SECTION II
Historique.
On trouve dans le livre d’Hippocrate ( 1 4) sur les articulations une description très complète des luxations de la mâchoire. Cet auteur en reconnaît deux espèces : dans l’une, un seul condyle est déplacé; dans l’autre, les deux condyles sont hors de leurs cavités. La première peut s’effectuer, alors qua un grand écartement se joint un mouvement latéral de la mâchoire. Ces luxations sont rares; Hippocrate lesdécrit avec unegrandeprécision en indiquant les caractères quelles présentent, ainsi que les circonstances dans lesquelles elles peuvent avoir lieu. Il recommande un procédé de réduction que nous examinerons plus loin et que nous trouverons reproduit par les auteurs qui lui ont succédé. Il indique aussi les caractères de la luxation
des deux condyles. Après avoir bien décrit ces deux sortes de luxations , et avoir prescrit comme traitement la réduction immédiate, Hippocrate ajoute, en cas de nonréduction, que les blessés courent risque de perdre la vie par des fièvres continues et par un coma accablant; il survient, dit-il, des selles de bile pure et peu abondantes, et, s’ils vomissent, ils vomissent des matières intempérées: aussi meurent-ils vers le dixième jour. Ce pronostic fâcheux se trouve reproduit par Galien et par des auteurs du moyen-âge; cependant rien de ce que l’expérience moderne nous a appris ne nous permet de comprendre cette terrible prédiction.
Les idées d’Hippocrate sont à peu de chose près suivies par Celse (t5) : cet auteur admet également une luxation simple, une autre double; il indique pareillement les caractères qu elles présentent, et décrit le même procédé de réduction, etc. Son pronostic n’est pas cependant aussi fâcheux que celui d’Hippocrate. Celse ne décrit que quelques complications beaucoup moins graves, et il indique le traitement qu’on doit leur opposer.
Après avoir rappelé son traité sur les os, Galien (t 6) commence par une description anatomique, et distingue les deux mâchoires : l’inférieure en mobile, la supérieure en immobile. L’abaissement de la mâchoire n’est possible qu’autant que l’apophyse eoronoïde se trouve placée plus bas que l’os zygomatique. La luxation a lieu, si elle reste dans cette position au lieu de reprendre sa place naturelle; ce qui arrive quand elle est déviée obliquement. Ceci n’a lieu que dans une ouverture forcée de la bouche : aussi la luxation, surtout la double, est rare, et pour ces dispositions, et en raison de la force des muscles qui élèvent la mâchoire.
Hippocrate cite comme muscles élévateurs les crotapliites et les masséters. Galien fait remarquer que les anatomistes distinguent ces muscles , donnent aux massé-
ters la fonction d’imprimer à la mâchoire un mouvement de rotation, et le placent ainsi parmi les muscles inférieurs. Ce ne sont donc point ceux-là qu’Hippocrate aura désignés, et ce sont plutôt les crotaphites et les ptérygoïdiens.
Une troisième raison de la rareté de cette luxation, c’est, dit Hippocrate, que rien ne nous force, en mangeant, à ouvrir démesurément la bouche. Cependant Galien a vu arriver cet accident au riche Placinus, qui aimait à ouvrir la bouche le plus possible, et, en la portant ensuite de côté, exagérait de plus en plus cet exercice.
Connaissant la disposition des parties, aussitôt qu’on voit un homme qui ne peut fermer la bouche, la mâchoire étant portée en avant et en même temps inclinée, il faut chercher avec les doigts et avec les yeux à reconnaître exactement le coronon qui vient saillir en dehors de la joue et de l’os zygomatique, et lorsque vous l’aurez trouvé , soyez sûr que la mâchoire a glissé.
