DES TUMEURS ÉPIDERMIQUES
Les tumeurs épidermiques son! nombreuses et variées dans leurs formes extérieures, ainsi que dans leur importance pathologique. Elles n’ont de réellement commun qu’une chose, c’est leur structure ana-
fornique ; toutes renferment comme élément principal des cellules a noyaux offrant les caractères microscopiques que nous venons d'assigner aux cellules épidermiques.
Ces tumeurs ont déjà été étudiées dans leur ensemble par M. Lebert, qui a distingué les tumeurs épidermidales des tumeurs épithéliales, suivant que, siégeant dans la peau ou dans une muqueuse, elles ont pour éléments la cellule épidermique ou la cellule épithéliale. Parmi les dernières, dont je ne ‘m’occuperai pas, il cite des observations de tumeurs de la surface de l’utérus, de l’œil. Quant aux premières , il les a rangées sous huit chefs différents, ce qui me paraît un peu minutieux; je préfère les classer sous trois chefs seulement, en me basant sur la disposition que présentent les dépôts cellulaires qui constituent ces tumeurs.
L’admission de cette division n’a du reste d’importance que pour la facilité de la description, car les formes qui lui servent de base sont souvent confondues dans une même tumeur.
Ces trois formes principales peuvent être dénommées, 1° forme stratifiée, 2° forme papillaire, 3° forme folliculaire. La description des différentes tumeurs épidermiques nous montrera ces trois formes tantôt isolées , tantôt combinées.
Callosités, durillons. — Ces tumeurs, qui se développent évidemment sous l’influence des pressions et des frottements réitérés , exercés sur un point borné de la peau, se montrent principalement aux pieds; mais certaines professions , comme celles de batelier, de forgeron, exposent à les Voir se développer en d’autres points.’ Elles ne sont constituées que par une augmentation dans la puissance de la couche épidermique, qui forme alors une plaque plus ou moins épaisse, cornée , jaune ambrée à la coupe. Cette plaque, que les frottements déplacent en masse , détermine dans le tissu cellulaire sous-cutané la formation d’une bourse muqueuse accidentelle dont l’inflammation entraîne à sa suite des abcès , des fistules ou de petits ulcères souvent fort difficiles à guérir. Les bords de ces ulcères sont constitués par
un derme épaissi, qui ne semble apte à sécréter que de l’épiderme, et non point apte aux actions naturelles réparatrices; c’est là ce que Hunter appelait l’état d’indolence dans les actions naturelles. On est. quelquefois obligé d’en venir à l’excision des bords du derme malade; la cicatrice qu’on obtient est faible, se déchire facilement, si le malade se hâte de retourner à ses travaux.
Cors. — Les cors offrent aussi la méme'composition que les durillons; ils sont aussi constitués par une augmentation dans le nombre des couches épidermiques, mais ils en diffèrent en ce qu’au lieu d’être étalés en forme de plaque, ils forment une espèce de clou, qui s’enfonce dans le derme aminci; celui-ci présente alors une excavation dans laquelle ce clou est fiché. Les cors se développent presque toujours aux pieds , et se montrent là où la pression des chaussures agit dans une étendue très-circonscrite ; c'est au niveau des têtes articulaires des métatarsiens , au sommet des articulations phalangiennes. Ce ne sont d’abord que de très-petits durillons que la pression enfonce; le derme qui les supporte, incessamment comprimé, s’atrophie, et finit même par disparaître ; le sommet du clou paraît alors placé dans le tissu cellulaire. On observe encore ici des bourses muqueuses, pathologiques, qui ont pour but, dit Hunter, de protéger les ligaments. C’est cette disposition , en forme de clou , qui explique les douleurs spontanées dont les cors deviennent le siège. L’épiderme qui les constitue, se gonflant par l’absorption de l’humidité, comprime de dedans -en dehors la gaîne que leur forme le derme: de là la douleur. M. Lagneau l’attribue à ce qu’il y aurait dans le cor une portion douée d’un certain degré d’organisation ; par cette expression assez vague, M. Lagneau veut dire qu’il y a des vaisseaux, et il s’appuie d’observations de Breschet. Ces observations sont exactes, je crois, mais ne portent que sur une fausse espèce de cors, celle qui est due à des verrues qu’on observe aux pieds quoique beaucoup plus rarement qu’aux mains. Les vrais cors ne contiennent jamais de vaisseaux.
Les cors, qui n’offrent au fond aucune gravité, peuvent devenir,
par la négligence de ceux qui les portent, la source d’inflammations, de fistules et d’abcès, pins fréquemment encore que les durillons.
On se préserve des cors par des soins qu’on peut appeler de propreté, en empêchant le durillon primitif de se transformer en une affection beaucoup plus incommode. Ils disparaissent spontanément chez les personnes qu’une longue maladie confine dans leur lit.
