‹ Théses d'histoire et nouvelles historiquesChapitre 128 sur 226 · Hor., Af9 poet., y · texte numérisé non relu

Hor., Af9 poet., y

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grande partie les épigrammes grecques, et que nul ne montrera mieux combien les modernes diffèrent des anciens, il y a (XI, 29 et 30) deux épigrammes, l'une d'Automédon, l'autre de Philodème, sur l'affaiblissement des moyens physiques des amoureux à mesure que vient la vieillesse ou seulement la fatigue. Je n'ai pas besoin de dire qu'elles n'ont rien de piquant, et que là comme ailleurs l'ordure s'y étale toute seule sans aucune finesse ni dans l'arrangement ni dans l'expression. Aussi M. Dehèque n'en a pu donner la traduction qu'en latin. Voyez au contraire avec quelle délicatesse et de quelle manière ingénieuse d'Aceilly a dit la même chose sous le titre du Métier extraordinaire.

Le métier d'amour en effet Est une assez bizarre affaire :

Ce métier-là, plus on le fait, Et moins on est propre à le faire.

Citons un dernier exemple du poète Callictère (XI, 5} sur les maris qui mettent à profit la beauté et la galanterie de leurs femmes.

Le mari qui chez lui trouve du blé sans l'avoir acheté, peut se vanter d^y avoir, grAce à sa femme, une corne d'abondance '.

Voici comment Brébeuf a exprimé la même pensée:

Qu'il fait bon vivre de ménage!

Et que c'est un grand héritage D'avoir un peu d'entendement !

J'en prends à témoin ta parente :

Un lit de cent francs seulement Lui vaut six cents écus de rente.

Nous avons d'ailleurs de Dupuy des Islets une pièce plus

1. Cette traduction même est plus plaisante que le texte, à cause de la corne qui chez nous est le symbole des maris malheureux. Hais il n'y a rien de cette allusion dans le grec. 'A(ixXOeta; xépa;, signifie seulement une source de biens; et cela est si vrai que, selon le poète, c'est la femme ellemôme qui est la come d'Âmalthée pour son mari.

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plaisante encore sur un mot de Palaprat qui aimait fort la bonne chère, et y sacrifiait sans vergogne son honneur conjugal.

Do graud Vendôme avec bonté reçu , Mous Palaprat fermait l'œil sur sa femme. Et grâce au duc, s'engraissait chez Madame. Pourtant un jour notre gourmand déçu Mesquin diner sur table voit paraître.

L'œil en fureur, apostrophant le traître Qui rapporta : c Pour qui donc me prends-tu,' Dit-il, coquin? Va-t-en dire à ton maître Que ce n'est pas le dtner d'un cocu. »

J'ai insisté sur ces comparaisons parce qu'il y a de nos jours surtout, des critiques qui louent l'antiquité par une sorte de parti pris, y admirant tout, même ce qui est le moins estimable. Ces gens-là ne semblent pas comprendre que l'esprit humain fait incessamment des progrès, et que ce qui le charmait autrefois ne lui suffit plus maintenant. Ils s'imaginent que cette première fleur d'intelligence et d'imagination qui s'épanouit dans la Grèce du dixième au cinquième siècle avant notre ère, est et sera à tout jamais le modèle des poètes, ou que ceux-ci seront d'autant plus parfaits qu'ils s'en rapprocheront davantage. Rien n'est plus faux que cette manière de voir. Les arts se modifient sans cesse à tel point que si une œuvre ancienne, une tragédie de Sophocle, une comédie d'Aristophane, une dde de Pindare, les mêmes que nous avons et admirons, au lieu de nous être parvenue comme les autres, était composée par un savant de nos jours et paraissait pour la première fois, personne ne daignerait y jeter les yeux. L'expérience a déjà été faite. Des pastiches ont été publiés comme œuvres antiques, et on les admirait de très-bonne foi. Quand il a été démontré que t'étaient des créations modernes, ils sont tombés dans le mépris. Il est donc très- positif que dans l'appréciation des œuvres anciennes, nous faisons entrer involontairement

LES ËPIGRAMMES GRECQUES. 287

l'idée du temps où elles ont été compQsées ; et c'est avec raison sans doute. Mais si cette considération nous fait admirer justement les œuvres produites pour ainsi dire de premier jet, et ensemble l'heureux génie de leurs auteurs» il ne faut pas pour cela méconnaître ce que le temps et le travail des hommes ^ingénieux qui se sont succédé, ont pu apporter de perfectionnements, surtout dans la forme des poèmes.

Les érudits sont sujets à faire cette confusion. Habitués à vivre avec les anciens, à méditer leurs ouvrages, à s'en pourrir en quelque sorte, ils y trouvent bientôt une beauté de convention qu'ils croient supérieure à toute autre, et vantent volontiers comme d'éternels chefs-d'œuvre ce qui n'a été chef-d'œuvre qu'en son temps, et qui n'a plus guère aujourd'hui qu'une valeur historique.

M. Dehèque nous en donne la preuve à la fin de sa savante introduction de Y Anthologie grecque. Il cite le passage du Cours de littérature de Laharpe, où ce critique célèbre rappelle et traduit une épigramme de Martial contre un avocat bavard et emphatique qui, pour faire de belles phrases, négligeait absolument le fond de sa cause. M. Dehèque dit à ce propos que Laharpe ne semble pas se douter que l'épigramme de Martial est une imitation d'une autre de Lucillus (XI, 141). Or, en ouvrant Y Anthologie à Tendroit indiqué, et Martial au livre VI, n> 19, on reconnaît qu'il n'y a vraiment pas d'imitation. Le sujet est le même, si l'on veut ; mais qu'est-ce que le sujet dans une épigramme où la forme est tout? A parler exactement, ce n'est rien. Il n'appartient pas même au premier qui l'a mis en œuvre, lequel l'avait reçu de ceux qui l'entouraient ou puisé dans les mille discours qui se tenaient de son temps. Quoi qu'il en soit, voici l'épigramme de Lucillus :

