Dissertation écrite en juia tS
SiHPUCE. G*est bien ainsi que je l'entends.
Précis. Je sais qu'avec les définitions données au collège,
faut toujours en venir à cette conséquence : mais elle est dure à digérer. Et toi, Balancier, que disais-tu à ce sujet?
Balancier. Je crois, avec M. Quicherat', que les noms de brèves et de longues pouvaient fort bien indiquer autre chose que ce qu'on nous dit, et par exemple, comme chez nous, le son propre de la voyelle plutôt que sa durée effective. Malus mauvais, où l'a est bref, pouvait se prononcer màlus; et malus pommier, où il est long, mdlvsy la durée de la syllabe ma restant sensiblement la même. C'est ainsi que nous disons que a est bref dans sait , et qu'il est long dans pdliy quoique ce soit réellement le son de ces deux a et non leur durée qui diffère.
Précis. Cette manière d'entendre la quantité prosodique est plus claire et plus acceptable que l'autre, quoiqu'on ne voie pas bien alors comment la longue peut valoir deux brèves. Le sentiment public y est d'ailleurs fort opposé : car on enseigne partout, et tout le monde m'a paru jusqu'ici partager l'opinion de Simplice, qui cependant a été vivement combattue dans ces derniers temps*. Mais je vois sur votre tableau des mots français au-dessous des notes de musique, serait-ce sur la quantité prosodique du français que vous discutiez ?
SiMPucE. Mon Dieu, oui. Nous avions bien commencé par le latin, mais la discussion a passé presque tout de suite au français. Je soutiens que nous n'avons pas de longues et de brèves en prenant ces mots dans le sens antique, c'est-à-dire la longue valant deux temps, la brève n'en valant qu'un.
Balancier. Je dis, pour moi, que nous les avons, et je le
1. Voyez dans la Refme de Vinitruetian publiqtie du 2 novembre 18&4, un savant article de M. Quicherat sur cette question.
2. De quelque* points des sciences dans Vantiquité, n'* VI et suiv. Thèses supplémentaires f n* VIII, iz. .
238 LONOUBS ET BRËYES JBN FRANÇAIS.
prouve en écnyant soit avec des blanches et des noires, soit avec les signes des longues et des brèves, et en battant & trois temps la mesure de ces paroles :
Cb8rl»s I pSr», | ch&ntfi, | dSase et | rït.
Précis. Certes nous pouvons avoir ces longues et ces brèves : plusieurs de nos airs connus le prouveraient au besoin. Mais les avons-nous réellement, c'est«4i-dire parle-t-on comme tu viens de l'écrireT Je ne le crois pas. D'abord bien évidenmient notre discours n'est pas mesuré comme il le paraît dans ce que tu viens d'énoncer. Ensuite nous réunissons plusieurs mots ensemble que nous prononçons très-vite comme s'ils n'en faisaient qu'un; et par exemple, les quatre derniers mots de ta phrase, dits selon nos habitudes, feraient entendre en une seule prolation les syllabes ehanfdanMèri.
SoiPucB. Là, tu vois bien. Précis est de mon avis.
Précis. Oh 1 pas tout à fidt; n'allons pas si vite. Je ne crois pas qu'on doive chercher dans le langage ordinaire, ni même dans les vers, notre mesure musicale avec ses temps ^uz; toutefois, nous pouvons l'y mettre par passe-temps ou de parti pris, comme Balancier Ta fait tout à l'heure. Seulement ce n'est pas là la prononciation française, ni probablement celle d'aucun peuple. Le langage naturel reçoit, à ce qu'il me semble, des syllabes brèves et des longues, sans établir entre elles un rapport déterminé. Il admet des interruptions, des repos ou silences, des abrègements, des prolongements plus ou moins étendus, et laisse sur tons ces points une grande latitude à l'orateur. Voilà, selon moi, la vérité : ne la dépassons pas.