Après ces deux espèces de tumeurs, qui appartiennent à la forme stratifiée , se présentent à étudier les verrues, les eond.ylômes.
Les verrues sont les plus simples des tumeurs appartenant à la forme papillaire.
Leur structure est facile à concevoir en se rappelant celle des papilles ; qu’on se figure la substance anhyste hyaline qui entre dans la composition de celles-ci , devenues le siège d’une formation de noyaux et de cellules se développant peu à peu , disposées régulièrement entre les fibres des papilles , dont elles augmentent considérablement le volume, on aura une idée exacte de ce que sont les verrues.
Je parle ici des verrues proprement dites ( verruca vulgaris d’Alibert), descelles qu’on observe communément en si grand nombre, sur les mains de certains individus , et qui sont si fréquentes dans la jeunesse. Elles forment de petites végétations arrondies, sessiles, de couleur plus pâle que l’épiderme voisin, dont la surface à peu près lisse d’abord, se fendille plus tard ; ces fissures correspondent aux intervalles des papilles grossies. C’est à tort qu’on appelle cela une hypertrophie. Il y a ici une infiltration de cellules ayant tous les caractères des jeunes cellules de lepiderme, et loin que les autres éléments de la papille soient hypertrophiés, les vaisseaux seuls augmentent de volume, tandis qu’on y retrouve difficilement quelques fibrilles cellulaires et que le système nerveux paraît y être complètement étouffé. C’est ce que prouve l’insensibilité des verrues , qu’on peut couper par tranches, de manière à ouvrir les petits vaisseaux qui donnent clu sang en abondance, sans provoquer la moindre douleur, tant qu’on n’est pas arrivé sur la portion profonde du derme sain sur laquelle
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elles reposent. En se servant d'acide acétique, pour désagréger les cellules qui composent la verrue, et coupant ou raclant peu à peu les parties successivement ramollies par l’action de l’acide, voici ce qu’on observe. Tant que la verrue n’est pas complètement enlevée, les papilles de couleur blanche font saillie; mais lorsqu’on a tout détruit, on arrive sur un fond blanc, creusé de petites alvéoles plus ou moins profondes, dans lesquelles les papilles sont implantées et auxquelles elles n’adhèrent que d’une manière lâche par les petits vaisseaux qui vont les alimenter. Cette énucléation est suivie d’une guérison radicale. Cette disposition, qui est un véritable enkystement de la partie malade, ne s’observe que lorsque la verrue est déjà un peu ancienne.
On sait que les verrues disparaissent souvent spontanément; c’est par une exfoliation insensible de leur surface que s’opère cette disparition , qui ne peut probablement se faire qu’au tant que les vaisseaux s'atrophient eux-mêmes par le développement continuel des cellules.
Les verrues causent rarement d’autres inconvénients qu’un peu de gène, un peu d’inflammation et de douleur à la base. Cependant on a observé à leur suite ce qu’on a appelé la dégénérescence carcinomateuse. J’en trouve un exemple authentique dans le Traité de pathologie de Roche, Sanson et Lenoir.
« Nous avons vu un carcinome (pour les auteurs ce mot est synonyme de noli me tangere ) de la main survenir chez' une femme âgée qui avait pendant plusieurs jours de suite tourmenté avec la pointe d’une épingle plusieurs verrues quelle portait (sur cette partie. On fut obligé de lui amputer le bras.
L’âge de la malade est ici important à considérer.
Des diver s traitements proposés , le seul qui me paraisse rationnel est celui qui consiste dans l’emploi des liquides qui ramollissent l’épiderme : acide acétique, alcalis étendus. Encore ne faut-il , je pense , les employer que lorsque la verrue déjà ancienne gène par son siège ou son volume; alors elle est enkystée et on peut l’énucléer ; plus tôt , on ne fa t probablement que favoriser son accroissement. Recourir à
l’instrument tranchant porté dans le vif, pour des verrues de la main, chez des jeunes genSj me paraît tout à fait inutile, quand on connaît la facilité de leur énucléation.
Il est une autre espèce de verrue qu’Alibert désignait sous le nom de verruca achrochordon, à laquelle je rapporte ma Ge observation. Beaucoup d’autres petites tumeurs delà peau, pédiculées ou sessiles , reçoivent le nom de verrues, fies ou porreaux , et n’ont rien de commun avec celles dont nous venons de parler; elles se distinguent en ce quelles sont molles, dépressibles , à surface lisse; leur coupe est gris rosé au lieu detre blanc laiteux , comme celle des productions épidermiques, et le microscope n’y trouve que du tissu cellulaire, des vaisseaux.
Les cornes, ou productions cornées, sont évidemment dues à une production extraordinaire d’épiderme ; leur singularité a toujours excité la curiosité et provoqué de nombreux travaux. Le grand nombr e de faits détaillés qu’on possède sur ce sujet, permet d’établir parmi elles une première division en cornes multiples et en cornes solitaires.