On m'a volé un coehon, une génisse, uno chèvre; et à ce sujet je l'ai donné une petite somme, Ménéclès. Aucun démêlé ne s'est

élevé entre Othryade et moi , et je n'accuse pas du larcin les héros des Thermopyles. C'est contre Eutychide que je plaide, en sorte que je ne sais ce que font ici Xercès et les Spartiates. Biais ne perds pas de vue mon affaire au nom de la loi , ou je crierai bien haut : c lléné^ dès parle d'une façon et mon cochon d'une autre. :i

Voyons comment Martial a traité le même sujet :

Ce n'est ni sur la violence, ni sur un meurtre, ni sur le poison que roule mon procès, c'est sur trois chèvres. Je me plains que mon voisin me les a volées : et c'est ce que le juge demande qu'on lai prouve. Toi tu nous parles de la^bataille de Cannes et des guerres de M ithridate, et de la mauvaise foi punique. A haute voix et è grands gestes, tu rappelles les actes des Sylla, des Marius et des Hacias. Hél Posthumus, parle donc un peu de mes trois chèvres.

Y a-t-il la moindre comparaison à faire entre les deux épigrammesT Celle de Martial est nette et précise; elle se termine, comme le goût le demande, par la pensée importante : < Parle donc un peu de mes trois chèvres, » au lieu de cette plaisanterie ridiculement insigniGante : « Ménéclès parle d'une façon et mon cochon d'une autre. » Laharpe a donc bien raison de dire au même endroit de son Cours de littérature : « Martial, chez les Latins, a aiguisé l'épigramme beaucoup plus que les Grecs. Il cherche sans cesse à la rendre piquante, mais il s'en faut bien qu'il y réussisse toujours. »

La traduction ou plutôt l'imitation libre que notre excellent critique a donnée de la pièce de Martial, est assez bien réussie pour qu'on y trouve une nouvelle preuve des progrès de l'art dans la disposition et l'expression de ces petits poèmes. Voici cette imitation :

On m'a volé. J'en demande raison

À mon voisin, et je l'ai mis en cause

Pour trois chevreaux et non pour autre chose.

Il ne s'agit de fer ni de poison.

Et toi, tu viens, d'une voix emphatique,

Parler ici de la guerre punique,

LES ÉPIORAMMES GRECQUES. 289

Et d'Annibal et de nos vieux héros, Des triamvirs, de leurs combats funestes. - ^ ^ Ehl laisse-là tes grands mots, tes grands gestes :

Ami, de grâce, un mot de mes chevreaux.

^ir.

Il résulte clairement de cet examen, si je ne me trompe» quelques vérités incontestables qu'il est bon de rappeler ici dans leur ordre :

l"" Le fond n'est rien ou presque rien dans ces petites pièces, la forme est tout.

2« Cette forme chez les Grecs était rudimentaire, et par si.. cette raison, leurs épigrammes nous semblent insigniGantes

et plates pour la plupart.

3'' Elle s'est bien perfectionnée chez les Romains, comme Laharpe l'a remarqué, comme le prouvent les épigrammes de Martial comparées à celles des Grecs, dont la donnée est la même.

k!^ C'est surtout chez les modernes, et particulièrement chez les Français, que ces petits poèmes sont arrivés à un degré de perfection qu'on ne rencontre guère autre part.

5* L'art a suivi là dedans, la même marche que partout ailleurs; c'est-à-dire que l'heureux instinct de quelques poètes, leur ayant fait trouver certaines dispositions qui plaisaient plus à l'esprit ou à l'oreille, le goût a dédaigné ou rejeté celles qui disaient tout simplement le fait, quand le fait en lui-même ne méritait pas d'être énoncé; et l'idée du beau s'est ainsi perfectionnée, à mesure que, connaissant des choses plus agréables, nous sommes devenus plus difficiles ^

1. M. Taine, dans le Journal des DibaU du 6 juillet 1864, conclut un article d'ailleurs fort intéressant et bien fait sur le Court de philosophie positive d'Auguste Comte, par ces mots : « Avant la fin du siècle, nous atteindrons une nouvelle idée de la nature comme nous avons atteint une nouvelle idée du beau. » Si je ne me trompe, cette idée du beau est ou sera nouvelle , en ce sens seulement qu'elle sera plus avancée, c'est-à-dire quon sera plus difficile sur les éléments qui la composent. Car ce qui fait le beau, c'est

6* Les énidits sont sujets à se tromper sur ce point. M. Dehèque, d'une érudition si étendue et si profonde, apprécie néanmoins comme nous les formes délicates et ingénieuses de nos pensées. U déclare volontiers que les imitations de Voltaire et de Laharpe sont charmantes ; il dit en parlant d'elles (Introd., p. x) et d'autres qui ne les valent pas à beaucoup près (p. xi), que ce sont des modèles de traduction élégante. Mais il croit ou donne à croire que les épigrammes grecques valent les nôtres ; il les préfère même (p. 1); et voit dans Y Anthologie grecque lapins riche galerie de tableaux de tous les genres (î&.}. Gela est vrai, sans doute, par rapport à l'érudition et à Thistoire : par rapport à l'imagination, à l'agrément de la form^, en un mot, à la beauté de la poésie, c'est, selon moi, malgré l'appui qu'y donne M. Sainte-Beuve dans les termes que j'ai rappelés en commençant, une erreur ou une fausse appréciation, qu'il serait très-fâcheux de laisser se répandre dans la jeunesse française; car notre littérature légère s'amoindrirait certainement beaucoup, si nos poètes abandonnaient la forme ingénieuse et charmante de nos épigrammes et de nos madrigaux, pour les faire désormais sur le modèle de ceux des Grecs.

Tordre, la grandeur, et la satisfacticm inattendue que nous cause la réunion de ces qualités {Thèses de littéraiwre, p. 434] : si ces éléments sont changés, ce n'est plus l'idée du beau, c'est une autre idée qu'on met à sa place.

c Vous aurez beau faire, capitaine Lasphrise, disait le jeune Sainval, j'aurai la belle Mariette en dépit de vous.

