‹ Thèse sur le chloroformeChapitre 15 sur 25 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

USAGliS fiï APPLICATIONS DU CHLÔ’ÀÔFO R ME.

Le chloroforme, lorsque sou prix de revient sera moins élevé, trouvera dans les arts et dans l’industrie d’utiles applications.

Les services immenses que, de nos jours, il rend sont tellement importants que je ne puis me dispenser de les mentionner. Les appli : cations à la médecine et à la pharmacie seront l’objet d’un chapitre à part.

En chimie.

On emploie le chloroforme :

1° A la recherche de l’iode.

M. Rabourdin en a proposé l’emploi non pour doser rigoureusement l’iode dans les matières organiques, mais pour arriver à une approximation très-satisfaisante.

La sensibilité du chloroforme est aussi sensible que celle de l’amidon dans la recherche de l’iode. Si l’on prend 10 grammes de liquide contenant 1/100000 de son poids d’iodure de potassium, qu’on y ajoute deux gouttes d’acide sulfurique et un gramme de chloroforme, par l’agitation le chloroforme prend une teinte violette très-apparente.

M. Rabourdin a essayé de mettre A profit cette propriété remarquable que possède le chloroforme d’enlever à l’eau l’iode qu’elle peut contenir, en se colorant en violet, pour doser approximativement l’iode des corps organiques, et particulièrement de l’huile de foie de morue.

Il prend 50 grammes d’huile de foie de morue, y mêle par agitation 5 grammes de potasse caustique dissoute dans 15 grammes d’eau distillée ; ce mélange est ensuite chauffé dans une cuiller de fer jusqu’à destruction complète de la manière organique; ce charbon provenant de cette combustion est lessivé avec de l’eau distillée pour lui enlever toutes ces parties solubles ; il faut employer le moins possible d’eau.

Le liquide provenant du lavage est filtré; on y ajoute 10 gouttes d’acide nitrique et de l’acide sulfurique concentré en ayant soin de refroidir, on y verse alors h grammes de chloroforme et on remue vivement le tout. Par le repos, le chloroforme se dépose coloré en violet, on peut décanter le liquide surnageant et laver la solution chloroformique avec de l’eau sans lui faire perdre sa couleur.

D’un autre côté, on prépare une liqueur titrée renfermant 1 centigramme d’iodure de potassium pour 100 grammes d’eau distillée, de manière que 10 grammes représentent 1. milligramme d’iodure.

On prend 10 grammes de cette dissolution, on y ajoute 2 à 3 gouttes d’acide nitrique, 20 gouttes d’acide sulfurique et k grammes de chloroforme. Par l’agitation, on obtient une coloration que l’on compare à la nuance donnée par l’huile de foie de morue ; on est ordinairement obligé d’ajouter 1, 2 ou 3 grammes de liqueur titrée pour que la nuance soit de même intensité.

M. de Luca a aussi utilisé la solubilité de l’iode dans le chloroforme, à la recherche de ce métalloïde.

Voici par quel procédé il y parvient.

Le liquide supposé contenir de l’iode à l’état d’iodure est introduit dans un tube fermé par un bout, puis on y verse successivement quelques gouttes de chloroforme et de solution aqueuse de brome.

Le brome ne décompose que les iodures sans toucher aux chlorures ou aux bromures. On agite le mélange, l’iode déplacé est dissout dans le chloroforme qu’il colore en violet plus ou moins foncé, ou en rose s’il est en très-petite quantité.

On arrive de cette manière à découvrir avec facilité l’iode contenu dans un centième d’iodure de potassium, et avec quelques précautions cette sensibilité peut être poussée jusqu’au millième de milligramme. Il faut éviter l’emploi d’un excès de brome qui formerait une combinaison avec l’iode, et qui ne donnerait pas de coloration violette avec le chloroforme.

Si la solution est alcaline , il est nécessaire de neutraliser avec de l’acide azotique faible et de la soumettre à ce traitement.

Remarque. — A cause de l’inconvénient qui résulterait d’ajouter un excès de brome dans fa liqueur ou d’agir sur un liquide n’ayant pas au préalable complètement été neutralisé, le procédé de M. de Luca nous paraît moins simple qu’il ne le pense , surtout lorsqu’il s’agit de rechercher des quantités infinitésimales d’iode.

