précision. D'aucuns raisonnent bien, écrivent avec correction, manient le pinceau, d'autres surprennent par la grâce de leur imagination, la noblesse de leurs sentiments, l'étendue de leur savoir... Mais ces dons de la nature et de l'esprit sont absolument stériles, l’activité intellectuelle et physique des monomaniaques se meltant au service de leurs conceptions délirantes. :
On redoute leur présence dans les asiles par leur esprit de contradiction et de révolte ; ils se plaisent, par leurs mauvais exemples, à semer la discorde et le désordre parmi les autres malades, On peut les regarder comme la pire espèce des aliénés, »
Marcé, (Traité pralique des maladies mentales, 1862) consi-
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dère la manie raisonnante comme l’exaltation maniaque, la suractivité des facultés intellectuelles :
« C'est un état congénital dont on retrouve les traces dès la première enfance et qui peut être railaché à des élats anormaux de l'intelligence. »
En 1863, Tardieu examine un persécuté-persécuteur, Allard (Michel) et fait le certificat suivant : « Manie raisonnante, avec idées prédominantes de perséculions exercées contre lui par la police russe — Excilation, loquacité, menaces contre la police francaise qui aide la Russie : Ferme résolution de faire valoir ses droits par tous les moyens — Idées peu suivies ; assez de lucidité en dehors des conceptions prédominantes. »
Dans la séance de la Société médico-psychologique de février 1866 est discutée la question de folie raisonnante, folie morale, folie des actes. Auguste Voisin rapporte à cettte occasion l'observation — avec autopsie —- du persécuté-persécuteur Paganel résumée ainsi : « Monomanie raisonnante, délire de persécution datant de quinze ans, survenu chez un individu original depuis sa jeunesse — généralisation progressive de ces idées délirantes — Conservation jusqu'à la mort d'une grande facilité de paroles, d’un vif esprit de controverse et de beaucoup de verve dans la discussion. Intégrité de l'intelligence en dehors du délire. »
Ces exemples montrent que les médecins aliénisés rangeaient les persécutés-persécuteurs parmi les maniaques raisonnants ou les faux moraux. À
Lasègue, en constituant le délire de persécutions, a l'immense mérite de séparer des monomaniaques un groupe de malades, d'aspect clinique bien caractérisé. Mais cette entité morbide, basée exclusivement sur un symptôme : l'idée de persécution, englobe un grand nombre de maladies, qui, s'ils se rapprochent par le fait commun d’être tous des persécutés, n'en sont pas moins très disparates par l’évolution du délire. Les uns sont hallucinés, les autres ne le sont pas, les uns arrivent d'emblée à la systémalisation, les autres n'y aboutissent qu'après une longue période de préparalion. Dans ce groupe sont naturellement classés les perséculés-persécuteurs.
Vers la fin de sa vie, Lasègue ayant eu l’occasion d'examiner au point de vue médico-légal plusieurs individus convaincus de
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meurtre, — individus à la physionomie toute spéciale et non hallucinés — sépare du délire des persécutions un groupe distinet, comprenant les maladies qui nous occupent. C'est surtout les cas de Sandon, de Verger, Teulat, qui l'amènent à cette conclusion. Dans son rapport concernant ce dernier, amoureux d’une princesse, Lasègue fait part, ainsi, de ses nouvelles idées concernant les persécutés-persécuteurs.
« J'étais au moment de mon examen médico-légal dans cette disposition d'élection spéciale à l'égard d'une catégorie jusqu'ici mal décrite des maladies mentales ; j'étais en face du délire persécuteur, si fréquent cependant. Je l'avais beaucoup étudié, j'attendais une occasion nouvelle de l'étudier encore, el ce fut à lafcis,avec un sincère appétit de la science, et dans le but également d'accomplir un devoir, que j'abordais l’état mental de T. »
Lasègue donne à ces aliénés le nom de perséculés-percuteurs sans lequel ils sont désignés actuellement.