— Bah! bah ! jeune homme, vous n*y pensez pas. Mariette de Vigère est un très-riche et très-bon parti que je ne demanderais pas mieux que de vous laisser épouser^ si je n'avais par le mondé un neveu dont elle fera parfaitement Taffaire. Or, comme je dois penser à ma famille, et que le père n'a d'autre volonté que la mienne, je vous engage dans votre intérêt à chasser ailleurs.

— Et moi, dans l'intérêt de ma fortune comme dans celui de mon amour, je ne reçois pas le conseil de mon ennemi, et je continue de chasser ici.

— Soit : mais vous n'aurez pas le gibier.

— C'est ce que nous verrons, dit Sainval : du moins je ne me le laisserai paisiblement enlever ni par un vieux guerrier, trop délabré pour le convoiter sérieusement luimême, ni par un jeune gars qui n'a d'autres titres pour s'en emparer que la valeur passée de son oncle.

— Peste! jeune coq, vous élevez bien la voix. Il ne tiendrait vraiment qu'à moi de me couper la gorge avec vous. Mais le vieux capitaine Lasphrise n'en est pas réduit à se mesurer avec un écolier ou peu s'en faut, qui n*a jusqu'ici donné aucune preuve de son courage.

1. Cette pièce, écrite à la fin de 1853, se apporte à l'année 159&.

292 LE GAPITAIKE LASPHRISE.

— Mettons que Toccasion m'ait manqué, dit Sainval ; elle se trouvera sans doute un jour, et je -tous saurais gré de la faire nattre.

— Vraiment? eh bien j'ai envie de mettre votre fermeté à répreuve.

— Comme il vous plaira; j'accepte d'avance.

— Oseriez-Yous par une nuit bien noire aller dans le cimetière en face de nous, mettre une couronne sur un tombeau?

— Cette nuit même si vous le voulez. Tous me remettrez la couronne, et j'irai la déposer pieusement sur la tombe de ma mère que je prierai de favoriser et de bénir mon union prochaine avec Mariette.

— Vous pourrez le lui demander : mais elle ne vous l'accordera pas.

— Nous le verrons plus tard, reprit Sainval. Vous viendrez toujours un quart d'heure après moi vous assurer vousmême si j'ai bien rempli les conditions, et nous convenons que le premier qui criera ou appellera du secours, renoncera soit pour lui, soit pour les siens à la main de Mariette.

— C'est entendu, dit Lasphrise : ici donc ce soir à dix heures. Nous n'aurons pas de lune ; d'ailleurs avec le temps brumeux qu'il fait elle ne nous servirait guère, et c'est plutôt avec les pieds et les mains qu'avec les yeux qu'il faudra se guider.

— Accepté, » répondit Sainval : et il tourna le dos à son interlocuteur qui, resté seul, se dit à lui-même : « Voilà un drôle bien b&ti, assez ferme du jarret et assez bien découplé pour donner du fil à retordre à mon pacifique neveu. Quel dommage que, jeune encore, je sois brisé parles fatigues de la guerre et les nuits passées sur la dure et à la belle étoile. Que j'aurais eu de plaisir à lui disputer la main de sa belle, et à lui montrer que je n'étais pas moins habile en amour que terrible en bataille. Hélas! c'est un métier que je ne puis

plus faire pour mon compte. A peine Agé de quarante ans, me voilà vieux, cassé, accablé d'infirmités, perclus de rhumatismes :

J'eus des trattres procès, j'ai combattu l'envie : Neptune plus d'un an pauvrement m'oppressa. De pierres, fer et feu le Ûer Mars me blessa. Obéissant soldat et ayant compagnie, J'eus de sanglants débats; courtisan, j'ai peiné, Et furieux d'amour trois ans passionné.

Allons, mon pauvre Lasphrise, ne pensons plus aux vanités du monde. >

Quel était rhomme qui lamentait ainsi? Ce n'était autre que le poète français, Marc de PapiHon, surnommé le capitaine Lasphrise, parce qu'il avait mérité par ses services le grade de commandant, et qu'il possédait le fief de Lasphrise, dépendant de la terre de Yauberault, en Touraine. Il était né en 1555. Mis au collège vers 1564, il avait été obligé par la mort de son père d'en sortir trois ou quatre ans après, et d'entrer au service à l'Age de douze ans. C'est lui-même qui nous l'apprend, dans de^ vers où il rappelle les malheurs de son enfance.

Dans mon berceau le pourpre enflamma sa furie. Trois ou quatre ans après mon père trépassa. Puis la guerre venant mes biens appetiasa, Et m'ôta du collège où reluisait ma vie.

Il entra donc au service ayant à peine fait sa première communion, et ne le quitta qu'en 1588, à l'âge de 33 ans. Ces vingt années qu'il avait passées dans les camps , c'était le temps des derniers et des plus malheureux des Valois, de Charles IX et d'Henri III. La guerre civile et la guerre étrangère désolaient le royaume. Marc de Papillon ne s'y était pas épargné, et, ce qu'il y a de curieux, les fatigues de la guerre, ni les chances des combats, ni les blessures ne

rempfichèrent de rimer. Il se vante lui-même de cet amour des lettres qu'il conservait au mUieu des camps et dans le tumulte des armes.

Le collège est an camp, l'étade un corps de garde. Où sans les livres j*ai des livres composés, Pour montrer la grandeur de ma muse soldarde. Aux champs de Mars je fais, je chante mes amours; Trompettes et canons, les fifres, les tambours, Ce sont les instruments de ma muse hardie; Mon épée et mon livre, etc.

Quoi qu'il en soit, arrivé à l'âge du repos, épuisé moins par les années que par les fatigues, Marc de Papillon s'était retiré dans sa terre, et il y vivait tranquille depuis cinq ou six ans, jouissant de la considération que tout le monde doit et accorde volontiers aux vieux guerriers , lorsqu'il s'aperçut que le jeune Sainval était plus avancé qu'il ne l'aurait voulu dans l'esprit et dans le cœur de la jeune Mariette qu'il désirait pour son neveu.