Séparation de la narcotine de la morphine.

D’après M. Lepage, la facilité avec laquelle le chloroforme dissout la narcotine, peut très-avantageusement être mise à profit par les chimistes, pour en débarrasser la morphine qui en renferme presque toujours et qui est complètement insoluble dans ce véhicule.

( Rabourdin ). Dosàf/e de la quinine dans les quinquinas.

Quinquina gris. On prend 40 centigrammes de quinquina finement pulvérisés. On les humecte avec une quantité suffisante d’eau acidulée par l’acide hydrochlorique (20 p. 0/0), puis on tasse dans une petite allonge. On lessive jusqu’à ce que l’eau sorte incolore ou presque. On ajoute à la liqueur 5 à 6 gram. de potasse et 5 gram. de chloroforme. On agite vivement le tout pendant quelques instants, et l’on abandonne au repos. Au bout d’un temps plus ou moins long, mais qui n’excède pas Une heure, le chloroforme est déposé entraînant avec lui toute la cinehonine. On décante avec soin le liquide rouge et transparent qui surnage le dépôt, on le lave par décantation et le verse dans une capsule.

Ce dépôt, formé 1° d’une partie liquide, solution chloroformique de cinehonine; 2° d’une masse solide rougeâtre formée de cinehonine et de chloroforme divisé et comme émulsionné, et de rouge cinchonique, est desséché au bain-marie pour chasser le chloroforme. Le rééidu est traité par l’eau acidulée d’acide chlorhydrique, qui dissout la cinehonine et une partie du rouge cinchonique. On filtre et l’on ajoute à la liqueur de l’ammoniaque étendu de quinze fois son volume d’eau ; cette addition se fait goutte à goutte ^en remuant.

On cesse d’en ajouter aussitôt qu’il paraît un nuage blanc, qui ne se dissout pas par l’agitation. Cette précipitation a pour effet de précipiter le rouge cinchonique sans toucher à la cinchonine. Tl y a un moment à saisir et qu’il est facile d’apprécier, le rouge cinchonique se précipitant sous forme de flocons bruns rougeâtres , la cinchonine au contraire en flocons blancs caillôbottés.

Quand on ajoute une quantité suffisante d’ammoniaque faible , on lave le filtre avec un peu d’eau distillée , et l’on précipite les liqueurs réunies par un excès d’ammoniaque; le précipité est,de la cinchonine pure dont il est facile de constater les propriétés chimiques. Ce précipité est recueilli séché et pesé. On doit obtenir en moyenne 4,60 d’alcaloïde pari kilogramme de quinquina gris.

Quinines jaunes. — La proportion d’alcaloïde étant beaucoup plus forte dans cette espèce de quinquina que dans le gris, on n’opère que sur 20 grammes de substance qu’on épuise, comme il est dit ci-dessus, par de l’eau acidulée. On obtient après le lessivage complet du quinquina 1 50 à 200 grammes de liquide, auquel omajoute 5 à 6 gram. de potasse caustique et 10 grammes de chloroforme. On agite pendant, quelques instants et l’on abandonne au repos : il se fait un dépôt blanchâtre très-dense, composé de quinine, de cinchonine et de chloroforme ; quelquefois la séparation est complète et se fait en un instant, laissant surnager un liquide rouge et transparent, qu’on peut immédiatement décanter ; on lave la solution chloroformique, on la recueille dans une petite capsule, et par l’évaporation spontanée du chloroforme, les alcaloïdes restent â l’état de pureté.

Quant à l’essai des quinquinas rouges , il se fait comme celui des quinquinas jaunes, et tout ce qui est dit relativement à ces derniers leur est applicable.

Moyen de découvrir la falsification du sulfate de quinine par la cinchonine.

Le sulfate de quinine du commerce peut contenir naturellement, sans qu’il y ait fraude,. 3 L/2 pour 100 de sulfate de cinchonine j on en augmente souvent la proportion. Pour le reconnaître, on prend un

tube de verre fermé par un bout, on y met un gramme de sulfate de quinine, puis 10 centimètres cubes d’éther lavé, et ensuite 2 centimètres d’ammoniaque liquide ; on agite vivement. Avec du sulfate de quinine absolument exempt de cinclionine, on aurait seulement deux liqueurs superposées ; s’il y a de la cinchonine, elle surnage la couche aqueuse ammoniacale, où elle ne doit former qu’une couche chatoyante mince.