Balancier. Je n'ai voulu parler que de ce que nous pouvions faire, parce que Simplice croit à une supériorité immense des langues anciennes ; et qu'il compte dans les éléments de cette supériorité, la quantité prosodique grecque ou latine, quantité qui vraisemblablement n'était pas réelle.
LONÛDES ET BRËVBS £N FRANÇAIS. 239
Il a bien faUu lui montrer qu'elle existait chez nous aussi bien que la plupart des pieds que les anciens avaient reconnus.
SiMPucE. Tu l'entends, Précis; il veut que nous ayons des dactyles, des anapestes, des iambes, des péons, etc. Qui, diable! a jamais parlé de cela dans le français?
Précis. Ne dis pas qu'on n'en a jamais parlé. Tous ceux qui ont fait en français des vers métriques, depuis Jean Mousset jusqu'à Turgot, ont cru et soutenu qu'ils avaient trouvé chez nous tous les pieds des vers grecs et latins. Il est vrai qu'ils se trompaient en cela, que leurs dactyles et leurs spondées étaient mesurés en dépit du bon sens : mais enfin ils en parlaient, et d'autres en parlaient après eux et comme eux.
Balancier. Pour moi, je sais fort bien où et comment ces versificateurs se sont trompés; et parce que je signale toutes leurs erreurs, je suis certain de n'y pas tomber moi-même. Je dis maintenant que nous avons en français des iambes et des anapestes, des trochées, des amphibraques et des péons; et je suis si sûr de mon fait que je puis, comme vous le voyez sur ce tableau, remplacer les signes de longueur et de brièveté par des blanches et des noires musicales, qui, vous l'avouerez, ne laissent aucun doute sur le rapport des valeurs.
Précis. J'en conviens : mais ce sont 'les principes et les règles de ta notation qu'il faudrait connattre,' pour juger de l'application que tu en fais.
Balancier. Rien de plus aisé. Les règles de notre prononciation en ce qui tient à la quantité prosodique de nos syllabes sont aussi simples que constantes. A l'exception de quelques pénultièmes accentuées, toutes nos syllabes sont brèves, au moins dans le parler ordinaire. Dans le langage soutenu, les syllabes accentuées, même quand elles sont finalesi peuvent être un peu prolongées. Quand ces syllabes
240 LONGUES fiT BRÈVES EN FRANÇAIS.
sont péoultiàmes, c'est-à-dire suiviea d'une syllabe muette comme dans tempête, apôtre, elles sont très-sensiblement longues dans les cas suivants : 1"* Quand elles portent l'accent circonflexe, comme dans pdte^ gîte, côte; 2^ quand la consonne qui les suit est une sifflante faible, v, z^ j, ou une r sonore, comme dans brave^ rose, prestige, barbare; 3'' quand elles sont suivies d'une articulation double où entre une des faibles b, d,g, suivies de 1'/ ou de IV ; sabre, faisable, cadre, espiègle; k" quand ce sont des voix nasales suivies d'une muette ou d'une sifflante devant ïe muet : jambe, pompe , triomphe, monde, hanche, langxAe, enfance.
PRÉas. Il est certain que ces syllabes sont entendues comme longues, et que si la prononciation courante ne leur donne pas une valeur exactement double de celle des brèves, nous pouvons, nous, la leur donner, sans que notre idiome nous semble altéré.
Balancier. Gela étant, et sans m'occuper de ce qu'étaient en réalité les différents pieds chez les Romains, mais en suivant en toute rigueur la définition que donnent leurs traités de métrique , je dis que des mots comme toujours, hasard, sont de vrais iambes, puisque la première syllabe est incontestablement brève, et que la seconde est longue évidemment.
SiMPLicB. Je ne puis pas le nier.
Balancier. Des mots comme univers t simUor, sont des anapestes puisque les deux premières syllabes y sont aussi brèves que la dernière est longue. D'autres mots cemme scélérat, malheureux, peuvent aussi passer pour des anapestes, quoique les dernières syllabes n'y soient pas absolument longues, mais parce qu'avec notre habitude d'appuyer sur les désinences sonores, surtout dans les vers et la Haute éloquence, nous pouvons facilement prolonger le dernier son.