On était alors au commencement du règne ou plutôt de la puissance réelle d'Henri IV. Ce prince était entré dans Paris l'année précédente, en 1594. Son administration habile et paternelle faisait sentir partout ses bienfaits; et notre homme voyant la paix de la France assurée pour longtemps, calculait qu'un riche mariage était le meilleur moyen de réparer le délabrement que la guerre avait mis dans sa maison.

n faisait précisément ces réflexions quand le hasard avait amené devant lui le jeune Sainval, qu'il avait interrogé ioimédiatement sur ses intentions. Celui-ci ne s'en était pas caché du tout ; et le vieux capitaine, qui se croyait sûr du père de Mariette, lui avait aussi développé son plan de campagne. Puis la conversation s'était terminée par un défi aussi légèrement fait qu'immédiatement accepté : et le soir même de cette journée devait voir vider la gageure.

LE GAPITAINB LASPHRISE. 295

L'allée qui conduisait au cimetière était juste en face de la maison de Iiasphrisey il n'avait donc qu'à attendre paisiblement la visite de Sainval à l'heure indiquée; et c'est ce qu'il fit.

Quant au jeune amant qui était parti aussitôt, on ne savait pas du tout ce qu'il avait fait pendant la journée. Mais il fut eiact au rendez-vous, et à dix heures il entra chez Lasphrise, pour lui demander la couronne qu'il devait mettre sur la tombe de sa mère.

« La voici , dit le capitaine : dans un quart d'heure je sortirai d'ici et j'irai voir si réellement vous n'avez pas eu peur.

— Vous me trouverez , dit Sainval , à moins que vousmême n'osiez pas venir jusqu'à moi, ou que vous n'appeliez à votre aide.

— C'est convenu, reprit le capitaine en riant, et si vous n'y êtes pas, ou si vous êtes effrayé, vous renoncez à Mariette.

— Oui, et de votre cAté, si vous ne venez pas me chercher, et voir de vos propres yeux que j'ai tenu ma parole, vous y renoncez pour votre neveu.

— Je m'y efligage. Avez-vous vos témoins?

— Deux de mes amis sont devant votre porte. Ils resteront là jusqu'à notre retour, et n'en bougeront que s'ils entendent appeler.

— C'est très-bien, dit Lasphrise ; j*ai aussi les miens, nous allons les réunir aux vôtres, et tous les quatre décideront entre nous d'après nos conditions. »

Tout se fit ainsi en effet. Sainval prit la couronne, la fit bien examiner aux quatre témoins, puis s'engagea d'un pas ferme dans l'allée ténébreuse, où on le perdit de vue presque aussitôt. Il n'y avait pas du reste à s'égarer. C'était un sentier entre deux haies vives très-serrées. Assez large à l'ouverture, il se rétrécissait très-promptement jusqu'à un coude marqué par un grand et beau noyer placé derrière la haie,

et qui étendait ses branches au-dessus de r allée. Là il n'y avait guère passage que pour un seul homme ; après quoi le sentier allait en serpentant, mais toujours entre les deux haies jusqu'à une porte particulière du cimetière par où SainvaJ devait entrer.

Un quart d'heure se passa, sans qu'on eût rien entendu ; le capitaine se mit en route à son tour et disparut tout de suite. Il marchait à grands pas, mais arrivé au- détour du chemin, il reçoit un grand coup en plein visage. Furieux, mais ne voulant pas parler, il lance un coup de poing à l'ennemi qui l'a frappé. Celui-ci cède d'abord, et semble recaler ; mais il revient au moment même donner un coup plus fort que le premier, et dans le nez. Nouveau coup de poing de la part du capitaine , nouveau recul de l'ennemi , puis nouvelle attaque; l'inconnu frappe encore et toujours à la tête, tantôt devant, tantôt derrière.

Lasphrise qui s'était affermi sur ses pieds, et qui jusqu'alors n'avait pas rompu d'une semelle, étonné d'un pareil manège, veut prendre du champ ou passer outre; impossible : ses pieds sont collés à la terre. Une force magique le fixe où il est et ne lui permet pas de remuer.

Alors, soit fatigue, soit peur réelle ou terreur superstitieuse, le vieux guerrier ne peut y tenir, il s'écrie : < A moi, mes amisl il y a trahison, à moil »

Ses cris sont entendus, les quatre témoins viennent avec des flambeaux^ et de l'autre côté Sainval. On trouve le capitaine debout encore et dans la position d'un homme qui continue de donner des coups de poings, mais n'en pouvant plus, et accablé par quel ennemi , grand Dieu !

Juste au milieu du passage le plus étroit une grosse pierre était suspendue par une corde à l'une des branches du noyer, elle arrivait précisément à la hauteur du visage, de sorte que le premier passant devait s'y cogner la face. Hais le coup ne devait pas être dangereux, car la pierre avait été soigneu-

sèment couverte d'étoupe et enveloppée de linge; si bien que le capitaine, en appelant, avait cédé moins à la douleur qu'à la fatigue ou à la surprise. En efiety ce singulier combattant qui n'agissait que par les coups qu'on lui donnait, allait et Tenait de droite et de gauche, frappant toujours à la tête,

passant même derrière Lasphrise, sans que la haie si serrée en cet endroit parût lui opposer le moindre obstacle. C'était là sans doute ce qui avait le plus étonné le vieux militaire et qui avait en partie déterminé sa faiblesse.

Quant à la force qui Tempéchait d'avancer comme de reculer, elle s'expliquait aussi. Une large planche avait été placée en travers du sentier ; elle en occupait toute la largeur et était complètement couverte de glu. Certes, avec du temps et de la patience Lasphrise se serait tiré de là ; mais Fauteur du piège avait calculé qu'occupé à se battre en haut, il n'aurait ni le temps ni la présence d'esprit de regarder en bas ce qui pouvait le retenir.

< Ah I traître I s'écria le capitaine en voyant Sainval et reconnaissant tout le manège à la clarté des torches 1

— Comment, trattre! reprit Sainval; prenez donc garde, capitaine, avec une telle expression vous flétrissez vos lauriers. C'est une ruse de guerre, et je ne croyais pas en pouvoir montrer une nouvelle à un vieux renard comme vous.

