Paroles de Ménage au lieu déjà cité
tés, ce n'eût pas été aussi bon : mais continuons. Ce que vous dites des refrains et des poèmes à refrains n'a pas non plus toute la justesse désirable. J'a?oue bien volontiers avec vous que les refrains en général, et le retour obligé d'un mot ou d'une phrase sont des difficultés de plus introduites dans la poésie, difficultés qu'il serait certainement déraisonnable d'admettre dans les ouvrages de longue haleine. Je crois seulement, et c'est sans doute aussi votre opinion, que dans les pièces de petite dimension, cette peine peut être plus que compensée par l'augmentation de l'harmonie et l'efTet même du retour. Si les poètes n'en étaient pas persuadés, ils ne seraient certes pas assez fous pour s'imposer de gaieté de cœor un travail sans résultat ; et cette considération nous explique le grand nombre de poèmes à refrains qu'on a faits de tout temps en France. Maintenant, quand vous prétendez qu'un refrain revenant forcément dans toutes les stances subséquentes est absolument analogue aux mots rimants que vous prenez au fur et à mesure que vous les trouvez dans le dictionnaire, vous oubliez que les mots, les portions de vers, et à plus forte raison les vers entiers que l'on répète, sont choisis conformément à l'esprit général de la pièce. Je prendrai pour exemple la ballade même que vous avez citée. Dans une chanson qui a pour objet l'enlèvement d'une jeune fille par son amant, n'est-ce pas un refrain bien choisi que celuici : /{ n'est rien tel que d'enlever? C'est parce que dans la situation donnée, cette idée se représente constamment et d'ellemême au poète et à ses auditeurs, qu'elle fait un l>on effet comme refrain, et qu'elle ne peut pas du tout être assimilée à une rime fortuite, appelant, comme simple remplissage, une pensée aussi fortuite, aussi incohérente qu'ellemême.
Votre troisième objection est plus sérieuse. Oui, sans doute, il y a en français des rimes si rares que Tune d'elles exige presque nécessairement l'autre : qu'alors ce sont de véritables
LES BOUTS-RIMËS. 321
bouts-rimés comme vous l'avez dit, et que le poète est obligé pour les amener à la fin de son vers d'avoir recours à ces mots parasites qu'on appelle depuis longtemps des chevilles. Mais ce que vous n'observez pas, c'est que ce cas est une exception assez rare. Dieu merci 1 et non pas du tout la règle générale de notre poésie. Nous avons infiniment plus de rimes qui laissent un large choix au poète, que d'autres qui lui forcent la main : et quand le sujet l'oblige à employer une de ces rimes dont la paucité le désespère, nous tolérons le vers faible qui vient à la suite, nous le regardons comme une licence. C'est presque la seule que nous concédions à nos poètes; encore faut-il qu'ils en usent bien sobrement.
Or, que faites- vous avec votre choix de rimes arrêtées d'avance? Vous changez en une règle générale et constante de notre poésie, ce qui n'en a jamais été que la licence et la condition exceptionnelle. Vous écartez les vers vraiment bons et significatifs pour composer régulièrement vos poèmes avec des phrases vides de sens, et dont la première ou pour mieux dire la seule qualité essentielle sera qu'il y entre un mot donné. Vous substituez enfin à tout ce qu'on a eu jusqu'ici de bons et d'excellents poèmes, des acrostiches par mots aussi pitoyables, soyez-en sûr, que ces acrostiches par lettres dont Optatien Porphyre et d'autres auteurs de la décadence nous ont laissé de si tristes exemples.
— Au point où est venue la discussion, répondit Dulot, je regrette plus vivement que jamais de n'avoir plus les sonnets que j'ai perdus, parmi lesquels il s'en trouvait une demidouzaine que j'avais terminés ; en effet, les raisons théoriques sont épuisées de part et d'autre, et l'expérience seule peut maintenant décider la question. Tous m'avez dit ce que je m'étais dit à moi-même, ce que mes amis m'avaient répété contre les bouts-rimés ; vous ne m'avez pas convaincu, et le seul moyen d'arriver à une solution, ce serait de montrer ici les produits de mon travail et de ma méthode. Malheureuse-
ment je ne le pourrais faire qu'en recherchant longtemps dans ma mémoire un des sonnets achevés et oubliés depuis plusieurs années : je ne sais même si je réussirais à me le rappeler complètement. D'ailleurs je m'aperçois à l'horloge que ce rappel ne servirait à rien ; car j'ai donné rendez-vous ici à un ami qui doit m'y venir prendre pour une affaire que je ne saurais remettre, et je suis étonné qu'il ne m'ait pas encore fait appeler. »
Gomme il disait ces mots, on vint l'avertir qu'une personne étrangère venait d'arriver à l'instant et l'attendait dans son carrosse. Dulot fut donc obligé de faire précipitamment ses excuses à ses interlocuteurs et à Mlle de Scudéri en particu*lier, et de se dérober au plaisir de ces conversations.
A peine eut-il tourné les talons qu'éclata de tous côtés le rire difticilement comprimé par sa présence.
< Mais, s'écria le duc de Saint-Aignan, a-t-on jamais vu un fou pareil? il est, ma foi, comme dit monseigneur Pantagruel, compétentement fou ^
— Il l'est, continua Ménage en suivant la citation et répondaut comme Panurge, proprement et totalement.
— C'est, reprit Saint-Aignan, un fou héroïque, seigneurial, patriarcd et impérial.
— Original, épiscopal et doctoral, répliqua Ménage.
—Assez, assez, interrompit en riant Mlle de Scudéri ; allezvous nous réciter toutes les litanies du fou de mattre Rabelais? Écoutons plutôt M. Sarazin qui vient de prendre quelques notes au crayon et me fait signe qu'il a des vers à nous dire.
— C'est vrai, dit le poète ; je trouvais si insensée, si extravagante la pensée d'assembler ainsi des mots sans suite, et de remplacer par ces bouts-rimés les bons poèmes français, que je composais tout à l'heure en moi-même les premiers