SiMPLicE. Je ne t'accorderai pas cela. Quand je dis scélérat,
j'entends bien que la dernière syllabe est brèye, et que je ne pourrais prononcer scéléraaaa^ en prolongeant le son.
BALANcnsR. Si nous n'allongeons pas le son, comme la voix s'y repose et met après lui un silence sensible, la syllabe compte assurément pour longue. Au reste, je n'ai pas besoin de cette concession. Les mots umiversj rimilor et tous les semblables me suffisent. Il est évident que nous avons des trochées et des amphibraques dans les mots de deux ou trois syllabes, dont la dernière est muette et l'avant-dernière longue, comme table, namre. Les mots de quatre syllabes nous donnent des dipyrrhiques ou procéleusmattques si les quatre syllabes sont brèves comme dans tinUrUi; et des péons si la troisième ou la quatrième sont longues comme dans tuifoe, Àrtaxercès.
Précis. Hais des dactyles, des spondées?
Balancier. Nous n'avons pas de spondées en français, parce qu'il n'y a jamais dans nos mots qu'une seule syllabe longue ; nous n'avons pas non plus de dactyles, parce que nos longues ne sont jamais antépénultièmes. Hais ces pieds, nous pouvons les composer en mettant un trochée comme arme ou un ampbibraqne comme phalange devant un autre amphibraque comme navire. Nous avons alors des longues suivies de deux brèves, artne, phalange, navire.
SiHPUCE. A ce compte tu pourrais donc faire en français des hexamètres et des pentamètres.
Balancier. Sans difficulté; et pour peu que cela te fasse plaisir, voici un hexamètre que je te noterai , à ton choix, avec des blanches et des nohres, ou avec les signes prosodiques ordinaires, n ne signifie rien, mais peu importe :
Garde sY i lencë bà | tâillë nà | vîre YnvYn | cîblë phâ | iSnge.
Pnécis. Il n'y a rien à dire. Je suis bien sûr toutefois, que ce vers, s'il a la mesure des hexamètres latins, n'en a pas du tout la cadence, parce que j'y trouve six accents, tandis qu'on
n'en trouYe presque jamais que cinq dans Virgile , dans Ovide, dans Lucain et les autres^ D'ailleurs ces accents tombent sur la première syllabe de chaque pied ; ce qui n'avait régulièrement lieu chez les Romains que pour le dactyle et le spondée de la fin. Hais enfin, voilà un vers, ou si vous l'aimez mieux, une prolation française, mesurée en dactyles et en dactyles véritables. Je suis bien aise de le voir ici clairement ; car c'était pour une question qui a quelque analogie avec celle-là, que je venais te trouver. Je suis tombé depuis quelques jours sur divers passages de nos grammairiens ou critiques, qpi m'ont semblé contenir des faussetés palpables, sans que j'aie pu me rendre compte exactement de ce qu'il y avait à y reprendre. J'avais compté sur ton secours, mon cher Balancier, pour m'édaircir un peu cette difficulté, et je t'ai apporté mes exemples. Yeux -tu que nous les voyions ensemble T
Balancier. Très-volontiers. Tu ne fy opposes pas, Simplice?
SiMPUCs. En aucune façon. Je serai charmé au contraire, de voir comment se sont trompés ceux qui ont voulu trouver chez nous la quantité prosodique ancienne.
Précis. Mon premier exemple est emprunté à la Prosodie française de d'Olivet (art. ▼}. Il veut figurer la quantité d'un vers du Lutrin, et l'écrit ainsi :
Sotipîre, ët8nd les brfis, fôrmS l'œYl ,8t l'ëndôrt.
Fais-moi le plaisir de me le prononcer comme il est noté.
Balancier. Le voici : soupir^ étan, M, brdf fermekuiUèssany dort.
