D'ÉTTMOLOGIE ET DE CRITIQUE
Nos nombres ordinaux nous donnent Tezemple d'une formation très-régulière et qui est, sans difficulté, toute firançaise. CerUtème et miUîème se sont bien formés de centesimus et de miUerimus ; mais cette terminaison ième une fois produite, on l'a appliquée directement aux cardinaux, un, deux, troiSf etc. On a dit : unième^ deuxième^ troisième^ sans recourir à ces barbarismes latins unesimus, dtùesimiLS , triesimitSy etc. Vingtième s'est aussi formé de vingt et non de vicesimus; trentième^ quaranHèmey dnqua/rUième, etc., sont venus de trente^ de quarante, de cinquante, et non des ordinaux latins correspondants, qui n'auraient jamais pu conduire & nos formes françaises.
M. Littré néglige ou méconnaît trop souvent cette loi d*ana« log^e qui règne dans les langues, et les gouverne pendant toute leur vie, et non pas seulement au temps où elles naissent d'une autre. Il veut que naître vienne non de nasci, mais d'une forme active nascere inconnue aux Latins ; il dit qu'admonester vient d*admonere, par l'intermédiaire d'un supin admonestvm, quand les Latins n'ont jamais dit que admonitvm; et pour prouver l'existence de cet admonestum^ il écrit (p. 34), que les Latins ne prononçaient pas montre, comme on le croit en général, mais ménere en appuyant sur Vo; qu'on le voit par le français semandre, en latin submonere. Ge sont là, ce me semble, de pures pétitions de principes. Je ne doute pas que semandre ne vienne de submonere et admonester d'admonere. Mais comment en viennent-ils ? c'est là ce qu'il est plus difficile de dire. Quant à la prononciation supposée ici de nk^nere avec le premier e très-bref, elle est contraire à toutes les règles de la langue latine. Cet e était accentué et très-long; et si de montre on avait tiré un infinitif français, il eût été probablement monoir, comme movêre a fait mouvoir, debire, devoir, habire, avoir, m^anire, manoir. Il n'en serait pas de même si, au lieu de partir de l'infinitif latin, on était parti du présent indicatif. Là môneo donne je
mons; mènes, tu mans; mônetf il mont; manêmut, nous monnons; monitU, Yousmonnez; mânaU, ils monnmU; et ces éléments-là peuvent fort bien avoir formé Tancien verbe je se^ monSf in semons j iljemom, nous «^monnotu^ etc., d'où on a pu tirer ensuite l'infinitif semondrej comme je fonds^ je romps mènent à fondre et rompre; comme je réponds venu trèsnaturellement de respôndeo, donne répondre qui n'aurait jamais pu sortir de retpondère. Il est de même impossible que submontrt ait formé semondre, en perdant son accent; mais il est très-naturel que submôneo ayant donné je semons^ on ait tiré semondre de celui-ci.
C'est une erreur de vouloir dans la formation des langues retrouver toutes les règles que l'étude des mots a fait découvrir plus tard aux grammairiens. Aujourd'hui nous distinguons dans les verbes les temps que nous appelons primitifs et nous en formons tous les autres que nous nommons dirir vés. C'est une règle de grammaire méthodique, qui est fort commode et a très-peu d'exceptions: mais il serait excessif de croire que dans le travail de formation du français, les choses se sont en effet passées ainsi, qu'on a pris d'ensemble les temps primitifs, et qu'on en a déduit tous les autres. Bien souvent sans doute, c'est le contraire qui a eu lieu, c'est-àdire que du temps dérivé comme je voulusse (venu directement du latin voluissem), s'est formé le temps primitif je voulus qui ne peut aucunement venir du temps correspondant latin vôlui ^
Gela compris, quelle est la raison qui nous fait donner semondre comme tiré directement de submonere? C'est que pour nous qui rattachons nos verbes à leur infinitif présent, cette forme nous semble précéder les autres et les produire.
1 . Comparez t II, p. S5> les verbes plaire et totrs, au lieu de plaiftr et faifftf usités aussi y pour lesquels M. Littré croit qu'on a abrégé Ve de piaeére et de Uuêre, Je crois plutôt qu'on les a tirés de je ptoû, je tais, sebn l'analogie de faire avec je fais.