On apprécierait sa proportion avec une exactitude suffisante, en faisant deux opérations : une avec l’éther, qui donnerait la quinine par évaporation; l’autre, avec le chloroforme , qui donnerait quinine et cinchonine. La différence dans les deux produits dirait la proportion du cinchonine.

Préparation de l'atropine.

On prend du suc clarifié et filtré de feuilles de belladone; on l’additionne de h grammes de potasse caustique et de 30 grammes de chloroforme par litre. On ajoute le tout, et l’on abandonne au repos. Au bout d’une demi-heure, le chloroforme chargé d’atropine est déposé, ayant l’aspect d’une huile verdâtre. On décante le liquide surnageant, puis, après plusieurs lavages, on recueille dans une petite cornue tubulée la solution chloroformique, puis on distille jusqu’à ce que tout le chloroforme soit passé dans le récipient.

Le résidu est repris par de l’eau acidulée, par l’acide sulfurique, qui ne dissout que l’atropine; on filtre pour séparer une matière verdâtre qui souille le produit. Veut-on avoir de l’atropine pure? on précipite la liqueur par un peu de carbonate de potasse. On recueille le précipité, puis on le dissout dans l’alcool rectifié qui abandonne, par son évaporation spontanée, de beaux groupes de cristaux aiguillés d’atropine.

Je ne donne ce procédé que sous toute réserve, car M. Lepage, de Gisors, après avoir répété avec la plus scrupuleuse exactitude le procédé du savant pharmacien d’Orléans, n’a pas obtenu la moindre trace d’atropine.

Le précipité occasionné par le carbonate de potasse dans la solution sulfurique n’a rien cédé à l’alcool; enfin, après l’avoir desséché, puis calciné, il a reconnu que ce précipité n’était autre chose que la magnésie. Ce résultat a d’ailleurs été confirmé par Huraut-Moutillard.

Préparation de la physaline.

MM. Dessaignes et Chautart ont aussi employé le chloroforme avec succès pour enlever à l’infusion aqueuse d’alkékenge son principe amer qu’ils ont désigné sous le nom de physaline. Ce principe qui, disons-le en passant, n’est ni azoié, ni salifiable, posséderait, d’après ces auteurs, des propriétés fébrifuges.

Préparation de la cantharidine.

M. Williams Proler a fait une heureuse application du chloroforme à l’extraction de la cantharidine. 30 grammes de cantharides, réduites en poudre, furent traitées dans un appareil à déplacement par 00 grammes de chloroforme. Après une macération de quarante-huit, heures, on permit l’écoulement du liquide. La liqueur chloroformique obtenue laissa, par son évaporation, déposer un réseau de cantharidine cristallisée imprégnée d’huile verte. Pour l’en débarrasser, on la plaça sur des filtres et la traita par le chloroforme alcoolisé. Ce procédé est plus avantageux que celui de l’éther ou des huiles, en ce qu’il dissout mieux la cantharidine et qu’une moindre quantité suffit pour produire plus d’effet.

Falsification de la cire par ta stéarine ou le suif.

Le chloroforme peut servir, d’après MM. Vogel, de Munich et Lepage, de Gisors, à reconnaître la pureté de la cire blanche. D’après ces chimistes, toute cire qui, traitée par six ou huit parties de cet agent, lui cède plus de 25 pour 100 de son poids, doit être soupçonnée de falsification. La cire indissoute, mais divisée, et comme émulsionnée

au sein du liquide, doit être recueillie sur un petit filtre préalablement taré.

Propriété antiseptique du chloroforme.

Le docteur Angelo Dubini, ayant reconnu les propriétés anti-septiques du chloroforme, s’en est servi pour l’embaumement et la conservation des cadavres. D’après M. Dubini, le chloroforme conserve aux parties leur forme, leur flexibilité, leur volume et leur couleur.

Ce docteur a conservé pendant longtemps un fœtus, un membre inférieur et un bras, préparés depuis quelques semaines, et qui offraient la couleur rosée de la peau de l’homme vivant.