Précis. J'étais bien sûr que ces trois longues sur tend les bras étaient mauvaises, aussi bien que les quatre brèves sur ferme l'anl et.
1. Thèses sur qtidques points des sciences , etc., VIII, p. 280. Thèses suppUmsntaires, etc.j VI, p. 118.
Balancisr. Assurément. Nous sentons très-bien en prononçant ce vers qu'il se coupe naturellement en ces quatre sections :
Soupire^ | étend lei bras, | ferme l'œil, | et 8*eadort.
et que d'après les règles essentielles de notre prononciation qui nous fait abréger toutes les voyelles, excepté les dernières des sections de phrases \ il se scande ainsi :
Soiipîre, Stëad ISs bras, fôrmS l'œîl, 8t i*8ad5rt.
Ce qui fait un iambe, un péon et deux anapestes. Sans doute on peut allonger p)us ou moins chaque section et en ralentir ou en accélérer lejs syllabes; mais le rapport entre elles demeure sensiblement le même. Les longues sont toujours celles sur lesquelles la voix s'arrête» et il est insensé de les marquer brèves , comme de marquer longues celles qui les précèdent et tombent en quelque façon sur elles«
PRÉas. Je te remercie. Je vois maintenant où d'Olivet s*e8t trompé. Après cette erreur de notation, il se livre à une recherche analytique sur la valeur phonique de ce vers qui est bien ce qu'on peut lire de plus fantastique et de plus faux. C'est une amplification à propos de sa prétendue harmonie imitative. La seule utilité de ce passage, c'est de nous montrer quel galimatias peut débiter un homme d'esprit» quand il parle de ce quil ne sait pas bien.
L'abbé Batteux a suivi les traces de d'Olivet dans ses iUfkxions sur la langue française placées à la suite du traité De l'Arrangement des mots qu'il avait traduit de Denys d'Halicarnasse. n veut reconnaître chez nous des brèves, des longues et même des pieds marqués à la manière des anciens. Il cite comme son devancier (n"" x) les vers du Lutriny Soupire^ étend les bras^ etc., mais il le scande un peu difiEéremment,
l. Cours supérieur de grammaire, ch. yui^ p. 17 et 18.
et le divise en deux iambes, an spondée, un trochée, un pyrrbique et un spondée. Un peu plus loin (n"" xi), il étend le même système aux trois vers précédents, et en note la quantité comme tu le vois dans cette copie :
L& MSUSsse 5pprte6e Dans sft botiche ft nnstint 86at 8à lïngaë gl&cSe, Et lâssë de pirlSr, succombant sSus rëffort, S5apTre, ëtSnd 16b bras, fSrmS YaStl 8t s'êndôrt.
Prononce-les-moi, je te prie, comme ils sont marqués, que je juge moi-même de Texactitude de cette notation.
Balancier. LamoUsse oppressééy danSy sabauchalinSj tant, son, salangue^ glacée; èlasse, depar, Ui su>com, bant, soulèforj soupir, itan, le, brd, fer, meleuilèssan, dor.
Précis. C'est une prononciation ridicule ; je m'en doutais.
Sdcplicb. Je l'avoue : mais comment donnes-tu ces diflérentes valeurs T Es-tu bien sûr toi-même de l'exactitude de la lecture ?
Balancier. Parfaitement. Je suppose des blanches à la place de tous les accents longs, des noires à la place des signes brefs ; et comme nous n'avons d'autres syllabes longues que celles qui sont accentuées, je suppose des barres de mesure devant toutes ces blanches : ce qui fait le même effet à notre oreille que s'il y avait une virgule après les syllabes qui les portent. De là ces prononciations hétéroclites sucam, . ban, étend, les, bras. Au contraire les brèves ou les noires à la suite les unes des autres font disparaître les intervalles des mots et par conséquent la ponctuation. Vous le voyez dans cette syllabation ridicule fer, mehuUessan, dor, au lieu de ferme Vœil et s'endort.
