CANCERS DE LA PEAU
Il n’y a de différence, essentielle anatomique entre les tumeurs que je vais décrire, et celles que j’ai déjà examinées , que leur délimitation moins exacte; elles sont tous les jours enlevées à litre de no/i me tangere , bouton de mauvaise nature, squirrhe, cancer, ulcère .cancéreux ou cancroïde. Après leur description anatomique, pour la-
quelle je me suis beaucoup aidé des travaux de MM. Lebert et Ecker, je donnerai les principales observations qui ont servi de base à ce travail.
Les tumeurs se présentent sous des formes tellement variées, que ce n’est que par l’analyse microscopique qu’on peut arriver à les réunir sous un même titre.
Sous le rapport de la forme extérieure, ce sont des petits boijtons arrondis et durs, souvent blancs à leur surface, où se dessine de petits vaisseaux dilates, recouverts de petites croûtes peu épaisses ; ce sont des tumeurs vei ruqueuses peu étendues , des tumeurs plus volumineuses, dures, bosselées, de forme tuberculeuse; ce sont des fissures à bords ayant une dureté squirrheuse; ce sont des ulcères plats, ou de vastes ulcères creusés anfractueux, ou bien couverts de petits champignons fongueux.
Étudiée par des coupes, la substance morbide qui les constitue offre, en général, une couleur blanche, un peu opaline, dont on peut se faire une idée exacte en considérant une tranche de l’épiderme épais du talon, qu’on aura préalablement fait macérer quelque temps dans l’eau; il faut toutefois, pour que cette comparaison soit juste, tenir compte des petits vaisseaux qui sillonnent le tissu morbide. La consistance est au début celle du squirrhe glandulaire , mais on ne peut rien exprimer des surfaces de section ; plus tard , elle diminue, et l’on peut exprimer de la trame, non pas un liquide laiteux, mais une matière grumeleuse , caséiforme , dont celle des kystes athéromateux de la tête donne une idée d’autant plus parfaite que toutes deux sont une seule et même chose. Lorsque ce sont les champignons d’un /ulcère qu’on examine, on obtient alors une certaine quantité de sérosité.
L’étude microscopique montre dans cette substance deux dispositions particulières, dont la première bien étudiée par M. Ecker et par M. Lebert, est celle que nous avons trouvée dans les verrues; cette disposition est appelée forme papillaire. Le seconde disposition, inconnue à M. Ecker, m’a été signalée par M. Lebert, sans être infer-
prêtée par lui : comme je crois qu’elle doit l’être , nous l'appellerons forme folliculaire .
Ces deux formes sont en général réunies, mais l’une ou l’autre domine.
La première forme, dite papillaire , au lieu d'être limitée par un travail d’enkystemcnt comme les verrues, s’étend souvent peu à peu, se propage, tandis que le bouton verruqueux primitif, détruit par l’inflammation, est remplacé par un ulcère qui grandit, et dans les bords duquel on retrouve l’altération, cause de ce travail ulcéralif.
Dans le cas où la forme papillaire domine, on observe ce que les auteurs désignent tantôt sous un nom , tantôt sous un autre; mais ce qu’ils prennent souvent pour un ulcère cancéreux primitif , plusieurs l’appellent noli me langere ; d’autres ulcères cancrcïdes .
La seconde forme, dite folliculaire (constituant entièrement la tumeur du nommé Veisgerber, dont je relate l’observation), combinée avec la première, donne lieu à toutes les formes variées d’affections cancéreuses de la peau. Une tranche mince du tissu , blanc opalin ou jaunâtre, ou rosé par le fait de la vascularisation dont est formée cette variété, mise sous le microscope, nous montre les particularités suivantes. A un grossissement modéré (40 fois), on aperçoit une quantité de figures arrondies, à stries Concentriques. Les petits corps qui forment ccs figures sont placés à côté les uns des aut'res; il y en a qui ant placés dans l’intérieur de plus grands, ils ont un volume trèsvariable, que nous verrons pouvoir être assez considérable. A l’aide d’un plus fort grossissement (500 fois), on constate que cette disposition striée fibreuse n’est qu’apparente, qu’elle est due à l’arrangement régulier autour d’un centre de cellules ayant tous les caractères des cellules épidermiques, jeunes dans les petits corps, plus vieilles dans les plus grands. Leurs noyaux et leurs contours, par leur ordre régulier, donnent lieu à cette apparence fibreuse. ( Voy. pl. 2, fig. 2 et 4. )
Si l’on compare maintenant ce corps avec les petits amas de matière qui constituent les premiers linéaments des poils, on verra que leur
similitude est parfaite ; la figure que nous en donnons convient, sauf une légère augmentation de volume, aussi bien à l’un qu’à 1 autre. Dans l’ordre normal, le petit amas se fut transformé en poils, par l’allongement en fibres de ses noyaux et de ses cellules; dans l’ordre pathologique, il grossit peu à peu, ses cellules restant cellules, et de nouvelles étant incessamment déposées sans que les anciennes soient expulsées. Chez Mallar, dont nous donnons l’observation (voy. obs. uu de ces petits corps, grossissant énormément, a constitué la première apparition de la récidive; la matière de celte tumeur était identique avec celle des kystes athéromateux que nous regardons comme ayant la même origine, et comme n’en différant que par l’enlcystement.