Il adopte complètement le moyen de réduction prescrit par Hippocrate : après avoir agité et affaibli les muscles, éloigner autant que possible la mâchoire inférieure de la supérieure, rapidement la replacer dans la direction de sa position naturelle, puis la pousser rapidement en arrière en recommandant à l’individu de fermer la bouche. Au commencement il faut bien lui conseiller de ne faire aucun effort. Aussitôt que chaque apophyse coronoïde se trouve dans sa direction , cette position permet aux crotaphites de l’attirer.
Quand la luxation a lieu des deux côtés (Hippocrate), le menton proémine plus en avant ; mais il n’y a pas d’inclinaison latérale, et: les dents inférieures correspondent aux supérieures.
Ici Galien croit que le procédé de réduction n’est pas complètement le même; il suffit d’abaisser, de replacer chaque apophyse coronoïde au-dessous de l’os zygoma-
tique , et de pousser en haut en engageant le malade à fermer la bouche.
La luxation même d’un seul côté n’est pas sans danger. La réduction de celle des deux côtés est plus difficile; car elle tend tous les muscles de la mâchoire , les crotaphites et les ptérygoïdiens. Ces muscles reçoivent des nerfs du cerveau , et , en raison de leur proximité , réagissent promptement sur lui par sympathie; car leurs nerfs viennent de la troisième conjugaison , qui est placée non loin du commencement (app) du cerveau. De là, des fièvres aiguës et le trouble des fonctions de l’âme.
Oribase (1 y) copie Galien souvent même sans le citer. Il n’offre rien d’original, si ce n’est quil donne et figure un procédé de réduction que nous décrirons plus loin. Paul d’Égine (18) cite Llippocrate, et le copie textuellement sur tous les points.
Ainsi , dans l’antiquité , la description donnée par Hippocrate a été acceptée par tous les auteurs qui l’ont suivi, et aucun d’eux n’a rien dit d’original sur ce sujet. Il suffit donc d’apprécier les livres d’Hippocrate pour connaître l’état exact de l’art antique sur la question.
Les idées d’Hippocrate dominèrent encore dans tout le moyen-âge, non perfectionnées, mais comme perdues dans des commentaires obscurs et interminables.
Parmi les Arabes, Avicenne (19) et Albucasis (20) nous répètent à peu de chose près les idées d’Hippocrate. Comme lui , le premier de ces auteurs admet deux sortes de luxations de la mâchoire : l’une simple, l’autre double; celle-ci est très rare. La luxation d’un seul côté est appréciable par la déformation du visage. Il faut se bâter de la réduire à cause des accidents qui peuvent survenir. Si on retarde la réduction, les parties se durcissent, et alors on est obligé de commencer le traitement par l’usage des bains ; la réduction s’opérera ensuite en poussant l'os en arrière.
Albucasis, au XIIe siècle, parle d’un déplacement incomplet. « Les surfaces articulaires, dit-il, ne quittent qu’en partie leurs rapports, et les mouvements seulement sont affaiblis. Aut enim removentur locis suis remotione parva et mollificâtur parumper aut dislocâtur dislocatione integra, et compléta, etc. » Ce déplacement incomplet auquel Albucasis fait allusion , nous allons le trouver, au XIXe siècle, transformé par Astley Cooper (21), en une luxation particulière , sous le titre de subluxation. Nous verrons plus loin si ces déplacements sont possibles et si on doit admettre avec Samuel Cooper (22) un déplacement de la lame inter-articulaire. Albucasis donne encore le conseil de réduire au plus tôt les luxations des deux condyles : « Quod si difficilis fiat reductio duarum mandibularum, quando dislocantur in horâ aliquâ, et non convertuntur ad loca sua : tune multotiens accidunt inde febres , et soda assidua : et fortasse solvitur venter infirmi , et fortasse vomit choleram puram. Cum ergo vides illud : tune scias, quia est perditio, et multotiens moritur ille cui accidunt illud in decein diebus. » C’est toujours le pronostic d’Hippocrate qui domine toutes les indications ; et le procédé de réduction d’ Albucasis est encore le même que celui du médecin de Cos.