Précis. La langue est ainsi tellement défigurée que si je ne savais les vers par cœur, je n'aurais pas compris ce que signifiaient des syllabes assemblées ainsi à contre-sens. Du reste, après cette analyse, Batteux a le courage de mettre :
« Quand Despréaux écrivit ees vers, il ne pensa ni aux brèves ni aux longues, ni aux pieds ; et cependant tout cela s'est trouvé dans ses vers, et précisément aux endroits où Tart les eût placés, si Tart les plaçait toiyours aussi bien que l'oreille. » Il faut avouer que cet éloge, après une analyse aussi erronée, ne fait guère plus d'honneur au poète qu'au critique.
Balanoxr. Gela est vrai ; mais il ne détruit pas non plus l'harmonie des vers de Boileau. Celle-ci n'est pas en effet où Batteux l'a mise ; elle est dans la prononciation correcte des phrases données, prononciation qui serait représentée par la notation que voici :
Là MSUesse Spprëssëe, Dftns 8à bouche à Hnstant sSot sa langue glàcee; Et lissfi de parler, sttccSmbânt sSus r8ff5rt, Soupire, 8t&id les bris, ferme Tcml, et s'ëudôrt.
PRéas. Je continue mes citations. Harmontel au chapitre vu de sa poétique française^ ^ traitant du mécanisme des vers, explique fort longuement et fort mal l'harmonie des vers latins ; puis il passe à celle de nos alexandrins qu'il assimile sans raison aux anciens asclépiades*; enfin il figure avec les signes des brèves et des longues la mesure prétendue de quel- ^ques-uns de ces vers. J'en apporte deux seulement comme exemple, l'un est de Voltaire et le voici avec sa notation :
Un ro! vïct5rteQx ficiisS mfis serpents.
Veux-tu me le prononcer comme il est écrit ? Balancisr. Onroi^ vift, torUUj zécrd^ zemèsser^ pan !
1. n a replacé quelques-unes de ces idées dans VEncyelopédiê aux mots hofVMniey ven, nombre.
% Ceux de la première des odes d'Horace, que nous prononçons à peu près comme des alexandrins ; mais les Romains les prononçaient tout autrement.
PRias. C'est absurde. L'autre vers est de Radne dans 4ndramaquô : et Marmontel le scande ainsi :
PSonpioî rSssftssYner? (pi'à-t-n fatt? & quel ittre?
Balanobr. En Yoid la prononciation telle qu'elle est figurée : pour y gtun^ Fas^ astifUy katU, faUakel^ titre. C'est encore pis que la notation de Batteux, et c'est bien étonnant chez un homme qui avait à un haut degré le sentiment de l'har* monie poétique, qui même réussissait parfaitement à faire quand il le fallait des vers très-bien rhythmés sur une musique donnée. La véritable scausion de ces vers aurait été :
Un ro! TlctSrleOx ëcrisS in& s&pÔDts.
PSurquoî r&ss&saYnir? qu'&-t-Yl fait? à quel titre?
As-tu encore d'autres exemples ?
Précis. Je vais terminer. De nos jours Lemercier a, dans son Cours analytique de littérature (39* séance), suivi la voie ouverte pard'01ivet,Batteux et Marmontel. A propos du style épique, il veut faire admirer le talent de Boileau, et s'exprime ainsi : « Est-ce une action vive et soudaine que Boileau veut peindre ? il semble composer son vers de quatre légers dactyles.
L5 ttmide escàdHSn aë dXsstpe et s'&iatt.
Sont-ce bien des dactyles?
Balancier. Non certainement, ce sont des anapestes. Il est bien facile de voir que nous appuyons sur les quatre finales mid, dron, £tp, fuit: ce sont donc les seules longues, et la notation correcte est celle-ci :
Le lYmîde ësc&diQn se dtseîpe et s'enfuît.
