HISTORIQUE DES KYSTES DES MACHOIRES
Je crois devoir reculer jusqu’à Tannée 1672 la première description des kystes des mâchoires; je soupçonne même, d’après quelques indices , que si le temps m’avait permis d’explorer plus complètement les époques antérieures , j’aurais pu y trouver quelques indications sur ce sujet. Quoi qu’il en soit, J. Scultet m’a paru en donner au moins une observation suffisamment détaillée pour ne laisser aucun doute sur l’espèce de maladie qu’il décrit. À la page 270 de VArcenal de chirvrgie , on trouve une observation ayant ce titre : une tumeur retranchée avec son chyste de la mâchoire supérieure. Il est probable que l’auteur qui prend la peine d’indiquer dans le titre que la tumeur avait un kyste, attachait quelque importance à cette particularité ; mais à cette époque on ne s’occupait guère d’anatomie pathologique, et la tumeur n’est pas décrite avec assez de détails pour que l’on puisse être sûr de sa nature. J’en dirai autant de l’observation intitulée : un sinus calleux avec corruption de Vos du palais t Mais l’observation xxvi contient des détails suffisants, je crois , pour permettre de voir dans la tumeur un kyste mélicérique, de la mâchoire supérieure; elle a pour titre : une autre tumeur avec son chyste séparé de la mâchoire l supérieure. Du reste , le lecteur pourra en juger, car nous la reproduirons avec ses principaux dé» tails , dans le cours de ce travail.
De Scultet nous pourrions sauter à Hunter et à Dupuytren , avec qui, pour la plupart des auteurs, commence l’histoire des kystes des mâchoires , mais les progrès récents, faits dans l’étude de cette question , nous permettant de croire que les maladies décrites sous les noms d’hydropisies et même d’exostoses des maxillaires , ue sont, dans beaucoup de cas , que des kystes , nous signalerons les auteurs, qui, à leur insu, ont fourni des lumières à notre sujet. En 1728, Fauchard ( le chirurgien dentiste) décrit les tumeurs liquides du sinus maxillaire. Runge ( Times chirurgicales de Haller, 1750) décrit plusieurs tumeurs du sinus , et des autres portions des maxillaires, dans lesquelles on ne saurait méconnaître de vrais kystes. Bordenave, dans les Mémoires de l’Académie de chirurgie , nous a laissé sur les maladies du sinus maxillaire, sur quelques exostoses de la mâchoire inférieure, trois mémoires qui, avec la thèse de Runge , ont été pendant longtemps ce qu’il y a eu de plus important sur la matière , et fournissent encore aujourd’hui des documents à l’hisioire des kystes. M. Yelpeau , dans un paragraphe sur les kystes osseux de la face, fait, sur le travail de Runge, une remarque qu’il ne faut pas perdre de vue quand on l’étudie (Yelpeau, Mèd. op., tome 3, deuxième édit.). « Runge, qui décrit assez bien cette maladie, ne laisse pas échapper qu’en la pressant avec le doigt elle cède, pour revenir aussitôt sur elle- même avec bruit y et la range parmi les affections du sinus. Aussi Sprengel l’accuse-t-il d’avoir mis plusieurs fois dans sa dissertation, par inadvertance sans doute, mâchoire inférieure pour mâchoire supérieure. En cela le savant historiographe s’est évidemment trompé, c’est bien de la mâchoire inférieure que Runge veut parler quand il la nomme; seulement il se sert à tort et impro-
prement du terme sinus , pour désigner des tumeurs qui ont leur siège hors de ces cavités. » Qu’il me soit permis de justifier Runge, même de ce dernier reproche , en rappelant, qu’à l’époque où il écrivait , on appelait sinus , une cavité détournée, ayant une ouverture qui donnait issue à son contenu. Jourdain ( Journal de médecine de Roux 1767; et plus tard dans son Traité des maladies de la bouche 1778), permet de croire qu’il a certainement traité des kystes des mâchoires supérieures, mais par une méthode dont l’anatomie nous a depuis fait voir le vice. Aussi son cathétérisme du sinus est-il abandonné. Deschamps emploi le premier le mot d’hydropisie , ce qui détourne un peu de l’idée d’une simple hypersécrétion de mucus, et nous rapproche de l’idée de kyste qui naîtra plus tard. J. Hunter ( Leçons sur les principes de chirurgie, p. 632 ; trad. de Richelot), n’a rien écrit de spécial sur les kystes des mâchoires, mais il en a signalé l’existence en ces termes. « Parmi les tumeurs des os, il s’en trouve une espèce qui consiste dans l’accumulation d’une substance, probablement formée de lymphe coagulable. Cette tumeur peut être rangée au nombre des tumeurs enkystées . C’est surtout dans l’os maxillaire inférieur que j’ai rencontré ces tumeurs , dont les parois sont formées par une lame osseuse fort mince qui se brise aisément. » On peut douter cependant, d’après cette citation, que Hunter ait fait allusion aux vrais kystes.
« Il est probable, dit M. Velpeau, ( méd . op., t. 3), que ces prétendues congestions lymphatiques , dont les parois étaient minces comme du parchemin , et que Brodie (Sam. Cooper surg. dict., p. 201. seven edit.), comme Kirkland, place dans l’antre d’IIyghmore, appartenaient aux kystes osseux de la face. Callisen n’a-t-il pas commis la même erreur, en parlant des tumeurs à compartiments séparés
qui, selon lui, exigent l’arrachement de plusieurs dents? » Siébold ( Dissertatio de insolito maxillœ , etc., 1776), ajoute M. Velpeau, paraît avoir mieux précisé le siège de l’affection qui nous occupe. Mais, il faut bien le dire, tous ces éléments obscurs auraient pu s’accumuler, et cette première période de l’histoire des kystes se prolonger bien des années encore, que la pathologie chirurgicale n’y eût pas trouvé grand profit. On peut s’en convaincre en lisant le passage de Desault, sur les exostoses, le Traité des exostoses , Dict . d’Anat. Cooper , et l’ouvrage de Boyer.