Nous arrivons maintenant à Guillaume de Salicet : cet auteur cesse, sur ce point, de transmettre les traditions grecques et latines; mais loin de perfectionner l’art, il le fait plutôt rétrograder. Toute la chirurgie grecque et latine a admis deux seules luxations ; au contraire , Guillaume de Salicet admet trois déplacements : un en avant , un en dedans , un autre en dehors. « Aliquando dislocâtur mandibula adanteriora, aliquando ad exteriora, sive aut dislocetur ad iuteriora sive ad exteriora, non privatur tamen toto rnotu. » Dans la luxation en dedans, la bouche , dit-il , est ouverte; dans celle en dehors , elle est fermée, et le malade ne peut pas l’ouvrir. Le déplace-
ment étant reconnu, il doit être réduit: le procédé qu'il indique est celui d’Hippocrate. La réduction étant faite, il fait mettre sur la partie malade un emplâtre dont il donne la formule, et dans la composition duquel entre de la résine, de la térébenthine, de la farine de graine de lin et defenu-grec, etc. Ensuite il ajoute quelques conseils concernant le traitement à suivre, si des accidents compliquaient la maladie.
Lanfranc(a3) admet une luxation en avant, une autre en arrière; dans le premier cas , la bouche est ouverte; dans le second, elle est fermée; dans le premier cas les dents inférieures dépassent les supérieures; dans le second, elles sont placées en arrière d’elles. Il donne le conseil de réduire ' au plus tôt, à cause des accidents qui compliquent cette maladie , car il ne tarde pas, dit-il, à survenir une inflammation qui se termine par suppuration. « In dislocatione mandibulæ necessarium est citô succurrere propter duo : unum nisi citô reducatur locos, lacertorum et nervorum multitudinem , arteriarum etiam et venarum, citô induratur propter multitudinem fortitudinis hujus loci et cito apostematur propter humorum confluentiumet descensum, et loco apostemato propinquitatem cerebri superveniunt cito phrenesis et febris et accidentia pessima et mors sæpe. » Dans la luxation postérieure il conseille de saisir la mâchoire par sa partie inférieure avec les doigts indicateurs, et d’introduire les pouces dans la bouche; si on y parvient, d’y placer un coin pour en faciliter l’ouverture, et, ajoute-t-il, en entr’ouvant ainsi doucement les mâchoires et poussant avec les doigts indicateurs, on réduira facilement ; ce qu’on reconnaîtra quand les dents inférieures correspondront aux supérieures, et que la bouche pourra s’ouvrir. Si cette manoeuvre ne réussit point, alors il faut placer une bande sous le menton; un aide en tirera les chefs avec force, pendant que le chirurgien travaillera à ouvrir la mâchoire avec des coins.
Si la luxation est en avant, le même auteur conseille de placer une bande sous le menton et de faire tenir les deux extrémités de cette bande par un aide placé en arrière , au-dessus de la tête du malade, les genoux posés sur ses épaules : l’aide tire la bande avec force, et, en même temps, le chirurgien essaie d écarter les mâchoires avec des coins; et la réduction sera facile. La réduction opérée, il recommande d’appliquer un emplâtre sur la partie lésée, de donner au malade une nourriture liquide. Il ajoute quelques conseils applicables aux cas où des accidents surviennent.
Guy deChauliac(24), l’un des plus illustres des arabistes, suit les doctrines de Lanfranc et de G. de Salicet; il admet comme eux des luxations de la mâchoire en avant, et des luxations en arrière ; il adopte en tout point leur doctrine.
Dans l’esquisse rapide que nous venons de faire de nos connaissances chirurgicales touchant la luxation de la mâchoire, depuis Hippocrate jusqu’au xiv* siècle, nous avons toujours retrouvé ce qu’Hippocrate nous avait appris. Bien des siècles s’écoulèrent donc sans le moindre perfectionnement : l’anatomie , abandonnée pendant la longue période du moyen-âge, ne permettait pas â la chirurgie de faire beaucoup de progrès; or, dans une question comme celle des luxations, il est impossible d’ajouter quelque chose sans le secours de l’anatomie normale et pathologique : aussi les commentaires apportés aux oeuvres d’Hippocrate et de Galien embrouillèrent cette partie de la chirurgie.
