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Ménage, dans la préface de Dulot vaincu

LES BOUTS'HIMÉS. 313

C'étaient des sonnets en blanc, et dont les rimes seulenaent étaient réunies et mises en ordre.

— Gomment 1 s*écria Sarazin : il n'y avait, dites-vous, de ces trois cents sonnets que les bouts des vers ou leurs derniers mots?

— Exactement, répondit Dulot. Par exemple, vous vous rappelez tous le sonnet de M. Scarron sur Paris :

Un amas confàs de maisons, Des crottes dans toutes les rues, Ponts, églises, palais, prisons, Boutiques bien on mal pourvues;

et le reste. Eh bien, supposez les derniers mots de chaque vers seulement, maisons^ rues^ prisons^ poutvvss; c'est ce que j'appelle bouts-rimés. La série entière forme ce que je nomme des sonnets en blanc : c'est ainsi qu'étaient composés tous les miens.

— Mais, cher monsieur, observa Pélisson, les rimes que vous citez ici nous représentent ou nous rappellent le sonnet entier. Vos bouts de vers vous servaient-ils aussi d'une sorte de mémento pour tout le reste? ou n'y avait-il absolument que les rimes, les vers n'ayant jamais été complètement achevés ?

— Les vers, répondit Dulot, n'étaient pas faits du tout ; c'étaient seulement des rimes que j'avais ainsi assemblées sans donner à leur sens la moindre attention. Je me réservais de remplir les pièces un peu plus tard ; j'aurais alors cherché la pensée que j'y devais exprimer.

— Parbleu ! dit Ménage en riant, c'est une plaisan temanière de versiGer; je ne m'en serais, pour moi, jamais douté : et je gage, si vous le voulez, que M. Chapelain, qui pourtant a fait bien des vers en sa vie, ne l'aurait pas imaginée non plus.

— Vous pariez à coup sûr, répondit le dur auteur qui fut

plus tard si sévèrement critiqué par Boileau. Non certes, je n*aurais pas cru qu'on pût jamais s'occuper des fins de vers ayant les vers eux-mêmes, ni de la forme des terminaisons d'un poëme» avant de savoir ce qu'on y dirait.

— n est vrai, continua Mlle de Scudéri, que la méthode est nouvelle et singulière. A mon sens, vous réduisez la poésie à n'être plus qu'un mécanisme grossier, ou pis encore, un assemblage fortuit d*idées incohérentes. Les rimes étant ainsi réunies au hazard, et vous obligé ensuite de trouver des phrases ou elles s'ench&ssent tant bien que mal, ce sera sans doute un grand coup de dé, si un de vos sonnets exprime une pensée élevée, touchante, ou dont vous puissiez être satisfait vous-même.

— Ohl s*écria Dulot, voilà un jugement bien sévère.

— Permettez, monsieur, interrompît Sarazin, que je complète et que j'explique par un exemple la pensée de mademoiselle. Votre travail est analogue, ce me semble, à ces acrostiches où l'on veut ramener, soit au commencement, soit k la fin des vers, les lettres qui forment un nom. J'en ai fait quelquefois de ce genre; mais c'était un pur badinage et je n'ai jamais cru tirer rien de bon d'une contrainte si puérile. Ne vous imposez-vous pas à vous-même un travail tout aussi stérile? et ne craignez-vous pas qu'il n'ait pour vous le même résultat que pour tant d'autres chercheurs de difficultés, dont il a étouffé l'esprit, éteint la verve et glacé l'imagination ?

— Je ne le pense pas du tout, répondit Dulot; et j'ai pour cela de bonnes raisons, comme vous le pourrez juger vousmême dans un instant.

< D'abord, tout le monde convient que la plus grande difficulté de la poésie française consiste à trouver les rimes. A mesure que notre versification se perfectionnera, on sentira de plus en plus combien cette recherche est pénible ; peutêtre même quelques poètes, las d'un travail si fatiguant

proposeront-ils de supprimer tout à fait cet ornement de nos vers. Je crois avoir mieux fait: en établissant mes rimes d*avance J'écarte assurément la difficulté de leur recherdie; etsi^ je ne sacrifie pas Tharmonie poétique.