— Dans un pari, reprit Lasphrise mécontent, les conditions doivent être égales.

— Ne l'étaient - elles pas? répondit Sainval. Je me suis comme vous cogné la figure à cette pierre; comme vous j'ai mis le pied dans la glu. Seulement j*y allais avec précaution, et je me suis tiré adroitement du bourbier où vous voiis êtes enfoncé.

— N'importe, ce 'n'est pas une gageure bien loyalement gagnée, et je ne me crois pas lié par ma prom^^sse antérieure.

— Cela prouve que l'ancien militaire ne tient pas exacte-

ment sa parole. Au reste, je le laisse sur votre conscience, et pour moi, je m'en rapporte à ces messieurs. »

Malheureusement les témoins se prononcèrent les uns et les autres en faveur de celui qui les avait appelés, de sorte que la question n'avançait pas, quand l'un d'eux proposa de s'en remettre à l'intendant gouverneur de la Touraine, homme Juste et loyal, tout dévoué à Henri lY, et sans intérêt d'aucun côté.

La proposition fut acceptée, et le jugement ainsi renvoyé à un arbitre qui, mis au courant de l'affaire, consentit à écouter les parties après une huitaine. Alors les deux^*ivaux se présentèrent devant lui, accompagnés de leurs témoins. L'exposé ayant été fait par le gouverneur lui-même, et les parties en ayant reconnu l'exactitude, le capitaine prit la parole, et usant à son tour sinon d'une ruse de guerre, au moins d'une adresse d'avocat, il t&cha de gagner son juge par des considérations un peu étrangères à la cause ; c'est-à-dire que connaissant le dévouement du gouverneur à la personne d'Henri lY, il parla beaucoup de son amour pour ce prince et cita même quelques vers à sa louange, vers qu'il choisissait d'autant plus facilement parmi les siens que le recueil n'en était pas encore imprimé.

Malheureusement pour lui, il avait été indiscret comme le sont tous les poètes ; et Sainval avait de la mémoire ; de sorte que si Lasphrise avait cité avec une sorte d'emphase ces vers d'un de ses sonnets qui semblait marquer un ami dévoué d'Henri IV :

Vive, vive Henri, mon roi victorieux I

Vive ce grand Français! vive heureuse la reine I

il suffit à son adversaire de continuer la citation pour en montrer le véritable caractère.

Vive toujours A)urbonI vive toujours Lorraine I Vivent Nevers, Nemours, le favori des cieux 1

LE CAPITAINE lASPHRISE. 299

Vivent tous les prélats 1 vivent jeunes et vieux I Vivent petits et grands! vive la dame humaine I Vive ma mie aussi I rÊternel la maintienne! Vive le libéral et ravaricieuxf

Vive le huguenot et vive le papiste!

Vive le malcontenti vive le réaliste!

Vive Tenvie encor seule nuit de mes jours I

Vive le publicain! vive* le politique!

Vive le gentilhomme! et le vilain rustique! Vive Satan, pourvu que j'aye mes amours!

« Vous voyez, ajouta Sainval, qu*au lieu d'une déclaration de dévouement à Henri IV, c'est une profession d'indifférence absoldV. Celui qui crie Vive Lorraine ! et qui appelle favori des deux le duc de Nemours, de la maison de Guise, et l'un des prétendants à la couronne, est moins un royaliste qu'un ancien ligueur. Je n'en aurais certes pas parlé, si le capitaine n'avait jugé à propos de jeter, dans une question d'amour et de n^ariage, des éléments qui ne s'y rapporten guère.

Au reste, puisqu'il m'a mis sur le terrain de ses vers, la mine est assez féconde pour que j'en tire à mon tour quelque chose qui s'appliquera mieux à notre sujet. Combien de fois ne nous a-t-il pas récité cette chanson dont le refrain est :

J'aime la cour, j'aime les dames, Plus pour maltresses que pour femmes.

Entre tous les couplets, il y en a un que je vous recommande, monsieur le gonverneur, le voici :

Je n'aurai peur de m'absenter, Craignant que ma femme on suborne :

Je ne porterai point la corne, Mais je la ferai bien porter.

J'aime la cour, j'aime les dames.

Plus pour maîtresses que pour femmes.

Si c'est dans cette intention qu'il veut faire épouser la

belle Mariette à son neveu, encore faudrait-il s'assurer que la condition leur convient. >

Un rire général accueillit cçtte saillie. Le gouverneur s*y laissa lui-même aller un instant; mais reprenant presque aussitôt sa gravité : « C'est ce dont je me suis enquis, dit-il. Votre gageure et la manière dont elle s'est dénouée me touchent fort peu : mais quand il s*agit d'un mariage, capitaine Lasphrise, il o'est pas sans intérêt de consulter le goût de la fille et la volonté du père. Ëh bien, Mariette de Vigère n'a d'inclination ni pour vous ni pour votre neveu ; elle connaît au contraire Sainval depuis son enfance, et son père, bien que de vos amis , n'a jamais songé à marier fp fille contre son gré. C'est ce qu'ils m'ont dit eux-mêmes il y a deux jours à peine. Croyez-moi donc, abandonnez une partie mal commencée, et que vous ne sauriez gagner honorablement. Vous avez dit vous-même :

Le merveilleux démon, le plus puissant de tpus, C'est cet amour qui rend les choses difficiles, , £n un petit instant entièrement faciles, Et fait trouver l'amer agréablement doux.

Appliquez-vous ces vérités. Reconnaissez que l'amour n'est pas pour vous aujourd'hui , et tâchez de trouver agréablement douce la potion un peu amère qu'il vous force d'avaler.

— Eh I monseigneur, vous en parlez bien à votre aise. Vous oubliez que mon sonnet se termine par ces vers :

Voilà comment l'amour, pour montrer sa puissance, Fait d'un oison un aigle et d'un aigle un oison.

Quel rôle me réservez -vous?