Avec Dupuytren s’ouvre une ère nouvelle; la maladie prend un nom, son diagnostic différentiel est presque entièrement établi, des espèces sont même déjà signalées, et désormais l’attention des chirurgiens, attirée par lui sur les kystes des mâchoires, pourra fournir en peu de temps tous les éléments d’une description complète. Pourquoi faut-il qu’en projetant la lumière d’une main. Dupuytren ait répandu les ténèbres de l’autre, et, qu’aux vrais kystes il ait réuni des corps fibreux, et d’autres productions? Peut-être, cependant, ne faut-il pas faire trop peser sur lui la responsabilité de cette confusion, et faut il s’en prendre au vague que l’expression de kyste entraînait avec elle? Delpech produit de nouvelles observations, et cherche à démontrer que les kystes des mâchoires se développent dans la pulpe dentaire, ou dans son cordon vasculo-nerveux ( Chirurgie clinique , t. 2, 1816). Puis, M. Diday, dans sa thèse sur les maladies des os de la face, résume et coordonne les travaux antérieurs sur les kystes de cette région, en profilant habilement des observations isolées qui commencent à se multiplier; il établit déjà solidement l’opinion qu’il y a des poches pleines de liquide eu dehors du sinus maxillaire. En 1840, M. Forget choisit les kystes
des mâchoires pour sujet de sa thèse inaugurale, et présente des points de vue et des faits nouveaux qu’il confirmera et développera plus lard, dans un mémoire lu à la Société de chirurgie en 1853. C’est M. Forget qui parle le premier des kystes multi-loculaires ou hy datif ormes, décrits, f il est vrai, mais non reconnus avant lui ; ils sont constitués, dit-il, pas les cellules agrandies du tissu spongieux de l’os.
Le nom de kyste alvèolo-dentaire, est imposé par lui à une espèce déjà signalée par Delpech ; l’état du canal dentaire, dans les cas de kystes, devient l’objet d’une étude particulière, et, dans son dernier travail, il prétend établir que ce canal ne donne jamais naissance aux produits enkystés de la mâchoire inférieure. A cette même époque, il se publie une multitude d’observations sur ce sujet, en France, en Angleterre et en Amérique. M. Guibout (Union médicale 1847) , reprend à son tour la question d’étiologie, et admet trois hypothèses qui nous paraissent parfaitement soutenables. Les kystes des maxillaires peuvent être dus : 1°
A un état pathologique du follicule dentaire qui devient le siège d'une hyper sécrétion ; 2° a un vice dans l'évolution d’une dent qui se développe tout entière au sein du tissu osseux ; 3° à l'activité vitale que la nature déploie au centre des maxillaires , et aux changements de forme et de structure auxquels ces os sont sujets. Dans ces dernières années (1852), un travail d’anatomie pathologique pure, présenté à la Société de chirurgie par M. Giraldès, a eu pour résultat d’ébranler profondément la croyance des chirurgiens au sujet de Yhydropisie du sinus ; et plus nous méditons les faits que la science possède, plus nous arrivons à croire aussi qu’il y a eu erreur sur le siège assigné à la maladie, et que, presque toujours, on a eu affaire à des kystes séreux ou muqueux. Ces kystes muqueux sont une espèce nouvelle, signalée par M. Bé-
raud, comme résultat du développement pathologique des follicules de la membrane muqueuse; leur existence est incontestable, leur substitution à l’hydropisie du sinus paraît déjà près d’être admise par beaucoup de bons esprits, et je dirai bientôt qu’une véritable hydropisie du sinus est peut-être encore à trouver.
Peut-être serait-il bon maintenant de faire voir quelle influencé ces travaux ont exercée sur les descriptions des auteurs classiques? Mais, c’est là un travail facile que je laisse au lecteur. Je ne veux pourtant pas terminer cet historique sans exposer la manière particulière dont M. P. Boyer (Traité des mal chirurg ., t. 5, p. 376), a envisagé la maladie qui nous occupe. Après avoir fait remarquer que les maladies décrites sous les noms d’exostose, de kyste, de corps fibreux du maxillaire inférieur, pullulent d’erreurs de diagnostic, il annonce qu’une maladie différente en réalité de ces dernières, existe dans le bord alvéolaire, plutôt que dans l’os maxillaire lui-même; et il la désigne par le nom de maladie du bord alvéolaire. Puis il décrit cette maladie, fait voir qu’elle n’est pas une exostose, comme on l’a dit, un kyste osseux, puisqu’il n’en admet pas, un corps fibreux, un ostéosarcome, une nécrose, et après avoir cherché dans l’étude anatomique, des raisons ingénieuses, sur lesquelles il base son opinion exclusive, il propose un traitement très simple. Evidemment, pour qui lira cet article sans préventions, il contient dans les détails des considérations très justes, et susceptibles d’applications utiles Mais n’est-il pas évident aussi que l’idée exclusive qu’il a pour but de faire prévaloir, ne peut tenir en présence de l’analyse exacte des faits connus ; et qu’elle n’est, sans doute, que le produit naturel d’une réaction un peu vive, contre le chaos des maladies kystiques.