ACTE II, SCENE V
CLORINDE
Je serais donc chrétienne ?
Et de mes ennemis j'aurais servi la haine ! Ah ! peut-être en effet le malheur qui me suit De mes égaremens est la voix qui m'instruit. Mais jamais jusqu'ici vous n'avez fait vous-même Pénétrer jusqu'à moi la voix d'un Dieu suprême; Et de mon innocence instruite par mes torts, Mon cœur sur ses erreurs doit être sans remords.
NARSÈS
Du secret de vos jours pressé de vous instruire Jamais , je l'avoûrai, je n'ai pu vous le dire. Jamais d'un sort cruel et si peu mérité Je n'ai fait jusqu'à vous percer la vérité ; Mais enfin , j'en conviens , il faut que je m'explique Des noirs pressentimens d'un songe prophétique. Cette nuit même encor j'ai revu ce vainqueur Des destins d'une vierge heureux libérateur, Et qu'enfin , je le vois , il faut que je confonde Avec le hras puissant du Dieu qui vous seconde, Tant mes regards en vous ont cru voir de rapports Avec la vierge auguste offerte à ses transports , Et tant dans ses accens la voix d'un Dieu suprême Défend à votre cœur de vous tromper vous-même. « Enfin donc, m'a-t-il dit, enfin voici le jour » Où l'enfer à mes lois doit céder sans retour. » Qu'attends-tu pour livrer aux ondes du baptême » Celle que de son sceau le ciel marqua lui-même?
» Le jour vient pour Clorinde où va changer son sort.
» La livres-tu sans crainte à l'éternelle mort ?
» Hâte-toi d'obéir. » Enfin, vous le dirai-je?
Du plus noir avenir la menace m'assiège.
Tout m'annonce pour vous le plus grand des malheurs.
Tandis qu'il en est temps changez-le par vos pleurs.
Sans doute que le ciel vous voit avec envie
Aux pièges du démon engager votre vie,
Sans doute le Dieu juste et par vous négligé
Par un exemple unique a droit d'être vengé ;
Prévenez, croyez-moi, de trop justes alarmes;
Quittez , il en est temps, de parricides armes
De qui l'emploi fatal avait pu vous toucher.
D'une cause coupable osez vous détacher ;
Et fuyant dans le sein d'un Dieu qui vous pardonne
Ecoutez mes conseils.
CLORINDE
Qui ! moi? que j'abandonne Et l'état , et le Dieu qui m'a pu secourir? Où vous-même long-temps vous m'avez fait nourrir? Oui, mon âme souvent , il faut que j'en convienne , À penché pour le culte où je naquis chrétienne. Du prodige qu'ici vous m'avez attesté Aujourd'hui même encor je vois la vérité, Au trouble qui souvent me présentait en songe La même vision où le sommeil vous plonge ; Depuis long-temps , la nuit , j'ai vu ce chevalier, Tel que vous me l'offrez sous les traits d'un guerrier, Me sauver dans ses bras d'un lion en furie Et refermer l'abîme où je perdais la vie.