— Prenez, s'écria Sainval, que je suis l'oison ; vous resterez l'aigle. Je suis content de mon lot, soyez-le du vdtre, et terminons ici une discussion dont les suites seraient plus tristes encore que le commencement. »

Vers le milieu du dix-septième siècle, il y avait dans le faubourg Saint-Germain une maison d'agréable apparence, remarquée des voisins «surtout parce qu'elle était constamment close. Le propriétaire n'en sortait jamais, et quoiqu'il eût été autrefois bien connu dans le monde, soit qu'il eût depuis ce temps négligé ou même oublié ses amis, il ne recevait non plus d'eux aucune visite, et la porte de la rue ne s'ouvrait, à vrai dire, que pour laisser passer chaque matin les aliments nécessaires à la vie.

Un jour pourtant une femme se présenta, célèbre dans la bonne compagnie d'alors : c'était la fameuse Ninon de Lenclos. Née en 1615 et âgée de trente ans environ, elle avait entendu dire que son ancien ami le seigneur des Iveteaux, depuis quelque temps en proie à une maladie noire, ne voulait plus voir personne. Quittant aussitôt le Marais et sa bonne rue des Toumelles, elle avait passé la Seine pour s'as-* surer par elle-même de cette fftcheuse nouvelle; et porter ^^ s'il était possible, quelque consolation à Tami de son enfance.

A peine son nom, dit d'abord au portier, eut-il été transmis au mattre, que l'ordre fut donné de l'introduire. On la fit, en effet, passer sous une galerie de feuillage, sous des bosquets touffus, et de là sur une pelouse où des moutons

j. Cette nouvelle, qui se rapporte à l'aimée 1645, a été insérée dans ïlrweitigateur, journal de Tlnstitut historique, en mai 1847.

ornés de rubans de diverses couleurs, paissaient tranquillement rherbe au bord d'un ruisseau factice. Les loups ne pénétraient pas dans cette bergerie, et le chien, mollement étendu sur l'herbe, ne semblait pas dressé à éloigner le danger 4es agneaux confiés à sa garde.

Près du troupeau se tenait un vieux berger, le chaperon sur la tète, la panetière au côté, la houlette à la main, le tout richement enrubanné; car jamais, sur les bords du Lignon, les bergers chantés par d*Urfé n'avaient plus consciencieusement porté les couleurs de leurs bergères.

A la vue de Ninon, le vieux pâtre, au lieu de se lever et de venir à sa rencontre, prit son galoubet, et joua avec plus d'énergie qu'on n'en eût attendu de son âge ce joli air : Que ne suis'je la fougère? qu'il avait anciennement composé, et que sa grâce naïve a fait parvenir jusqu'à nous.

Ninon ne put douter qu'elle n'eût devant les yeux ce poète dont l'aimable conversation avait contribué, une quinzaine d'années auparavant, à former son esprit aux manières de la bonne compagnie. Des Iveteaux en effet, né vers 1560, nommé précepteur d'abord du duc de Vendôme, fils de Henri lY et de Gabrielle d'Estrée, et ensuite de Louis XIII encore dauphin, était un des hommes de ce temps dont le commerce était le plus agréable. Versé dans la connaissance de l'antiquité, nourri de ce que nos anciens poètes avaient fait de plus exquis, poète lui-même et musicien, il était impossible de couvrir d'un vernis plus séduisant les libertés ou les faiblesses que son état faisait à bon droit qualifier de vices. Aussi, même en le renvoyant de la cour, lui avait-on laissé ses bénéfices. Mais sur le reproche que lui fit le cardinal de Richelieu de la corruption de ses mœurs, il s'en était défait ; et soulagé du poids d'un état dont il n'avait ni le goût ni les vertus, il s'était retiré dans sa maison du faubourg Saint-Germain. Là, vivant tranquille, et heureux en apparence, il continuait pourtant de voir ses amis, lorsqu'une circonstance particu-

liëre dont je parlerai tout à l'heure était veuue changer à la fois le cours de ses idées et son genre de vie.

« Eh ! quoi, s*écria Ninon, c'est vous, mon vieil ami, que je retrouve après un si long temps, et sous cet accoutrement, au milieu de yos moutons, la gourde à la main et la panetière au cdté I Que signifie, je vous prie, toute cette mascarade?

— Une mascarade 1 répondit des Iveteaux. Âh ! jeune folle, c'est la vie humaine, c'est le train des cours et celui du monde qui méritent ce nom. Quant à moi, je les ai appréciés à leur juste valeur, et c'est pour cela que j'y ai renoncé.

Agréables déserts, séjour de rinnocence.

Où loin des vanités, de la magnificence, Commença mon repos et finit mon tourment, Vallons, fleuves, rochers, plaisante solitude, Si vous fûtes témoins de mon inquiétude, Soyez-ie désormais de mon contentement.

— Oui, mon ami, interrompit Ninon, je sais que vous n'avez pas eu à vous louer de la cour, et que souvent au milieu de vos contrariétés, soupirant après les loisirs des champs et la fraîcheur des bois, vous répétiez comme en ce moment les yers de M. Racan. Du moins à cette époque, nous nous voyions encore ; et d'ailleurs ce n'était pas affublé de tous ces oripaux, couvert de tous ces rubans, que vous vous montriez à nous.

— Certes, répondit le vieux poète, je me souviens de ce temps où , m'ignorant moi-même et courant après un bonheur qui me fuyait sans cesse, j'en trouvais l'apparence dans les plaisirs du monde et la conversation des gens d'esprit. Alors, ô Ninon, je fréquentais votre père, et me plaisais à vous voir développer ces grâces qui vous distinguent aujourd'hui. Toutefois, je me disais que ces plaisirs inquiets, ces bruits de salon, ces caquets de ville n'étaient à peu près rien pour le bonheur. Toi^yours charmé des descriptions champêtres que j'avais vues dans VAstrée^ mon âme aspirait à un état meilleur ; c'était un monde nouveau qu'il me fallait découvrir, et la terre

ne m*offrait rien qui pût me satisfaire. Retiré seul ici, me perdant sous ces beaux platanes, soit dans la chaleur du jour, soit par la fraîcheur des nuits, et à la tranquille clarté de la lune, je réalisais dans mon imagination ce que d'Urfé nous avait peint de si douces couleurs. Son livre à la main, je me supposais Hylas ou Céladon, et m*adressant en idée' à Philis ou à la divine Astrée, je leur récitais des chansons auxquelles nulle voix ne répondait. C'était, vous Tavouerai-je f un songe un peu pénible, quoique j'y revinsse sans cesse; car, dans la solitude absolue, nous sentons profondément combien une compagnie nous est nécessaire, et que, comme Ta dit la Genèse^ il n'est pas bon que Thomme soit seul. J'implorais donc instinctivement le ciel, qui, dans sa bonté, m'envoya enfin ce que je lui demandais depuis si longtemps : une autre Eve était donnée au pauvre Adam.