Les premières se développent sous une influence complètement inconnue, et que plusieurs exemples montrent transmissible par hérédité. (Lobstein a rapporté l’histoire remarquable des deux frères Lambert, dont le père, le grand-père, l’aïeul et les enfants mâles présentaient tous cette singulière maladie.)
Les secondes se développent aussi sans que la cause première en soit connue, mais leur mode de développement est mieux connu que celui des précédentes. On les a vues se développer à la surface de cicatrices, suites de plaies traumatiques, d’ulcères, de brûlures. Mon collègue et ami M. Legentil m’a donné un tronçon d’une corne qui s’était développée à la surface d’un vésicatoire; l’homme qui la portait , se la faisait scier de temps en temps , lorsqu’elle était trop proéminente. Le tronçon qui m’a été donné a 2 centimètres de long sur 4 de large; sa dureté est considérable, sa couleur jaune clair et sa surface striée à peu près comme le sabot d’un cheval. L’examen 184G. — Mayor. 3
microscopique d’une lamelle de cette corne, préalablement ramollie par la macération dans l’eau, fait reconnaître que cette substance est entièrement composée de lamelles épidermiques, la plupart dépourvues de leur noyau , et arrangées en séries parallèles.
D’autres productions cornées se développent, disent les auteurs, dans la cavité de follicules sébacés distendus. Les cas qui ont été ainsi interprétés sont nombreux , et sont des histoires de kystes athéromateux, qui après leur rupture sont devenus le siège d’une production cornée. Everard Home en donne deux exemples trèsdétaillés qui lui ont été fournis par J. Hunier; Meckel, Àstley Cooper, en ont donné d’autres. Astley' Cooper , regardant les kystes comme dus à l’oblitération de l’ouverture d’un follicule sébacé, a naturellement donné la même origine à ces cornes.
Nous verrons, en parlant des kystes athéromateux, que nous relions leur développement à celui des follicules pileux, et non à celui des follicules sébacés. Breschet pense que les cornes n’ont pa3 pour origine les follicules pileux, et s’appuie pour émettre cette opinion sur ce qu’il a observé des cornes sur des parties glabres, comme la langue, le gland , la conjonctive. Cette objection me paraît de peu de valeur., car on a observé sur ces parties le développement de poils; mais elle est en partie juste, en ce sens que les cornes peuvent avoir d’autres origines que celle que nous venons d’exposer. En effet on les a vues débuter par une simple verrue. Boyer regarde cette origine comme la plus fréquente. M. Rayer en a donné une observation très-détaillée. Je donne le dessin d’une tumeur de ce genre dont l’observation, recueillie dans le service de M. Lisfranc, a été déjà publiée dans les Bulletins de, la Société anatomique (voy. planche 1, fig. 8),
Les cornes ont été observées à tous les âges, mais plus fréquemment pendant la vieillesse, ou l’âge adulte chez les femmes ; lorsqu’elles sont héréditaires , elles se montrent même dans l’enfance.
Elles ne causent souvent aucun autre inconvénient que la gêne qui résulte de leur situation spéciale'; d’autres fois leur base est le siège de douleurs assez vives.
Breschet regarde leur extirpation comme tout à fait innocente. «Les cornes de la peau, dit Boyer, ne sont point dangereuses par elles mêmes; cependant, comme le derme sur lequel elles reposent a une tendance remarquable à devenir cancéreux, il faut les extirper avec la peau qui leur sert de base. » Les observations diverses rapportées par les auteurs montrent que généralement le pronostic est peu grave; cependant, par les progrès spontanés de la maladie, les malades peuvent être entraînés, en présentant des symptômes de consomption.
( Obs. de Fabrice de Hilden.) D’autres fois , la chute de la corne peut être suivie du développement d’un ulcère carcinomateux , qui entraîne par ses progrès la mort des malades. ( Obs. in Journal de médecine, t. 3 et 14.) Boyer rapporte Phisloire d’un homme qu’il opéra pour une dégénérescence cancéreuse de la joue, suite d’une tumeur cornée; l’opération fut suivie de récidive du cancer.
La suite de ce travail montrera que nous ne pouvons regarder ces cas comme des dégénérescences, que le mal est toujours de même nature, qu’il ne fait que progresser, que par conséquent les conseils donnés par Boyer et Breschet nous semblent toujours devoir être suivis.
Pour procéder du simple au composé, il faudrait étudier ici les kystes remplis de cellules épidermiques, habituellement désignés sous les noms de tannes, de kystes sébacés , de kystes athéromateux ; mais comme l’étude des tumeurs que présentaient les malades dont je donne l’observation nous éclaire, je crois, sqr leur mode de développement, j’en parlerai seulement alors.