En 1876 dans les annales médico-psychologiques, Taguet fait paraitre un mémoire intitulé : «les aliénés percuteurs, » comprenant plusieurs observations de malades, où le délire s'établit d'emblée sans hallucination.
«Ils vivent en liberté jusqu’au jour où leurs excentricités etleurs bizarreries font songer qu'on a affaire à des malades. Ne doutant de rien, ils acceptent et embrassent tout d'un cœur léger, sans se demander si leur intelligence ne succombera pas à la peine. Leurs raisonnements n'ont rien d’absurde, et ils s'appuient le plus souvent sur un principe vrai mais ils exagèrent et dénaturent tout au profit de leurs désirs.
Lorsqu'ils ont embrassé une idée, ils la poursuivent dans toutes ses conséquences, rien ne les retient, rien ne les arrête : ils ont une elle confiance dans leur propre valeur qu'ils considèrent comme des ennemis ceux qui essayent de les arrêter dans leur course furibonde.
Ils assiègent les grandes administrations, les ministères, les tribunaux, se plaignant de mille persécutions. »
Les observations rapportées par Taguet sont fort instruetives, mais loin de faire de cette affection une classe spéciale, cet auteur la considère comme un symptôme de plusieurs maladies mentales entre autres de la mégalomanie et de la paralysie générale.
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La question des persécutés-persécuteurs est définitivement résolue avec Falret qui, à la séance de la Société médicopsychologique du 25 février 1878, distingue nettement cette maladie du délire des persécutions et en indique les principaux caractères. -
« Il faut étudier, dit-il, deux variétés bien distinctes du délire des persécutions.
1° Le délire de persécution elassique avec ses phases successives, ses périodes, ses caractères mulliples, (hallucination de l’ouïe et de la sensibilité générale) et ses périodes plus ou moins classiques.
20 Le délire de persécution chez les aliénés raisonnants, qui a des caractères particuliers, s'accompagne de symptômes physiques, ne se systémalise pas et qui souventn'a pas d'hallucination.
Ils sont héréditaires.
Ils ont des signes physiques de dégénérescence et des congestions.
Hs écrivent plus mal qu'ils ne parlent et font des mémoires.
Ils personnifient la persécution dans une seule personne, qu'ils poursuivent de leurs obsessions.
Ils n’ont pas d'hallucinations de l’ouïe ni de la sensibilité générale et n'aboutissent pas aux périodes chroniques ultérieures.
Ils sont malades toute leur vie avec des paroxysmes, mais restent toujours les mêmes à un âge avancé, et n’aboutissent pas à la démence. Ils meurent, comme les raisonnants et les héréditaires, par des congestions ou des accidents cérébraux subits, comme ils en ont éprouvé ordinairement pendant leur vie.
[ls ont un orgueil incomparable, sont des inventeurs stériles, des déclassés, ont des facultés remarquables d'immenses lacunes dans l'intelligence, ils manquent.de sens moral, »
Dès lors les persécutés-persécuteurs sont nettement rattachés au groupe des dégénérés héréditaires, Falrel en indique les symptômes cardinaux — l'absence d'hallucinations, les lacunes morales et intellectuelles.
Tardieu, (Ztude médico-légale sur la folie, 1880), insiste sur la difficulté du diagnostic chez les fous lucides.
« C'est dans les faits seuls, dit-il, c’est dans une série d'observations prises sur nature qu’il convient de montrer ces individus dégénérés cent fois pires que les véritables aliénés qui ne sont pas intellectuellement des imbéciles, mais qui dans l’emsemble de leur vie, dans les défaillances de leur nature morale, viennent cependant très légitimement prendre place dans les cadres de la folie.
Fils ou descendants de fous, d'épileptiques, d’imbéciles, ils ne sont pas eux-mêmes dépourvus d'intelligence, parfois même ils semblent, sur quelques points, doués ‘de facultés supérieures.