Le xvic siècle vit paraître Yesale , Fallope et Columbus: cette trinité anatomique, qui éclaire vivement son siècle par ses découvertes, donne à la chirurgie une base solide sur laquelle elle pourra désormais élever une science jusqu’alors incertaine. Avec le xvic siècle paraissent aussi plusieurs illustrations chirurgicales : Fabrice d’Aquapendente (25), et surtout Ambroise Paré (26), qui dominent
tout un siècle. La chirurgie, fondée sur des bases anatomiques, peut maintenant progresser.
Fabrice d’Aquapendente pose en principe que la mâchoire « ne se peut luxer que d’un seul costé , à savoir, au devant; » il reconnaît, comme Hippocrate, une luxation simple ou d’un seul condyle, et une luxation double ou des deux condyles. Il décrit avec une grande exactitude les caractères de chacune d’elles, et conseille un procédé de réduction semblable à celui du médecin de Cos. Ambroise Paré- est moins explicite qu’Aquapendente : pour lui la luxation se fait en devant, « et peu souvent en la partie postérieure, à cause des deux additaments mamillaires qui l’engardent estre reculée en arrière ; » il admet la luxation d’un condyle et celle des deux condyles ; il donne avec précision les signes de la maladie , mais il dit encore qu elle peut être suivie d’accidents et même de la mort qui arrive le plus souvent en dix jours. Toutefois, il a le soin d’ajouter : « comme dit monsieur Dalechamps. » Si la luxation date de plus de douze jours, il faut appliquer des relâchants, pratique conseillée par Avicenne. La dislocation réduite, il conseille l’application d’un bandage dont les pièces d’appareil sont enduites de blanc d’œuf et d’huile rosat, etc., etc.; F. d’Aquapendente indique de son côté l’estoupade imbibée de blanc d’œuf. Paré conseille pour la réduction le procédé que Guy de Cbauliac rapporte à Jamier: pour les luxations d’un seul condyle, il emploie le procédé ordinaire, et recommande de ne pas trop ouvrir la bouche du malade. Paré s’exprime ainsi à l’égard de la luxation en arrière : « Que aucuns affii •ment qu’il se fait luxation de la dite mandibule en la partie postérieure,» et il ajoute plus loin: «Quant à moy, je n’ay veu telle luxation advenir, et pense que grande difficulté se peut faire, pour la raison prédite. » Nous terminons à Ambroise Paré l’historique des connaissances chirurgicales relativement à la luxation de la
mâchoire. Nous venons de voir que la chirurgie était demeurée, sur ce point, à peu près stationnaire dans le long espace de temps qui s’est écoulé depuis Hippocrate jusqu’à Paré. Dans cet intervalle, en effet, les questions importantes n’avaient pas même été abordées : l’anatomie pathologique de cette luxation n’avait pas été faite, et nous pouvons affirmer que les siècles suivants n’ont pas ajouté beaucoup à ce qu’on savait alors. A part une seule pièce anatomique indiquée par Walter (27), on n’en signale aucune dans les musées d’anatomie pathologique. La fréquence de laluxation d’un condyle, relativement à celle des deux condyles , est encore une question qui n’a pas été complètement résolue : les auteurs de chirurgie disent bien que telle luxation est plus fréquente que telle autre, mais ces allégations sont dénuées de preuves. Les recueils scientifiques sont bien loin d’être riches en observations de ce genre, car on peut parcourir des centaines de volumes sans en rencontrer une. Ces luxations ne sont pas cependant excessivement rares ; quelques unes , très curieuses d’ailleurs , ont été vues ; un très petit nombre ont été publiées.