CLORINDE, NARSÈS
CLORINDE
Qu'a-t-on fait ? qu'ai-je vu? quels sont ces prisonniers ? A sa noble assurance, à ses apprêts guerriers , J'ai cru voir ce héros fameux par son courage Dont ma naissante gloire est peut-être l'ouvrage. Aladin retenu loin des champs de l'honneur Perd donc à s'assurer un stérile bonheur, Dans les coups impuissans d'une lâche vengeance* Des jours qu'eût illustrés un reste d'indulgence. Je retourne au Soudan dans la honte endormi , Et lui viens dans les camps montrer son ennemi. Ou plutôt le cœur plein d'une indigne faiblesse Pour un jeune guerrier trop cher à ma tendresse , Méconnaissant moi-même un ennemi juré , Traînant partout le trait de mon cœur déchiré , Je viens saignante encor d'une mortelle injure Des flèches des chrétiens dévorer la blessure. Non, que mon cœur long-temps prétende pardonner Au farouche ennemi qui vient de m'enchaîner. Aux tentes des chrétiens c'est lui qui me rappelle ; Et rendue au Soudan, sa compagne fidèle , Je viens de ses guerriers ranimer la valeur, Et tourner tous ses traits contre mon oppresseur. Aidez-moi , cher Narsès, dans la nouvelle guerre Qui doit à l'Ottoman assujettir la terre. Conseillez-moi.
NARSÈS
S'il faut ne rien dissimuler, Que je vous plains du feu dont je vous vois brûler. Et déjà le cœur plein de la honteuse flamme Où peut imprudemment s'abandonner votre âme , Que je vous plains bien plus de périr sans retour Dans le culte coupable où languit votre amour ; Et combien vous plaindrez la cause infortunée De la chaîne odieuse où vous n'étiez pas née , Quand vous saurez de moi quel est votre destin.
CLORINDE
De vous?
NARSÈS
De moi. Souffrez que je vous parle enfin : A vous suivre attaché depuis votre naissance Et chargé du devoir d'élever votre enfance , Je puis vous éclaircirde tout ce que j'ai su, Et vous peindre un destin à vous-même inconnu. D'une mère chrétienne en Egypte conçue , Et d'aïeux musulmans par l'alliance issue , A la cour de Sénape avec les premiers pleurs Vous reçûtes la vie au milieu des erreurs ; Votre mère occupée à répandre des larmes , Et se troublant pour vous des plus justes alarmes, S'épuisait à prier et les jours et les nuits Un tableau lamentable offert à ses ennuis. L'image sur la toile à ses yeux retracée Est une vierge pure et des regards blessée,