‹ Théses d'histoire et nouvelles historiquesChapitre 125 sur 226 · D'ÉTTMOLOGIE ET DE CRITIQUE · texte numérisé non relu

D'ÉTTMOLOGIE ET DE CRITIQUE

Us portoni une garde robe aussi large.

Des boappes qui leur pendont sur restomac.

Il n'est ni beau ni bonnéte de n*aimer pas ceux qui nous cdmorU :

et ces vers de Regnard dans Démocrite amoureux (III, 2 et

En ces matières

Tous les plus clairvoyants, ma foi, n'y voyofU guères....

Mon bijou ne vient point ; voyez-vous, ces gens-d

Vous promettorU beaucoup, mais ils ne tenont guères.

Voilà, sur mon second point, les raisons qui me font croire avec H. ^Ampère (p. 160), et contre M. Littré, que la forme de nos futurs est, comme la plupart de nos formes verbales, une contraction de celle des latins, et non le produit accidentel et inexplicable d'une juxtaposition de mots aussi bizarre qu'incomplète, dont rien d'ailleurs ne nous donne l'exemple dans notre vieille langue.

Quant au temps latin d'où nos futurs sont venus, il n'y a aucun doute ; c'est le futur passé contracté, avec un changement dans la signification exactement analogue à celui qui s'est fait des plus-que-parfaits contractés amassemy finissemy aux imparfaits du subjonctif /aimasse, je finisse.

m. YcUevr de la poésie du moyen dge. — Venons maintenant à la poésie et aux poètes primitifs, sur le jugement desquels je me sépare entièrement de M. Littré. Avant tout, définissons les termes, parce que cette définition expliquera tout de suite notre dissentiment. Pour moi, la poésie est l'art de composer et d'écrire des poèmes ; pour M. Littré, la définition n'est pas aussi nette. « Il y eut, dit-il (p. 269), à l'entrée du moyen Age une situation analogue à la phase poétique de temps plus anciens, et qui appela l'effusion de l'esprit. Une nouvelle religion avait conquis le monde romain, une nouvelle société s'était organisée,, une nouvelle langue se parlait... Qui ne voit dans ce tableau ressortir les traits d'un second flge héroïque? Et, en effet, ce fut une seconde poésie

héroïque qui apparut dans Thistoire. » — Ces moto safiSsent à montrer clairement la pensée de l'auteur. Pour lui, la poésie est l'ensemble des poèmes inspirés par une certaine situation sociale. Il y a eu en Grèce, à l'époque de la guerre de Troie, une ère poétique produite par le souvenir de cette grande guerre. Il y en a eu une semblable à l'entrée du moyen Age. La mémoire des batailles de Gharlemagne a fait nattre une foule de poèmes dont les héros, sous des noms très-divers, se rattachaient plus ou moins k cette tradition. La ressemblance est exacte entre les deux époques, et ce rapprochement est, par rapport à l'histoire, d'une grande vérité'. Mais, au point de vue de la poésie proprement dite, c'est-à-dire de l'art de composer et d'écrire des poèmes, qu trouvons-nous, sinon des œuvres de première inspiration, c'est-à-dire faites par des hommes qui ne savent ni combiner ni arranger leurs inventions? De là le retour perpétuel des mém#s idées, des mêmes situations, des mêmes formes de langage; c'est-à-dire, en résumé, les poèmes les plus monotones et, après quelques pages, les plus ennuyeux. Us le sont à ce point qu'ils ne sont plus lus que comme siyeto d'études par les érudits, ou par ceux qui veulent absolument en avoir une idée.

Remarquez que c'est toujours ainsi qu'on lit YRiade; c'est de même qu'on lit la collection des romans de chevalerie que le comte de Tressan a rédigée dans le siècle dernier. On veut connaître ce qui a été imaginé en des temps aussi reculés que l'époque d'Achille et d'Agamemnon, ou que celle de la féodalité et des croisades ; mais, la lecture une fois faite, on n'y revient guère, parce que les ouvrages ne sont pas composés ou, en d'autres termes, parce qu'on n'y trouve pas cet

1. Encore cette vérité est-elle contestée (à tort, selon moi) par quelques critiques. Voyez la Rewe de l'inttruetian publique du 12 août 1863, p. 313, eol. 3. Dans tous les cas c'est une très-belle et très-gnnde idée et dont il faut savoir gré à M. Uttré.

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intérêt toujours croissant que doit ofDir un bon ouvrage d'imagination.

