III
L/étude anatomique des cancers de la peau , en nous amenant à la
conviction profonde qu’il ne faut voir dans cette affection qu’un mal primitivement local, qui se généralise peu à peu , en étendant successivement son influence à de plus grandes distances, ne nous apprend rien, quant à son traitement, qui n’ait été dit et redit. Cependant elle nous conduit à préciser certaines règles reconnues de traitement, et à en rejeter d’autres que nous regardons comme dangereuses dans leur application.
On a distingué le traitement des noli me tangere , etc., en traitement prophylactique et traitement curatif. Le traitement prophylactique s’adresse aux boutons ou verrues qu’on regarde comme pouvant devenir, à la suite d’irritations répétées, le siège d’une dégénération carcinomateuse, il consiste à les préserver de toute action irritante extérieure; et M. Lisfranc ajoute que lorsque ces boutons bénins viennent à s’ulcérer, i! faut en toucher la surface avec le nitrate d’argent , et panser l’ulcère avec de la charpie trempée dans du vin aromatique ou du chlorure de soude. Ce dernier conseil nous paraît mauvais, car c’est presque toujours à la suite de traitements analogues qu’on voit le mal s’exaspérer; quant au premier, il serait bon certainement s’il était possible de le suivre et si l’âge ne venait ensuite bâter par lui-même le développement de lâ maladie. i\ous avons vu que la nature de ces boutons ne change point; qu’ils sont composés des mêmes éléments que le cancer cutané le plus volumineux : donc c’est à débarrasser le plus tôt possible le malade de ce foyer morbide qu’il faut s’attacher. 11 ne faut pas, je pense, se reposant sur la bénignité apparente du mal, recommander au malade de n’y pas toucher, quitte à se décider à une opération si l’on voit le mal grandir. Plus le bouton est petit, plus il est stationnaire, moins on aura de tissus circonvoisirss à enlever, tandis que s’il est en voie de progrès, l’action thérapeutique devra être portée bien plus loin pour n’agir que sur des tissus parfaitement sains; la marche rapidement progressive du mal indiquant assez que les tissus avoisinants ont contracté la disposition morbide qui précède l’altération anatomique. Je pense donc, contrairement à ce qui est reçu par beaucoup de prali-
cinns, que l’on doit choisir l’époque où le mal est stationnaire pour opérer. Je sais bien qu’il est plus facile de conseiller que d’agir en pareil cas, les malades se résignant difficilement à une opération pour un mal si simple en apparence. J’ajoute qu’il faut complétementrejeter ces expressions de boutons bénins qui dégénèrent , de boutons de mauvaise nature; elles ne sont propres qu’à jeter dans l’erreur : tel se félicitera de n’avoir rien fait contre un mal qui reste stationnaire; tel autre qui aura opéré un bouton ne croira pas avoir guéri un cancer en germe.
C’est donc au traitement curatif qu’il faut avoir recours dès l’origine. Deux principaux moyens ont été préconisés, les caustiques et le bistouri.
A. Les caustiques. — La plupart des chirurgiens reconnaissent que la cautérisation est une arme dangereuse, et dont l’usage exige de la hardiesse et une grande habitude ; presque toutes les observations que j’ai recueillies portent sur des sujets qui ont été soumis à des traitements divers par les caustiques, et chez presque tous l'accroissement et l’accélération dans la marche de la maladie date de leur emploi; chaque application semble déterminer une recrudescence. Nul doute que l’on obtienne des guérisons, mais elles sont achetées par trop d’insuccès.
Il est une espèce de caustique employé bien anciennement, souvent remis en honneur, et dont M. Manec, en particulier, a obtenu dans ces derniers temps des succès remarquables. Plusieurs exemples en ont été consignés dans la thèse de M. Serré. M. Manec attribue au caustique arsenical l’avantagd de n’agir ni trop ni trop peu, d’agir juste dans les limites du mal par une sorte d’empoisonnement du tissu cancéreux. Ce prétendu avantage est en contradiction avec le précepte le plus généralement reconnu dans le traitement des cancers, celui d’enlever au pourtour du mal une étendue plus ou moins considérable de tissus sains. Ce précepte est basé sur cette idée qu’autour du produit moi bide, il existe probablement une auréole de tissus ayant déjà