— Que m'apprenez- vous làT s'écria Ninon. Aves-vous une compagne ici ? Est-ce la cause qui vous dérobe à vos amis depuis longues années ? et cette nouvelle passion est-elle si exclusive ou si jalouse que vous craigniez d'en faire connaître l'objet?

— Ce n'est pas ce que vous pensez, répondit des Iveteaux. Le bonheur que je me suis fait ici m'a seul dégoûté de votre bruyante vie ; et quant à celle à qui je le dois, vous allez la juger vous-même. >

En même temps, il reprit son galoubet, et ayant préludé pour se donner le ton, il chanta de toute sa voix ces vers du vieux poète Gombaud, qui vivait encore :

Allons, belle Pbilis, le ciel nous favorise, Et rien n'est aujourd'hui contraire à notre amour. Allons voir ces beaux lieux, votre aimable séjour, Dont la garde fidèle est à Flore commise.

Au même instant les sons d'un luth se firent entendre, qui prouvaient qu'on l'avait compris ; ei bientôt sortit de dessous la fouillée une jeune bergère aussi parée, aussi couverte de

NINON CHEZ DBS IVETEAUX. 305

rubans que le maître de la maison, avec son inévitable houlette et son chien tout chamarré de nœuds d'amour.

Ninon eut bien envie de rire de ce grotesque attirail ; mais la nouvelle venue était si belle» si bien prise dans sa taille, sa démarche était si décente, et sous ces fanfreluches conservait un tel air de modestie et de noblesse, qu'elle se sentit d'abord attirée vers elle, et ne pensa plus qu'à apprendre quelle aventure avait réuni deux personnes d'un Age si éloigné.

c Venez, Philis, dit le vieux des Iveteaux : nous recevons aujourd'hui la visite d'une ancienne amie dont nous avons souvent parlé ensemble, mademoiselle de Lendos. Quoique peu faite à notre genre de vie et emportée dans le tourbillon du monde, vous voyez qu'elle n'oublie pas ceux qu'elle a connus autrefois.

— Ah ! mademoiselle, dit la bergère, votre nom est un de ceux que j'ai appris à bénir. M. des Iveteaux sortait de chez vous le soir qu'il m'a trouvée presque morte de faim, de froijl et de misère, et qu'il m'a par ses bons soins rendue à la vie. Gomment aurais-je oublié jamais celle qui fut ainsi la cause indirecte de mon bonheur ?

— De quoi me parlez-vous-là ? dit Ninon; je n'ai jamais rien su de cette aventure, et j'apprendrai bien volontiers comment notre ami a eu le bonheur de vous être utile.

— Hélas ! mademoiselle, reprit Philis, je n'ai pas toiu'ours été vêtue aussi richement que vous me voyez. J'avais perdu mes parents de bonne heure; et obligée de gagner ma vie par mon travail, je cherchais, en jouant de la harpe et en chantant dans les rues de Paris, à ramasser quelque argent. Le métier ne me réussissait guère ; je ne savais souvent où coucher et n'avais pas tous les jours du pain Un soir, manquant de tout, mourant d'inanition, j*étais tombée sans connaissance sur le perron d'une maison étrangère. M. des Iveteaux, revenant de la rue des Tournelles, m'aperçut, me

releva, m'encouragea, me fit transporter chez lui et me pro digua les soins les plus tendres jusqu'à ma parfaite guérison. Pleine de reconnaissance pour mon bienfaiteur, je voyais approcher avec peine le moment où je le quitterais pour recommencer ma triste vie, lorsqu'il me proposa de rester dans sa maison et d*y embellir le reste de son existence. Il avait toujours pensé que le bonheur parfait ne pouvait se trouver que dans la vie pastorale ; c'était son rêve de plusieurs années, il ne tenait qu'à moi de le réaliser. Pouvais-je rien refuser à celui à qui je devais mon salut? Je lus donc YAstrêe, pris le costume des bergères du Lignon, m'exerçai à porter la houlette et à chanter des chansons champêtres. Ainsi seulement pouvais-je témoigner ma gratitude à mon sauveur, et lui rendre selon mes moyens, ce qu'il avait fait pour moi.

— J'admire ce dévouement, dit Ninon, et, s'il vous rend heureux l'un et l'autre, je ne le saurais assez louer. Cependant les journées sont longues, la vie pastorale est bien monotone ; ne vous ennuyez-vous pas d'être sans ce$se couchés sous des coudriers et de moduler des refrains champêtres?

— Ahl se hâta de répondre des Iveteaux, pendant que sa compagne se taisait, c'est là qu'est pour nous le bonheur. Si Philis veut prendre sa harpe, nous vous donnerons une idée des plaisirs innocents que nous trouvons ici. >

La bergère, qui se prêtait avec docilité aux caprices du vieillard, accorda en effet son instrument, et tous les deux chantèrent une églogue dialoguée. Des Iveteaux mêlait souvent les sons de sa flûte aux accompagnements de sa bergère.

Ninon, habile elle-même à jouer du luth et du clavecin, apprécia très-bien le plaisir que le vieux poète éprouvait à £adre entendre de la musique, dont il était probablement l'auteur ; elle ne comprenait pas aussi bien ce qu'y pouvait ajouter cette illusion qu'on se fait tout exprès à soi-même par des habits d'emprunt et une nature menteuse, que son

esprit essentiellement positif et ami du vrai repoussait avec dégoût.

