THÉSÉE, ARIANE
ARIANE
(J^uel que soit en ces lieux le dessein qui te guide , Oui , que Thésée enfin de mon destin décide. Va, tu me fuis en vain -, c'est assez résister. Lâche, c'en est donc fait! et tu me veux quitter! En faveur d'une foi si saintement suivie , Ta barbare amitié court sauver Hellénie. Démens , si tu le peux , ta lâche trahison !
THÉSÉE
Moi , de la démentir où serait la raison?
Oui, je l'aime, il est vrai : dans ma pitié sincère ,
Ma tendresse est au moins égale à sa misère ;
Au malheur qui la suit je me veux attacher.
Mais enfin quel sujet de me rien reprocher?
Je veux croire à l'amour dont votre âme est remplie.
En m'attachant à vous quand je vous ai servie ,
36 THESEE.
Trompant de l'avenir l'espoir déconcerté ,
Vous avais-je engagé jusqu'à ma liberté ,
Pour suivre aveuglément, sous l'espoir de vous plaire,
D'un amour suborneur l'inconstance ordinaire ?
ARIANE
Ainsi, je le vois bien , mon amour fut trompé.
Quel abus cependant d'un empire usurpé!
Que n'avez-vous pas dû , Thésée , à ma tendresse ?
THÉSÉE
Oui, de ma liberté vous fûtes la maîtresse ;
De vos bienfaits pour moi ses dons me sont témoins.
ARIANE
La liberté ! voilà tout le fruit de mes soins ?
En brisant tes liens , ingrat, qu'il te souvienne
De quels nœuds plus puissans j'ai dû rompre la chaîne;
Comment à ta prière , et trompant tous les yeux,
On m'a vue à ta suite affronter d'autres cieux.
Songe quels tristes fruits d'un si grand sacrifice
De ma première faute ont suivi l'artifice.
Ah ! pour tant de tourmens vainement supplié,
L'amour que j'eus pour toi, le Ciel l'a bien payé!
C'est peu, pour m'en punir, de la perte d'un père
A qui j'ai de la vie abrégé la lumière ,
Dans ma patrie en deuil appelant l'étranger,
J'ai déchaîné la main qui la dut égorger ;
Et moi, qu'elle appelait à porter la couronne,
Ja la'i vue en tombant me dérober le trône.