Ces deux manières de considérer la poésie amènent naturellement sur la valeur des œuvres des jugements opposés. ScoutezeneffetH. Littré : c(P. 332) Nos vieux poètes ont aussi un grand intérêt historique;... ils éclairent singulièrement la formation de la légende... . — (P. 337) Le cas du grec naissant et celui du français naissant^ s'expliquent Tun par l'autre. — ( P. 291) Homère est la souche de l'immortelle lignée; ce qui fait qu'il est pour nous, après des milliers d'années, une source inépuisable, c'est qu'il représente avec l'idéal splendide de la poésie, tout un Age qui ne reviendra jamais. » (P. 292) La tradition des temps et de Tbistoire nous conduit au moyen âge. — Ce qu'est Homère pour TAge héroïque, Dante l'est pour Tige intermédiaire des croyances mystiques.... » Il est clair par ces lignes et par toutes celles qui les accompagnent et les développent, que pour notre auteur, le premier mérite dans la poésie, c'est d'être une espèce de supplément à l'histoire; c'est de nous représenter, surtout quand celle-ci nous fait défaut, l'état des populations au temps dont elle nous parle. Homère et Dante sont donc les plus grands de tous les poètes. Hais si l'on pouvait supposer que l'un et l'autre n'ont peint qu'un monde de fantaisie, n'ont exprimé que des idées qui n'étaient pas du tout celles de leur temps, leur valeur s'évanouirait aussitôt; ils retomberaient dans la foule de ces versiflcateurs dont on peut s'amuser un instant, qui ne valent pas qu'on s'en occupe et qu'on les étudie.

A ce point de vue, Homère n'est pas seulement le plus grand poète de l'antiquité; il exclut à peu près tous les autres. Virgile malgré l'éloge qu'en fait M. Littré (p. 291), c n'a donné dans son Enéide^ dit le même écrivain, que d'admirables fragments et non une vraie épopée; » et (p. 292) : « Je ne sais si une épopée était possible dans cette ruine de l'an-

den monde qui comcide avec ravénement de Tempire romain;... toujours est-il que ce n'est pas VÈnéUU à qui revient cet honneur. »

A Dante s'applique, avec les modifications convenables, le jugement porté sur Homère ; et après lui, il n'y a presque plus rien. < L'Italie, dit .notre auteur (p. 293), a encore un poète qu'elle vante, mais à qui pourtant n'est dû qu'un rang inférieur. Le Tasse, au-dessous de VirgilOi pour le génie poétique, a, comme lui, composé une œuvre de réminiscence et d'érudition.... Â vrai dire, son poème est une chanson de geste, mais une chanson de geste faite par un homme contemporain de Léon X et de la réforme, et complètement étranger à l'inspiration ies temps féodaux. C'est donc ajuste titre que la critique l'exclura de ce cénacle de génies divins que Dante rencontre aux portes de son enfer et où il se range à côté d'Homère et de Virgile. »

Je comprends très-bien ces jugements. Ce sont ceux d'un érudit qui s'occupe spécialement de recherches historiques, et qui fait naturellement entrer dans l'appréciation des poèmes l'utilité actuelle qu'ils ont pour lui. Je crois seulement que les poètes, les artistes en général^ les littérateurs et les critiques jugent d^une tout autre manière. Pour eux, l'œuvre existe en elle-même, et indépendanoment des mérites qu'y peut ajouter la vérité extérieure. Le portrait de Balthasar de Castiglione par Raphaël est un magnifique portrait. Ressemblait-il? Nous le supposons volontiers ; mais quand il n'aurait pas ressemblé du tout, c'était un mérite de moins pour l'acheteur; qu'est-ce que cela fait à la postérité? La valeur de la peinture n'est-elle pas toujours la même? Roland furieux est un poème de pure fantaisie, où rien assurément n'a la moindre vérité. Gela empéche-t-il l'Ârioste d'être au premier rang des poètes ?

Je n'aime pas à comparer les auteurs pour établir leurs places, d'après l'étendue qu'on suppose à leur génie; j'aime

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mieux comparer les ouvrages que nous tenons, dont nous pouvons énuméreri s'il le faut, les qualités ou les faiblesses; et je suis étonné de voir refuser à VÉnéide ce titre de poème épique qu'on donne au contraire à Ylliade. Voltaire a dit avec raison, selon moi : « Si c'est Homère qui a fait Virgile, c'est son plus bel ouvrage. > Je ne veux pas faire ici le procès à Homère ; mais tout poète prend l'art au point où il est de son temps; et quelque loin qu'il le pousse, il ne peut pas aller aussi avant qu'iront un jour ses successeurs. L'Iliade est faite évidemment de pièces rapportées. Sur les vingt-quatre chants qui la composent, dix-neuf pourraient être retranchés sans que l'action principale » la colère d'Achille contre Agamennon, sa retraite sur ses vaisseaux, le combat et la mort de Patrocle, le retour d'Achille sur le champ de bataille et la mort d'Hector fût aucunement atteinte. Est-ce là un ouvrage composé? M. Eg^r qui croit volontiers Ylliade l'œuvre d'une école de poètes plutôt que celle d'un seul homme, ne craint pas de dire dans ses Mémoires de littérature ancienne (p. 108) : c Je ne comprends pas qu'un grand poète de nos jours ait pu préférer l'Homère de la tradition classique à l'Homère multiple et vivant de Wolf et de Vico. » C'est que les poètes ne se séparent pas de leur œuvre; c'est qu'ils sentent bien qu'admettre un certain nombre d'homérides produisant chacun de son côté des chants qu'on recoudra plus tard entre eux, c'est faire de ce poème, dont on voudrait admirer l'unité , une pièce de marqueterie. Moi qui ne vois aucune unité de composition dans Ylliade, je crois sans difficulté à ce travail distributif des premiers rhapsodes, et par là précisément, je plac^ YÉnéide bien au-dessus de Ylliade. Car du moins il y a une composition peu avancée sans doute, et dont Voltaire a signalé avec raison l'insuffisance dans un chapitre de son Essai sur la poésie épique^ mais qui enfin forme l'unité de YÊnéide^ et ne laisse pas supposer qu'une vingtaine de poètes inconnus y aient mis la main.