De bonne heure, ils sont des originaux. Ils feront tout au rebours des gens sensés, n'apportant dans leurs desseins ni consistance ni décisions sérieuses. à "
Ce sont les fous lucides, c'est pour eux qu'on a créé les noms
de manie sans délire, de manie raisonnante, de folie des actes. += telle la persécution obstinée dirigée par eux contre telle personne qui aura eu le malheur d'être en rapport avec eux. M. Lasègueles a désignés de l'expression heureuse d’aliénés persécuteurs. Ils ne se bornent pas à obséder de leurs plainteset de leurs réclamations ceux à qui ils s'attachent comme une proie. Ils en viennent aux insultes, aux menaces, aux voies de fait.
Ces êtres malfaisants, ces persécuteurs acharnés, dépensent en efforts stériles, pour arriver à un but chimérique, cent fois plus d'intelligence, qu'il n’en faudrait pour suivre la vie commune. »
Tardieu cite dans son livre les observations de Buchoz-Hilton et de Sandon. 4
Reprenant les idées de Falret, :Pottier dans son excellente thèse (Les aliénés persécuteurs, 1886) différencie nettement deux catégories d’aliénés persécuteurs. « Les uns hallucinés et suivant l’évolution morbide du délire de persécution essen- -tiel ; les autres, se rattachant aux folies raisonnantes, non hallucinés et présentant la plupart des caractères des aliénés hérédilaires. » ;
Dans ses beaux travaux sur la dégénérescence mentale, Magnan montre que les persécutés-persécuteurs doivent être rattachés à la grande classe des dégénérés.
Ce qui caractérise la dégénérescence, c'est la déséquilibration
“mentale du sujet. « Tare constilutionnelle qui l'accompagnera
du berceau à la tombe, et qui doit peser sur sa personnalité tout entière comme elle doit faire sentirson influence à toutes les époques de la vie.
Or, le persécuté-persécuteur est avant tout un irrégulier, un asymétrique dont l'instabilité mentale apparaît dans les actes de l'existence.
« On sait, que les états de dégénérescence qui reconnaissent le plus souvent pour cause les tares psychopathiques ou les intoxications dès ascendants sont caractérisés par des anomalies du développement tant physique que psychique. Le persécuteur, habituellement issu d’une famille tarée au point de vue célébral, est fréquemment porteur des stigmates physiques de la dégérescence (malformation crànienne, asymétrie faciale, anomalie des organes génitaux). Il présente en outre l’état mental propre du dégénéré : C’est dire que chez lui, la déséquilibration des diverses facultés est la règle. Grèce à ses lacunes morales et intellectuelles, peuvent se montrer des idées obsédantes, des impulsions, des préoccupations hypochondriaques, des troubles émolifs, des idées de suicide, des manifestations anormales de l'instinct sexuel, des accès maniaques.. Les anomalies du développement psychique de ces aliénés, n’execluent pas d’ailleurs chez quelques-uns la prédominance de certaines aptitudes (dégénérés supérieurs (1). »
Après avoir nettement donné aux perséculés-persécuteurs la place qui leur convient dans le cadre nosologique, Magnan dans une série de leçons faites à l’église Sainte-Anne, les différencie des délirants chroniques et des dégénérés à délire systématisé.
En Allemagne, la plupart des auteurs classent les persécutéspersécuteurs parmi la Paranoia, affectiôn mentale caractérisée par un délire systématisé primitif. Dans la classification de Krafft-Ebing, la paranoïa se manifeste chez des individus à cerveau invalide, présentant lous les signes d'un état psychopathique particulier. Elle est donc toujours, d’après lui, une affection dégénérative. La prédispositioa pouvant être héréditaire ou acquise, la marche en ést essentiellement chronique et le pronostic très mauvais.
(1) Macnan et SÉRtEux. — Sur les aliénés persécuteurs. — Revue générale des sciences. — Décembre 1891,