SECTION III
Mécanisme des luxations.
Nous avons indiqué plus haut les conditions nécessaires à la production de la luxation de la mâchoire. Ces conditions sont les suivantes : i° déchirure des ligaments et échappement de la tête articulaire à travers cette déchirure; 20 transport du condyle au-devant de la racine transverse de l’apophyse zygomatique. On comprend que le degré plus ou moins grand de lacération des liens fibreux doit déterminer des différences dans chaque espèce de luxation, différences qu’il nous est impossible de bien apprécier dans l’état actuel de nos connaissances.
Dans la luxation de la mâchoire , le condyle luxé se porte en avant de la racine transverse de l’apophyse zygomatique; ce déplacement n’a lieu ordinairement que dans cette seule direction. Dans quelques cas rares , le condyle est arraché de ses ligaments, et porté en dehors de sa cavité. .Te n’admets cependant point qu’il soit possible que la tête de l’os se déplace en arrière, et je regarde comme le résultat d’une erreur les trois observations citées par Vogel. La déchirure des liens fibreux a lieu dans tout déplacement; mais d’abord elle est précédée par une distension trop forte des ligaments , par une exagération des mouvements de l’article. Avant d’exposer le mécanisme de la production des luxations, il convient d’étudier ce qui se passe dans les mouvements de la mâchoire. Celle-ci exécute trois mouvements : un d’abaissement ; un de restitution ; un de rotation.
i° Mouvement d’ abaissement. — Dans l’abaissement de la mâchoire , le condyle descend en roulant sur la face postérieure de la racine transverse pour venir se placer au-dessous d’elle; dans ce premier temps , le condyle, en descendant , tend le ligament articulaire antérieur et les anses musculaires formées par le masséter et le ptérygoidien. Ce mouvement de rotation s’exécute, comme Ferrein l’a démontré, autour d’un axe fictif, passant au milieu du corps de l’os, et placé au-dessus du trou dentaire inférieur. La tension du ligament antérieur a pour résultat la traction de la lame inter-articulaire et son abaissement par glissement sur la racine transverse ; le condyle étant alors placé au-dessous de cette x’acine, la mâchoire est nécessairement abaissée : les muscles abaisseurs continuant à se contracter, le condyle presse sur son ligament antérieur et le tend ; l’anse musculaire du masséter et du ptérygoidien , également tendue par l’abaissement de l’os, se contracte et porte le condyle contre la racine transverse. Celui-ci presse sur cette racine, tandis que sa
surface articulaire pèse sur le ligament antérieur et tend à le déchirer; le muscle crotaphite, le ligament postérieur et les tissus fibreux placés en arrière de l’articulation, résistent à l’action des muscles abaisseurs : la contraction de ceux-ci venant à cesser, le crotaphite, aidé des muscles masséter et ptérygoïdien externe, porte lecondyle derrière la racine transverse par un mouvement d’ascension contraire à celui qu’il avait d’abord exécuté. Pour que la mâchoire s’abaisse, il faut que le condyle descende en entraînant la lame inter-articulaire: or, cette lame, ainsi que le condyle , obéit aux tractions réunies du ligament et du ptérygoïdien externe.
2° Mo uvement de ro talion. Rum in ation. — 1 0 Ab a i ss ement d’un seul condyle par le mécanisme déjà décrit. Cet abaissement est produit par la contraction d’un des muscles ptérygoïdiens externes, et par cette contraction, le condyle est amené au-dessous de la racine transverse : 2° celui du côté opposé roule en arrière, presse contre la cavité glénoide, tandis que le condyle opposé s’appuie sur le ligament antérieur.
3° Mouvement de rotation. — Ce mouvement s’exécute par la contraction des deux ptérygoïdiens; par l’action de ces muscles, le condyle qui pressait contre la cavité glénoïde est ramené sur la racine transverse : ce double mouvement se fait autour d’un axe qui passerait par le ifél on. Dans ces deux mouvements d’abaissement et de rotation , les seuls possibles , l’anse musculaire du masséter et du ptérygoïdien joue un rôle important; elle fixe et ramène contre la racine transverse la mâchoire et son condyle. Le crotaphite, au contraire, agit d’abord comme puissance résistante à l’abaissement et ensuite comme élévateur dans les mouvements de restitution. Nous verrons plus tard que ces deux muscles réunis s’opposent au retour de l’os déplacé dans sa cavité articulaire. Duverney (28) indique encore d’autres mouvements qu’il appelle mouvements
latéraux, de tiroir; mais ces mouvements sont géométriquement impossibles.
Nous connaissons maintenant les différents mouvements de l’articulation de la mâchoire; voyons comment ces mouvements exagérés amènent la luxation. Avant qu’une luxation se produise, il faut d’abord un premier temps; c’est l’abaissement de l’os et le passage de son condyle audessous de la racine transverse. La contraction des muscles abaisseurs continuant, le ligament antérieur est de plus en plus tendu et la lame inter-articulaire presse fortement contre la racine transverse. L’action des crotaphites venant à cesser, ou un seul ou les deux ptérygoïdiens externes se contractent brusquement; alors le condyle déchire les ligaments antérieurs, passe au-dessous de la lame inter-articulaire, et se porte au-devant de la racine transverse; il s^est A 1 § .
maintenu par la contraction de l’anse décrite et par le cro- /
taphite. Suivant que la contraction s’opère d’un seul côté ou des deux côtés à la fois , la luxation est simple ou double.
L’action du muscle ptérygoïdien externe avait été bien comprise par Boyer. Cependant, dans ces derniers temps, Bertamino a essayé de prouver, dans un travail spécial sur le mécanisme des luxations, que l’action de ce muscle n’a pas l’importance que Boyer lui accorde. Suivant Bertamjqo ,, le muscle masséter est le principal agent de la production des luxations. Les raisons données par l’auteur italien sont loin d'ètre aussi fondées qu’il paraît; et sa théorie, qui n’est autre que celle admise avant Boyer, est loin d’être justifiée.
En développant la théorie de la luxation, j’ai mentionné le déchirement du ligament et le passage des condyles eu avant de l’apophyse transverse Que devient alors le cartilage inter-articulaire? M. Gosselin pense que le condyle seul passe à travers la déchirure, la lame inter-articulaire restant collée sur la surface de la racine transverse. J’a-
dopte complètement cette opinion. Cependant M. le pro- ÜesseurBérard (29) dit s’être assuré par des expériences sur le cadavre que la lame inter-articulaire accompagne toujours le condyle. Ferrein avait déjà dit que le cartilage semble marcher au-devant et précéder toujours la tête articulaire. Mais la production de la luxation sur les cadavres est tellement difficile et exige des tiraillements si considérables , que les divers éléments de l’articulation sont alors confondus et que leur description devient presque impossible : aussi, malgré toute l’autorité que donne à cette opinion le nom de M. Bérard, je ne crois pas qu’elle soit bien établie et qu’elle doive être définitivement admise.
Ap rès avoir étudié le mécanisme de la luxation de la mâchoire, il convient de rechercher quels sont les obstacles qui s’opposent à sa réduction. Il est difficile d’établir d’une manière positive le nombre et la nature de ces obstacles; cependant il en est un, la contraction musculaire, qui a toujours- été admis : aussi Galien, persuadé que là était le principal obstacle au retour du condyle dans sa cavité articulaire, conseillaitil de fatiguer les muscles, en imprimant à la mâchoire des mouvements en sens divers avant de procéder à la réduction. Dans le chapitre consacré au traitement, je reviendrai sur la contraction musculaire considérée comme obstacle à la réduction.