à70 mois QUESTIONS

A regard du style, je ne crois pas non pins qn*il y ait la moindre comparaison à faire. J'admets toot ce que les Grecs ont dit en faveur de celui d'Homère ; je reconnais la vérité des observations de H. Littré (p. 3)5), « qu'il faut en fait d'art comme dans le reste, se mettre à un point de vue relatif, et ne pas croire à des règles absolues; que c'est desservir Homère que de donner comme fait pour nous et applicable à notre poétique, ce qui fut imaginé et chanté il y a près de trois mille ans ; que si Homère et nos vieux poètes accompagnent constamment les noms de leurs héros d'épithètes vagues et sonores, c'est que la poésie primitive aime et réclame ce genre d'ornements, etc. » Mais après avoir fait toutes ces concessions, je ne puis pas, quand je lis des vers chargés d'épithètes oiseuses, de particules insignifiantes, de chevilles malencontreuses, et ensuite d'autres où tous ces défauts ont été évités, où la pensée toujours pleine est exprimée en termes choisis, où la cadence est irréprochable, ne pas donner la préférence à ces derniers ; et si les poèmes dans leur entier ont les mêmes défauts et qualités que les vers qu'on en a extraits, je ne puis m'empécher de dire que le premier est l'ouvrage d'une époque où l'on ne savait encore rien, où Ton obéissait aux seules impulsions d'une heureuse nature, tandis que dans le second, aux mêmes impulsions naturelles se sont joints tous les agréments et perfectionnements dûs à un art, à une civilisation plus avancée.

Ce que je dis d'Homère et de Virgile, il faut l'entendre de Dante et du Tasse. Au point de vue de l'histoire, et pour qui voudra, d'après le texte du poème, se représenter les idées qui avaient cours au temps de l'action chantée, assurément Dante est au-dessus du Tasse. Mais hors ce cas exceptionnel, qui comparera jamais la Divine comédie et la Jérusalem délivrée? Celle-ci a mille lecteurs contre un seul qu'obtient l'autre. Elle est lue et relue, tandis que le poème de Dante

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est étudié et expliqué comme un texte difficile à comprendre, mais n'ayant d'ailleurs qu'un intérêt d'érudition, excepté dans quelques épisodes.

Il serait donc bon qu'en lisant les jugements de H. Littré sur la poésie épique, le lecteur se rappelât que ce sont des jugements portés par rapport à la science historique ou à l'érudition ; mais que quant à la valeur poétique telle qu'on l'a conçue jusqu'à présent, c'est-à-dire eu égard à l'ensemble, aux divisions et à la marche des ouvrages, à la suite des diverses parties, à la clarté générale et à l'intérêt que présente le texte, le jugement du public est ordinairement contraire.

L'érudition, il faut le remarquer, a introduit chez nous, depuis un demi-siècle, une façon singulière de juger les œuvres d'art, en particulier la poésie, sur des raisons qu'on peut appeler extérieures. Schlegel est le plus renommé représentant de cette critique nouvelle. C'est lui qui trouvait la Phèdre de Racine détestable, parce qu'elle ne lui paraissait pas assez conforme à l'esprit et aux habitudes grecques : il ne comptait pour rien, ou plutôt il ne sentait pas du tout la beauté de la composition , le rapport des diverses parties, le charme du style, qui avaient jusque-là passé pour les conditions essentielles et suprêmes de la poésie.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que ce jugement de Schlegel et tous ceux qui y ressemblent sont, selon moi, absolument faux. L'érudition est une chose, la poésie en est une autre. La première cherche la vérité ; la seconde veut nous plaire, et pour cela elle s'adresse au sentiment et à la passion. Juger de la poésie par ce qui convient à l'érudition, c'est y appliquer, comme je viens de le dire, des raisons extérieures ; c'est aussi se tromper soi-même, et prendre ses opinions particulières pour le sentiment public. Celui-ci ne s'y trompe pas, heureusement. Il juge la poésie comme elle doit être jugée, d'après le plaisir et les émotions qu'elle procure ; et

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