‹ Théses d'histoire et nouvelles historiquesChapitre 121 sur 226 · D'ÉTYMOLOGIE ET DE CRITIQUE · texte numérisé non relu

D'ÉTYMOLOGIE ET DE CRITIQUE

Mais pour un peuple qui fait sa langue en la parlant, les différents temps n*ont d'autre importance que celles des circonstances qui les font employer. L'infinitif peut être d'une création postérieure à celle des temps personnels ; et alors il y a cent à parier contre un que c'est de ces temps personnels déjà usités que l'infinitif a été tiré selon les analogies de notre langue, et non de l'infinitif latin dont le dérivé normal n'a peut-être jamais paru.

Il est facile d'étendre ce raisonnement à tous les cas analogues. Naître peut fort bien ne pas venir de nasciy sans qu'il soit besoin, pour l'eipliquer, de supposer le barbarisme nascere. Crescere^ cresco^ avaient donné croitre et je crois; cognoscere^ cognosco^ connaître et je connais; nascor a donné aussi je naiSy d'où l'analogie a tiré naître, sans recourir à l'infinitif latin. Torqueo a donné de même je tors^ et mordeo, je mords; et de ces présents indicatifs on a formé les infinitifs tordre et mordre^ sans remonter aux formes latines torquére et mordire; exactement comme les participes passés sont devenus tordu et mordu^ quoique la dérivation immédiate du latin eût d'abord donné tors et mors.

Conclusion générale pour ce premier point : Quand l'accentuation latine ne s'est pas maintenue exactement dans le français, quoiqu'il y ait en latin quelques exemples de ces changements d'accent, comme le montrent férvere^ vo, et fervirCy eo; fûlgere^ go^ et puigérCf geo, etc., il be faut pas supposer, sans autre preuve, que ce déplacement appartient à la langue mère. Il a pu dépendre d'une multitude de circonstances difficiles à déterminer aujourd'hui, mais qui presque toutes sont dans la langue dérivée et rendent ainsi beaucoup plus probable une production toute française.

II. Origine de nos futurs. — Les futurs de nos verbes ont particulièrement embarrassé les étymologistes. D'où viennent, ont-ils dit, ces terminaisons rai, ras^ ra, rons, rez^ ront ? Les futurs latins étaient terminés, pour la première

et la seconde conjugaison , en bOy Ms, bitj bimus^ bitis^ bunt^ et pour les deux autres en am, es^ e{, émus, etisy eru. Il est très-certain que nous n'avons rien tiré delà première forme; et quant à la seconde , comme Taccent latin ne portait jamais sur la finale, elle ne nous aurait rien donné qui distinguât le futur du présent de Tindicatif. Curram comme curro nous aurait donné je cours; tvmpam, je romps p comme rumpo^ etc.

A défaut du futur simple, le futur passé, surtout dans sa forme contracte, pouvait mener à nos temps en rai^ ra^ rons. Am&TOy finîro^ etc., semblent bien conduire à y aimerai, je finirai. Mais l'accentuation ne s'accorde pas ; elle est en latin sur la pénultième, en français sur la dernière syllabe : c'est une difficulté que j'examinerai tout à l'heure. J'expose d'abord l'hypothèse proposée par Raynouard, et admise aujourd'hui par un grand nombre de philologues.

« Raynouard, dit M. Ampère dans son Histoire de la formation de la langue française (p. 159), après l'abbé Régnier et Sainte-Palaye, a énoncé une opinion qui a été admise par M. Diez. Elle consiste à voir dans le futur du provençal, du français et des autres idiomes néo-latins, une forme composée du radical (c'est-à-dire de l'infinitif présent) et de l'auxiliaire avoir placé après ce radical, y aimerai pour aimer-aij j'ai à aimer; je finirai pour /într-oi, j'ai à finir, etc. De plus, Raynouard a ingénieusement remarqué qu'en provençal on trouve quelquefois un futur décomposé pour ainsi dire, où l'auxiliaire et l'infinitif radical sont séparés par d'autres mots : tomar Van pour to tomaran (à tourna Font pour le tourneront). M. Diez allègue en outre le futur du verbe essi dans le dialecte sarde, qui se forme en plaçant appu (j'ai) devant essi. »

L'Académie espagnole , dans la grammaire qu'elle 9 rédigée pour sa propre langue, et dont M. Chalumeau de Verneuil nous a donné la traduction en 18S1, cite aussi (p. 174)

D'ÉTTMOLOGIE ET DE GRITIQUE. 859

des phrases anciennes où l'infiaitif et le verbe avoir dans le sens du futur sont séparés par un autre mot : E yo librarlo /ie, et je l'ordonnerai, librarlo he pour lo libraré.

Telles sont les raisons spécieuses d'après lesquelles on admet assez généralement aujourd'hui cette formation de nos futurs. M. littré ne s'éloigne pas de cette opinion. Il écrit dans son Histoire de la langue française (t. I, p. 20} : « Comme le futur latin ne se prêta pas à donner quelque chose de significatif dans le nouveau parler^ elles (les langues néo-latines) imaginèrent de le rendre par une combinaison qui satisfit à la fois le sens et l'oreille, et arrivèrent à teur but par une fusion organique du verbe avoir et de Tinfinitif. Aimerai^ c'est-à-dire aimer-ai^ fai à aimer. »

Malgré toutes ces autorités, je ne puis guère voir âans leur concordance qu'une preuve de la facilité avec laquelle on accepte, quelquefois sur une première apparence, les sentiments des autres, sans vouloir soi-même en discuter les éléments, en expliquer les contradictions, en aplanir les difficultés. Ce sont ces difficultés qu'il faut rappeler ici, pour faire porter un jugement éclairé sur la question.

La première de toutes, c'est Thypothèse elle-même qui est contradictoire et impossible. D*où vient ce sens futur dans j'aimerai, en supposant qu'il soit équivalent à j'ai le aimer^ habeo hoc amare? Aimer est un présent, présent indéfini sans doute, mais qui enfin ne signifie rien de futur. Avoir , de son côté, signifiant la possession, suppose toujours implicitement ce qui est déjà, c'est-à-dire au fond le passé; et c'est pourquoi les Latins ont si bien dit : Expertum habemus ^, Deùs habet exploratvm^, que nous avons traduit à notre tour par Nous avons éprouoé^ Dieu a reconnu. En admettant le prèéent au lieu du passé de l'infinitif : Nous avons^ Véprovvoer^ Dieu a

Page 1