La notation de Lemercier représenterait les sons singuliers et inintelligibles qqe void : Le, timidèss^ cadronseuj dissipé, s*enfuit.
Précis. Par opposition Lemercier note comme entièrement composé de spondées le vers suivant:
Les mQrs in sont êmQs, lis vSutês en mûgïBsent.
Qu*en penses-tu î
Balancier. Ainsi prononcé, ce vers semble lu par un enfant qui ne sait pas encore assembler les syllabes, et qui les pro* fère séparément : fô, myr^ zan^ sont^ tè, mUf iè, voû, te, zan^ muy giss. Nous sentons au contraire qu'il ne faut pas séparer les de mûrs, que en sont émus doivent être dits d'une teneur, aussi bien que les voûtes^ et en mugissent. Ce vers doit donc se scander ainsi :
L8s mOra %n s^at SmUs, ISs voOtSs %n mttg^sent.
C'est-à-dire qu'il a comme ceux qui le précèdent et comme presque tous nos alexandrins, ses hémistiches composés ou de deux anapestes, ou d'un iambe et d'un péon : ce qui nous donne en tout huit syllabes brèves ou glissantes, et quatre syllabes accentuées qui, par conséquent, paraissent longues à l'oreille. De ces quatre syllabes, les deux plus fortes sont à la rime et à la césure ; les deux autres se placent au gré du poëte dans les deux hémistiches. H est donc inutile de chercher dans nos grands vers des dactyles et des spondées qui n'y sont pas, et cela par une imitation puérile, de ce qu'il y avait dans les hexamètres anciens ^
SniPucE. Tu as raison, et 11 est à la fois curieux et instructif que des hommes d'un mérite incontestable ailleurs, se soient tous trompés pour avoir voulu transporter dans
1. Cette manie de représenter la longueur ou la biièyetô de nos syllabes avec les signes des Latins se retrouye assez fréquemment aujauidliui encore (1863) chez (quelques grammairiens qui n*ont pas assez réfléchi sur les conditions intimes de notre prononciation. HM. Joubert et Guéri n dans leurs Compléments de la grammaire françaiee (p. 99); M. Géhant dans sa Méthode euphonique française (p. 101 ), notent ainsi la quantité des mots dans des vers français^ et font successivement les mêmes fautes que je viens de relever dans des écrivains plus anciens.
notre prosodie les notions très-saperfidelles, qu'ils avaient acquises dans leurs classes de la prosodie latine. Mais comment se fait-il qu'ils se soient tous trompés de la même façon?
Puisas. Us ne se sont pas trompés exactement de la même &çon, puisque nous avons vu que levers analysé par d'Olivet, l'était un peu différemment par Batteuz. D'ailleurs ne se seraient-ils pas plus ou moins copiés les uns les autres? Le fait est toujours qu'ils se sont trompés; et leur erreur vient sans contredit, de ce qu'ils ne se faisaient pas une idée nette de ce dont ils parlaient.
Balancier. C'est évident. Quand on sait bien ce dont on parle, on dit exactement les choses, même quand le jugement qu'on porte peut être contesté. Voyez M. GastitBlaze : il cite dans son Histoire de VOpira^ des vers du Fe/mand Cortex de Jouy, et juge que par rapport à la musique, ce ne sont pas de vrais vers, mais seulement de la prose. Gela tient à l'idée fausse, selon moi, qu'il soutient partout, savoir qu'il faut pour la musique des vers où les syllabes accentuées soient placées symétriquement, et les divisent en sections égales, de manière que toutes les phrases de la période musicale se contre-balancent exactement ..Je ne discute pas ici cette opinion. Mais Spontini ayant voulu trouver dans un vers féminin de douze syllabes, un autre de cinq syllabes et un second alexandrin masculin, des sections de trois syllabes, a été obligé de répéter ou de retrancher des mots, de les accentuer à contre-temps, de faire des rejets disgracieux. On obtient ainsi une suite de trois vers dodécasyllabes, partagés chacun en quatre parties égales. M. Gastil-Blaze les scande très-exactement, en marquant par des italiques les syllabes qui portent l'accent et ne devraient pas le porter.