Le contenu de ces kystes, qu’on rencontre si souvent en si grand nombre dans le cuir chevelu, est presque entièrement formé de cellules épidermiques. Au centre, la masse granuleuse, mélangée d’une plus ou moins grande quantité de liquide, de cristaux, de cholestérine, présente un amas de feuillets épidermiques déformés. En dehors de ce noyau, on observe des feuillets concentriques formés de couches de cellules plus régulières , en général dépourvues de leur noyau , et entre lesquels on retrouve aussi parfois des fibres cellulaires. Ce sont donc les mêmes éléments, disposés de la même manière, qui se rencontrent dans les uns et les autres; aussi je regarde les kystes athéromateux de la peau comme étant dus à la même déviation de la formation pileuse, et non point comme devant Leur origine à l’oblitération de l’orifice des follicules sébacés. D’autres considérations peuvent être invoquées en faveur de cette manière de voir, que M. Mandl a déjà émise, sous forme de doute [Anatomie générale, p. 456). «Il ne faut pas confondre , dit-il, avec les glandes sébacées des follicules pileux altérés , dépourvus de poils et remplis d’une masse sébacée: aussi peut-être les soi-disant cryptes ne sont-ils que des follicules pileux altérés.» Je suppose qu’il y a ici une faute d’impression, et qu’il faut lire kystes, et non pas cryptes. M. Gluge a émis la même opinion, et il dit que ies follicules pilifères hypertrophiés qui constituent des tumeurs enkystées, surtout fréquentes aux paupières, se trouvent
composés de cellules rondes ou hexagonales (épiderme), de masses granuleuses et de cristaux. Tous les micrographes ont du reste signalé l’abondance des feuillets épidermiques dans les tumeurs qui nous occupent.
Les kystes en question, observés surtout à la tête, mais aussi dans d’autres régions, sont, dit-on , d’abord de petites tannes dont l’orifice s’est oblitéré. Observons que cette oblitération est difficile à concevoir, puisque les tannes qui sont constituées par la rétention du sébum , présentent leur orifice fermée par un petit bouchon de matière qui ne peut que s opposer à l’adhérence de scs bords : or, dans les vrais kystes athéromateux , il est impossible de retrouver cette orifice. De plus , la matière que les kystes renferment contient à peine de graisse; si on la soumet à l’action de la chaleur sur un morceau de papier, celui-ci n’est point rendu transparent comme cela arrive lorsqu’on a affaire à une véritable tanne; loin de se fondre et d’être absorbée par le papier, elle se dessèche et forme de petites écailles comme le ferait de l’épiderme ramolli qu’on soumettrait à la même épreuve. Enfin, nous avons vu que lorsque ces kystes viennent à se rompre à l’intérieur, ils donnent souvent naissance à des cornes , ce qu’explique parfaitement l’origine que nous leur attribuons, et ce que ne fait point l’autre opinion.' Ajoutons pour finir que les glandes sébacées des régions pilifères ne présentent pas de cellules épithéliales dans leurs parois; elles ne semblent formées que de cellules adipeuses. (Voy. Henle, Anat. gén., t. 2, p. 470.)
Dans l’opinion que nous adoptons, les kystes athéromateux de la peau sont des tumeurs épidermiques folliculaires enkystées ; elles sont aux mêmes tumeurs non enkystées qui nous ont entraîné dans cette digression, ce que sont les verrues aux tumeurs papillaires non enkystées.
Revenons à nos tumeurs folliculaires diffuses pour dire que lorsque l’altération devient considérable , elle ne se borne pas à envahir l’épaisseur de la peau , mais qu’on retrouve dans le tissu cellulaire sousicutané, dans le tissu musculaire, des petits noyaux tous pareils qui
finissent par détruire tout autour d’eux; je n’ai pas eu l’occasion d'observer l’altération étendue jusqu’aux os.
La forme arrondie de l’élément principal de ces tumeurs explique pourquoi celles-ci revêtent si habituellement la forme bosselée tuberculeuse , les petits corps élémentaires ne se développant pas tous uniformément. Les bosselures les plus saillantes finissent par s’ulcérer au sommet; plusieurs ulcères peuvent ainsi se former, puis se réunir; une fois l’ulcération existante, le gonflement sub inflammatoire des tissus exposés à l’air donne lieu à des champignons beaucoup plus petits en général , que ceux qu’on observe dans un ulcère fongueux amené par la dégénération encéphaloïtle d’un ganglion , ou d’une glande, comme le testicule, la mamelle. Les champignons, qui sont de plus alors infiltrés d’une certaine quantité de sérosité, deviennent tout à fait insensibles, comme les papilles des verrues; on peut alors lés exciser, sans que le malade s’en doute. Plus tard, ils deviennent grisâtres et tombent sphacelés en même temps que d’autres s’élèvent à leur place. Ainsi se produisent des pertes de substance considérables. ‘.g,;
Je termine ici la description anatomique des tumeurs épidermiques; mais avant de relater mes observations, j’ai quelques remarques à faire.
S ier.
M. Lebert a admis une forme qu’il appelle fibro-aréolaire , dans laquelle les cellules sont déposées sans ordre particulier dans la trame du derme; c’est à cette forme qu’il rapporte en partie les observations que j’ai données dans les Bulletins de la Société anatomique. Depuis que M. Lebert m’a signalé la forme que j’ai appelé folliculaire, j^’ai toujours vu les tumeurs épidermiques affectant l’une ou l’autre des deux formes admises par moi ; de sorte que je regarde mes premières observations comme incomplètes sous ce rapport; cela est d’autant plus probable que la tumeur du nommé Fossard renfermait de ces
amas arrondis, volumineux, que j’ai plus iard rapportés à une déviation de développement des poils.
Il serait très-important de bien établir quelle est la structure microscopique des ganglions engorgés à la suite des affections qui nous occupent. Dans deux cas que j’ai pu examiner, mais que je n’ai pu rapporter que par induction aux tumeurs épidermiques, les ganglions présentaient tous les caractères physiques et microscopiques attribués au cancer encéphaloidc.