Ainsi des rossignols, dressés à ce manège, étaient venus pendant l'exécution du morceau se percher sur la harpe de Philis : et des Iveteaux les montrait tout triomphant à son aimable hôtesse, comme si, dans la simplicité de. la vie pastorale, les oiseaux chanteurs étaient tellement amis de rhomme et sensibles à ses accords qu'ils vinssent d'euxmêmes se mettre entre ses mains pour jouir de la musique. Ninon n'était pas plus dupe de cela que du costume de fantaisie qu'avait adopté le* vieux poète. Elle fit pourtant semblant d'entrer dans ses idées, et lui demanda d'un ton plein de bonhommie : < Ces rossignols viednent-ils aussi pendant l'hiver, quand, la neige couvrant la terre, vous n*osez plus y étendre vos beaux habits, ou que le froid vous empêche de jouer de la harpe et du galoubet ?

— Méchante ! répondit des Iveteaux ; je vois bien qu'on ne vous convertira pas facilement à la vie pastorale.

— Ni au bonheur de Tâge d'or, interrompit Ninon; je préfère de beaucoup mon siècle.

— Soit, reprit le vieillard, gardons chacun notre goût. En attendant, profitons de ce que les champs (et il montrait son enclos) nous peuvent donner d'agréable. Je vois qu'on nous apporte une collation. Des fruits, du fromage» du miel et du lait : voilà ce que produit mon domaine et ce que je vous offre volontiers. Si vous voulez autre chose, on Tira chercher à la ville.

— Non, non, répliqua Mlle de Lenclosje me contenterai très-volontiers de ce que vous me donnez, pourvu que vous ayez du pain, ce malheureux produit de l'industrie humaine, dont j'avoue que je ne saurais me passer.

— Nous en avons, se hâta de répondre Philis, qui voyait que ces moqueries taquinaient le vieillard : il nous vient âe la ville. Au reste, en prenant de la vie pastorale ce qu'il y a

de bon chez elle, nous n'ayons pas voulu nous interdire œ que les arts ont d'avantageux : nous en profitons sans scrupule. »

Gomme elle disait ces mots, la table fut dressée; tout fut trouvé très-bon, et le repas fut fort gai.

La journée s'avançant, Ninon pensa à se retirer, et le vieil ami de son père lui fit ses adieux dans son jardin, mais ne l'accompagna pas plus loin. Agé alors de quatre-vingt-cinq ans, il se mettait difficilement en marche. Philis fut donc chargée de l'accompagner jusqu'à la porte. Elle avait tout d'abord gagné par ses bonnes manières le cœur de l'aimable visiteuse, qui lui dit lorsqu'elles furent seules : < De toute la bergerie de notre vieil ami, un seul objet mè parait vraiment digne d'estime, et c'est vous. Je ne fais pas grand cas, je vous le confesse, de ses rubans ni de ses rossignols. Mais enfin, si cela vous rend heureux....

— Oui, mademoiselle, se hftta de répondre Philis ; c'est làdedans qu'il met tout son bonheur.

— Lui, répondit Ninon, jé n'en doute pas; mais vous? Cette prison verdoyante, cette captivité champêtre , à votre âge, avec votre éducation, sont-elles bien de votre goût ?

— Je VQus ai dit, répondit Mlle Dupuis (car il est inutile de lui conserver ici le nom pastoral que lui avait donné des Iveteaux), comment j'y avais été amenée. Je crois n'avoir rien à regretter dans le monde.

— En vérité! dit Ninon, en la regardant avec une attention curieuse. Vous ne désirez rien, absolument rien? L'amitié d'un vieillard suffit à votre cœurT et vous n'avez jamais pensé qu'un peu de liberté, assaisonnée d'un peu d'amour?... >

Ninon s'arrêta ; car la jeune fille avait rougi, une larme ayait brillé dans ses yeux. Elle ne put que répondre ces mots : c Quand on a, comme moi, connu la misère, on sait que les mouvements du cœur ne sont pas toujours de bons guides.

On recule surtout devant l'idée de jeter dans un chagrin mortel celui qui vous en a tiré.

— Je n'attendais pas moins de vous , dit Ninon en l'embrassant. Continuez , puisque vous le voulez bien , à vous sacrifier pour le bonheur d'un autre. Moi, j'emporte d'ici, avec beaucoup d'estime pour vous, une conviction que j'avais depuis bien longtemps : à savoir, que les gens qui mettent leur bonheur hors de la réalité, dans des chimères et des fantaisies, ne le peuvent guère conserver qu'aux dépens de ceux qui les entourent. >

LIS BOUTS-RMÉS'.

le» troubles de la Fronde qui devaient, le 13 septembre 1648, déterminer Anne d'Autriche h quitter Paris avec le jeune roi Louis XIV, le duc d'Orléans, les autres princes du sang, les ministres, le chancelier et toute la cour, ne paraissaient pas dU mois d'août de la même année avoir assez de gravité pour empêcher les réunions hebdomadaires de ceux qui prétendaient alors au titre de bel esprit,"ou qui voulaient seulement, selon la mode de ce beau siècle, prendre part aux conversations spirituelles de la bonne compagnie.

Un samedi de ce mois, plusieurs carrosses venus successivement dans la rue de Beauce,au Marais, s'y étaient arrêtés devant une maison propre, et élégante, mais de médiocre apparence. Bon nombre de visiteurs étaient entrés dans cette maison et y avaient été reçus par une dame Agée de quarante ans environ, et si laide qu'un satirique la peignit plus tard sous le nom de Tisiphone * ; mais à la grAce de son accueil, à l'aisance polie de ses salutations, à l'élégance de ses compliments , on ne doutait pas qu'elle n*eût toujours vécu dans le plus beau monde. On retrouvait chez elle la civilité exquise, la révérence miyestueusement affable et le ton si obligeant

1. Cette noavelle, où se trouve discutée une question assez grave sur les conditions de notre poésie, se rapporte aux années 1648 et 1654; elle a été écrite en 1841.

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