Les propriétés anti-septiques du chloroforme furent principalement étudiées par M. Augendre, chimiste h Constantinople.

M. Augendre étudia cet agent comparativement avec l’éther.

Il enferma dans des flacons, contenant séparément du chloroforme et de l’éther, de la chair musculaire de bœuf, et les abandonna à eux-mêmes pendant près de six mois.

Après ce temps, la viande conservée dans la vapeur du chloroforme avait pris une teinte de viande bouillie, mais n’avait nullement changé ; quant à l’odeur elle rappelait celle de la viande chloroformisée, sa saveur était légèrement sucrée. 11 en était autrement de la viande mise en contact avec de la vapeur d’éther, les six mois écoulés elle exhalait une odeur horrible.

M. Augendre a également constaté qu’il suflisait de 1/200 de chloroforme pour s’opposer complètement à la décomposition d’une masse de chair musculaire fraîche.

Ce qui est moins remarquable, c’est la facilité avec laquelle la vapeur de cette substance traverse les tissus les plus épais.

Le chloroforme a l’avantage sur la créosote de ne point coaguler l’albumine. 11 n’est pas non plus décomposé par le fibre musculaire.

L’action du chloroforme est non-seulement apparente sur la chaire

musculaire, mais encore sur le péricarpe charnu des semences des fruits.

Lorsqu’on expose des fruits à la vapeur du chloroforme, il y a contraction immédiate de la fibre et du parenchyme. M. Augendre pense que les propriétés antiseptiques du chloroforme pourraient être utilisées par les naturalistes, les anatomistes et les médecins légistes pour la conservation des pièces.

Plusieurs expériences que nous avons entreprises pour vérifier les px’opriétés antiseptiques du chloroforme ont confirmé les faits rapportés ci-dessus.

En effet, du gibier, de la viande de boucherie et du poisson se sont parfaitement conservés plus de deux mois , suspendus dans des flacons hermétiquement bouchés, au fond desquels nous avions mis une légère couche de chloroforme (1). Nous avons été témoin, il y a quelques années, chez M. Lepage, d’un fait qui vient en quelque sorte corroborer les propriétés antiseptiques du chloroforme. Du lait additionné de moins d’un centième de cet agent a pu être conservé plus d’un mois dans une bouteille non remplie, mais bouchée, sans perdre la fluidité et l’homogénéité propre au même liquide récemment trait.

Un pharmacien de l’Isle, sur la Sorgue, M. Grenet a proposé l’emploi du chloroforme pour endormir les abeilles au moment de la récolte du miel et pour détruire la teigne des ruches, fléau parasite des abeilles.

Cette application des propriétés stupéfiantes du chloroforme es t excessivement heureuse, car elle conserve à la vie de précieux insectes, qu’à la fin de l’été on asphyxiait cruellement pour les priver du fruit de leur travail.

Il est à notre connaissance qu’un ecclésiastique des environs de Magny (Seine-et-Oise) a employé bien des fois le procédé de M. Grenet avec un plein succès. Nous-même avons aussi maintes fois stupéfié

(1) M. Lepage, mon beau-frère, a conservé aussi dans un élat parfait plus de deux années des sucs de différentes plantes en les additionnant d’une petite quantité de chloroforme et tenant ronvertées à la cave les bouteilles qui les contcnaienl.

des insectes et des oiseaux en les exposant sous une cloche de verre aux vapeurs du chloroforme.

Application du chloroforme à la vapeur.

Le chloroforme a reçu une application nouvelle, il y a quelques années, comme moteur des machines à vapeur.

Une machine ainsi disposée a été essayée devant une commission scientifique, et a donné, au point de vue de là mécanique, les meilleurs résultats. Il restait à l’examiner sous le point de vue hygiénique. Avant de faire usage du chloroforme dans les machines de mer, il fallait s’assurer que les émanations de ce nouvel agent ne seraient pas de nature à incommoder les équipages. L’expérience a été faite en présence de M. Quoy, inspecteur général du service de santé; M. Lafond, lieutenant de vaisseau, à qui appartient l’initiative de l’emploi du chloroforme dans les machines à vapeur, a dirigé l’opération, qui a paru concluante.

L’éther a reçu une semblable application.

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