c Deuxièmement lorsque vous faites des poèmes à refrain, chanson, rondeau, triolet, chant royal, n'est-il pas vrai que le mot ou le vers que vous avez envie d'y ramener, est déterminé d'avance? qu'il doit absolument revenir à la fin de tous les couplets, soit que le sens s'y prête ou ne s'y prête pas? que dans ce dernier cas vous l'y soumettez de vive force? et qu'alors le talent du poète consiste presque tout entier à dissimuler la violence faite au sens pour conserver la rime? Je vous citerai, monsieur Sarazin, votre jolie ballade sur l'enlèvement de Mlle de Bouteville par M. de Coligny,qui l'épousa ensuite. Le refrain est qu'il n'est rien tel que d'enlever. Je vous le demande : ce dernier vers une fois admis, ne fallait-il pas de toute nécessité, et nonobstant toute raison ou désir à ce contraires, comme on dit au Ch&telet, qu'il reparût aux stances suivantes? N*entratnait-il pas forcément avec lui les mots consonnants trouver^ cultiver^ captiver ^ comme les premières rimes de votre ballade amènent nécessairement celles des autres stances ?

— Il y a bien de la difiérence, répliqua Sarazin.

— Ne m'interrrompez pas, je vous supplie, se hâta de reprendre Dulot ; je finis d'ailleurs dans la minute. En troi^ sième lieu et enfin, lorsque vous avez peu de rimes d'une consonnance donnée, n'est-il pas évident que le second vers doit nécessairement se terminer par l'un des deux ou trois mots que la langue vous offre? et qu'est-ce alors autre chose qu'un bout-rimé? Il n'est pas écrit d'avance, si vous le voulez : mais il n'est pas moins obligatoire. La rime en un mot,

1. Du latin elW, quoique, cependant. Voyez le Bourgeois gentilKommêj acte III, se. V.

est forcée comme le choix d'un homme qui tire le dernier numéro ou le dernier billet renfermé dans une urne ; il faut bien en extraire le seul que vos devanciers y ont laissé . Que trouvez-vous par exemple pour rimer à résoudre? yous avez poudre et foudre. Ces trois mots s'appellent donc nécessairement, de sorte que si M. Corneille met dans son Bolyeucu :

Qu'est ceci, Fabian? quel nouveau coup de /btidre Tombe surmon bonheur T

il est contraint d'ajouter :

et le réduit en poudre ?

comme dans YlUusion il avait fait dire à Matamore :

Il est vrai que je rêve et ne sais que résoudre Lequel je dois des deux le premier mettre en poudre, Le grand Sophi de Perse ou bien le grand Mogor.

Pareillement après avoir dit dans le Cid :

Exercez-la, monsieur, et gouvernez le prmce :

il faut bien pour rimer qu'il continue :

Montrez-lui comme il faut régir une promnce.

Suivez ce raisonnement et vous verrez que nous avons une foule de mots qui ne peuvent marcher sans leur acolyte. Homme au singulier exige après lui Rome; au pluriel, il lui faut nous sommes; Auguste ne peut aller qu'avec juste ou inrjuste. Nommez ces rimes comme vous voudrez ; au fond et en effet ce sont toujours des bouts-rimés. Les vers où ils entrent sont faits exactement comme j'ai l'habitude de les faire tous. Ils ne sont pourtant pas à votre avis plus mauvais que les autres. Ainsi mon travail est le même que fait, au moins de temps en temps, sans se l'avouer peut-être, mais parce qu'il y est contraint par la force des choses, tout homme qui écrit en vers : et alors il ne faut pas blAmer chez moi l'emploi

régulier d'un moyen qu'on dissimule quelquefois^ mais dont on ne peut se passer. >

Ce plaidoyer en faveur des bouts-rimés était si peu attendu, il semblait si extraordinaire, il bouleversait tellement les idées qu'on s'était toujours faites de la valeur relative de la rime et de la pensée, que les auditeurs ébahis s'entre-regardèrent quelque temps avant de répondre aux raisons de Dulot. On aurait dit qu'ils ne savaient si son discours était sérieux, ou si l'orateur n'avait pas voulu en soutenant ce pa« radoxe s'amuser à leurs dépens.

Cependant rien ni dans son air, ni dans son ton, ni dans son geste n'indiquait qu'il eût plaisanté. Ménage prit donc le parti de lui répondre sérieusement. « Permettez-moi, monsieur, dit- il, de ne pas accepter vos conclusions, et d'y opposer les observations que voici. J'espère vous faire voir en quoi et comment l'abus d'un principe vrai quelquefois peutêtre, mais mai à propos généralisé, vous a entratné dans une erreur capitale.

Qu'est-ce d'abord que la poésie? Si je ne me trompe, c'est un langage comme un autre : seulement le choix du sujet, la grandeur des pensées, la forme du discours, et particulièrement l'harmonie qui en résulte, relèvent au-dessus de la parole ordinaire. C'est là son essence ; c'est d'après cela qu'il faut se guider. Or la première condition de tout langage, c'est sans doute d'avoir quelque chose à dire, et de savoir ce que l'on veut exprimer.