LSs crûëls I Hëilcaîas | f&tnënt toOs | les passa |
gës; ces trïs | tSs rt va j gSs Që prê | sëatëat plus, j
Né Dôus prè I sentent plus j qu8 lôs fers | oii là mort. |
Considérez cette scansion; vous verrez qu'elle est parfaitement correcte. Ce sont partout des anapestes, que nous savons entrer sans difficulté dans l'alexandrin ; mais nous savons aussi que ce n'est pas le seul pied qui y entre. Un hémisticbe peut se composer d'un péon et d'un iambe comme fia nous priseroe plus; et alors si l'on veut conserver des anapestes, il faut allonger la troisième syllabe et abréger la seconde ou la quatrième. C'est ce qu'a fait Spontinl, et que M. Castil-Blaze indique par ses italiques.
SmpucE. M. Castil-Blaze sait la musique; mais comment ceux-là mêmes qui ne la savent pas se trompent-ils si grossièrement sur la qualité des brèves et des longues.
Pnicis. Mon Dieul c'est qu'ils acceptent sans examen, comme nous le faisons quelquefois, ce qu'ils entendent dire : et puis ils s'habituent à répéter de mémoire : telle syllabe est longue, telle autre est brève. Le sont-elles réellement T Peu leur importe; ils disent ce qu'on leur a dit. Toi-même, Simplice, qui ci;pis que chez les Romains la longue valait exactement deux brèves, as-tu jamais prononcé un vers latin de manière à maintenir ce rapport?
SmPLiCE. Ma foi, non. Je l'ai toujours prononcé & la française, titiri^ tupdtuUf recubanse^ subteginini, fagi.
Balancier. C'est-à-dire qu'au lieu de trois dactyles, un spondée, un quatrième dactyle et encore un spondée, tu fais entendre un anapeste, un péon, un second anapeste, un autre péon et un iambe.
Précis. Oui; et t'étant ainsi accoutumé à considérer cette prolation comme répondant aux vrais hexamètres, tu as cru, comme Lemercier et les autres, que ton Htiré représentait le vrai dactyle Tityre, que le péon subtegminé, équivalait à l'ionique à majari subtégmine; que l'iambe fagi répondait au spondée fàgi : c'est-à-dire qu'en somme tu as nommé longues ^ beaucoup de syllabes que tu prononçais brèves et réciproquement. Et parce que le vers latin ainsi prononcé n'a qu'une
harmonie extrêmement médiocre, et dont nous ne Tendrions pas, tu f es ingénié à imaginer chez les Grecs et les Latins des sons et une cadence si admirables, que rien n'en saurait approcher : et comme il t'est de toute fSeugon impossible de réaliser ce type de beanté que tu supposes, mais que tu ne tiens pas, tu soutiens que ces syllabes et ces pieds n'existent pas chez nous, quand Balancier te montre qu'ils y sont.
Balancier. Bravo! Pare cette botte^là, Simplice.
SmpucE. Hais je n'ai rien à parer; je ne demande pas mieux que de voir chez nous tous les éléments de la mé« trique ancienne. Accordez-moi seulement que nous n'en tirons pas le même parti.
Précis. On pourrait soutenir que nous n'en voulons tirer aucun parti ; mais sans débattre ce point qui n'a pas ici d'intérêt, U est évident que d'Olivet, Batteux, Harmontel et Lemerder ont été entraînés, sinon aveuglés par un désir semblable, celui de retrouver dans notre versification quelques bribes de la métrique latine : et qu'incapables d'analyser exactement ni l'une ni l'autre, ils ont dit ce que disent toujours ceux qui dissertent sur un sijûet mal connu d'eux ou mal compris.
Balancier. Des bêtises?
Précis. Je ne voulais pas le dire : mais c'est bien le mot.
TROIS OCESTIONS