Vous avouez Vous-même que ce n'est pas ainsi que vous procédez. Vous travaillez au hazard et en aveugle, assemblant, comme le caprice où le destin vous les présente, des consonnances dont vous ne savez encore quel parti vous tirerez. Vous voulez, dites-vous, éviter par là les plus grandes difficultés de la poésie française. Entendons-nous, je vous prie. Il est très-vrai que chez nous la recherche et l'invention des rimes exige plus de travail que toutes les autres

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parties de Tart du poète ; mais c'est, disons-le bien vite, dans les conditions ordinaires de la versification, c'est-à-dire lorsque Ton veut à la fois exprimer un sens déterminé, mettre dans son style la correction, la précision et la clarté qu*on exigerait dans de bonne prose, et y joindre Tharmonie qui résulte de la mesure cadencée. S'il ne s'agit que de trouver des mots consonnants sans aucune liaison entre eux, sans expression de sentiment ni de peusée, il n'y a plus de difCculte. C'est un jeu d'enfants; c'est le corbillon; qu'y met-on? un chausson^ un bouchon, du savon, \m jupon. Loin donc alors d'avoir détruit la difficulté de notre versification, vous la reportez tout entière sur le sens, sur la pensée, sur la phrase qui devra non-seulement satisfaire aux exigeances ordinaires, mais s'asservir encore à la condition bizarre, difficile , presque impossible de comprendre en elle-même à une place déterminée, un mot donné d'avance, quelque contraire qu'il puisse être au sens général du discours.

Voici par exemple quelques vers d'une personne que tout le monde nommera ici comme étant l'objet étemel de mes louanges et de mes respects * : ce sont les plaintes d'une femme négligée par son amant.

Mais est-ce vivre, bêlas I que vivre sans amour? Et peut-il être un mai plus grand, plus effroyable Que n'être point aimé? que n*être point aimable?. Que n'aimer rien que soi? que vivre tièdement, Sans savoir ce que c'est que d'aimer ardemment? Sans connaître le prix des soupirs et des larmes? Des regards amoureux et de mille autres charmes Qui changent en plaisirs les plus aigres douleurs, Et qui savent donner plus d'un visage aux pleurs*?

« Eh ! vraiment, observa Mme d'Aligre, ces vers sont de

1. Mots de Ménage dans VÉpttre dédicatoire des œuvres de Sarazin à Mlle deScudéri.

2. Vers d'une élégie insérée dans la Cl^itf, part. V, liv. IL

Mlle de Scudéri. Je me rappelle fort bien qu'elle nous a lu il y a quelque temps une belle élégie où ils se trouvaient.

— En vérité, dit la maîtresse du logis, je suis confuse de tant d^éloges; et je regrette vivement que M. Ménage....

— Non, non, mademoiselle, interrompit celui-ci, il ne faut pas le regretter. Je me félicite au contraire d'avoir saisi pour citer quelques-uns de vos vers l'occasion qui se présentait : car il est étrange que je n*aie point encore fait savoir au public l'estime particulière que je fais d'une personne si extraordinaire ; et qu'étant un des hommes du monde qui vous honore le plus dans son cœur, je sois un des hommes du monde qui vous ai le moins célébrée dans ses écrits \

— Je le veux croire, monsieur Ménage. Mais, je vous en conjure, oubliez ici les qualités que vous voulez bien me reconnaître ; et continuez le raisonnement que vous faisiez et dont je suis fflcbée qu'on vous ait distrait.

— Je le ferai très- volontiers, mademoiselle, dîautant mieux qu'en obéissant à votre désir, je retrouverai l'occasion d'exprimer ici mes sentiments pour vous et vos ouvrages. Je voulais faire remarquer à M. Dulot tout l'artilice de ces vers, ces oppositions si passionnées d'être aimé^ et d'é/re aimable; de tHvre tièdement et d'aimer ardemment ^ des plaisirs et des douleurs. Croit-il qu'en prenant au hasard les premières ri^ mes venues, il aurait pu rassembler tant de pensées dans ses phrases, et surtout des pensées aussi brûlantes? Aurait-il a priori et de fortune rencontré par le seul fait de ses mots consonnants ;

Ces regards amoureux, et ces mille autres charmes Qui changent en plaisirs les plus aigres douleurs, Et qui savent donner plus d'un visage aux pleurs?

** J'aurais peut-être trouvé autre chose, répondit Dulot

— Peut-être, reprit Ménage, et selon toutes les probabili-

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