‹ Théses d'histoire et nouvelles historiquesChapitre 134 sur 226 · Saïazin, Dulot vaincu, ch. i, v. 30 à 36 et 41 à · texte numérisé non relu

Saïazin, Dulot vaincu, ch. i, v. 30 à 36 et 41 à

— Votre idée est comique, poursuivit Mlle de Scudéri ; essayons-en. Qu'arrivera-t-il au pis-aller? C'est que les résultats du concours ne seront pas merveilleux. Au moins serontils curieux par la circonstance qu'ils rappelleront ; et H. Dulot y gagnera une immortalité dont il se passerait peut-être bien volontiers. »

Cette raison enleva tous les suffrages. On se mit séance tenante à chercher des rimes incohérentes et bizarres ; oa les disposa selon les règles des sonnets ; on s'évertua même à compléter les vers dont on avait le dernier mot. Ce fut là le premier exemple de ce travail futile.

Le lendemain y tous les amis de Mlle de Scudéri et ellemême, répandirent à qui mieux mieux parmi leurs connaissances la nouvelle invention ; ils firent circuler quelquesunes de leurs rimes; d'autres compagnies en présentèrent de nouvelles. Ce fut bientôt une mode générale, un combat d*esprit qui mettait en mouvement plus de monde peut-être que n'en avaient jamais remué les jeux olympiques.

La guerre même de la Fronde ne ralentit pas cette manie du remplissage. Pendant que les uns favorables à la cause de l'ordre faisaient des chansons pour blâmer la révolte, tandis que d'autres saisissaient les allusions leâ plus fugitives pour s'en amuser aux dépens du cardinal, une foule de désœuvrés alignaient des mots les uns au bout des autres pour satisfaire à la mesure, et prenaient pour sujet ordinaire les affaires du temps.

On sait ce qu'a produit ce travail improvisé, et que dans les énormes et nombreux volumes de vers qui ont été imprimés alors contre le cardinal Hazarin, il n'y a réellement rien qui ait mérité l'attention de la postérité.

Laissons donc dans l'oubli toutes ces pièces quelle qu'en ait été la forme, et suivons l'histoire de nos bouts-rimés.

Nous sauterons d'abord à pieds joints par-dessus cinq ou six années. Nous sommes en 1654; les guerres de la Fronde

sont terminées. Louis XIY est avec sa cour rentré triomphant dans sa capitale, depuis le 21 octobre 1652. Trois mois après luiy Mazarin dont Téloignement momentané avait suffi pour calmer toutes les têtes et remettre tout le monde dans l'ordre, est revenu plus puissant, plus absolu que jamais. Il voit à ses pieds les grands, les princes, le parlement, et puise, dit-on, dans leur abaissement actuel de nouvelles raisons de mépriser les hommes et surtout la nation dont il dirige les affaires. Mais ces grands sujets ne nous appartiennent pas. Revenons à notre histoire.

Deux personnes passaient sur le pont au Change ; elles s'étaient regardées avec attention, comme gens qui ne se reconnaissent qu'imparfaitement ; elles s'étaient ensuite rapprochées, et enfin Tune d'elles s'était écriée : < Eh quoi I c'est vous, monsieur Sarazin! Qu'il y a longtemps que nous ne nous sommes vus! C'était, il m'en souvient, avant toutes ces guerres,chez MUedeScudéri.Yousme contestiez alors la puissance des bouts-rimés. M. Ménage vous soutenait. Moi, j'en appelais au temps et à l'expérience; le temps et l'expérience ont prononcé en ma faveur. On n'entend parler que de bouts-rimés. Les grands intérêts qui se rattachaient jadis à la présence ou à l'éloignement du cardinal, sont aujourd'hui, vous l'avouerez, bien peu de chose auprès d'un sonnet bien rempli, d'un madrigal bien complété.

— Vous triomphez, monsieur Dulot, répondit Sarazin, vous triomphez et vous faites bien. Mais dépéchez- vous; car on dira bientôt du succès des bouts-rimés ce que notre vieux Baif a dit des fleurs :

La rose est belle et soudain elle passe ; Le lis est blanc et dure peu d'espace ; La violette est bien belle au printemps Et se vieillit en un petit de temps.

Les bouts-rimés seraient déjà oubliés, si une circonstance récente n'avait réveillé la faveur publique. Mais cet engoue-

ment passera, et j'ai là dans ma poche le tombeau de vos espéraDces.

^ Qa'est-ce donc, s'il vous plaît? portez-vous Tavenir dans les goussets de votre haut-de-chausses, comme je ne sais quel général portait la guerre dans les plis de son man* teau.

— Ce n'est pas cela. Je ne suis, grftce à Dieu, ni devin, ni guerrier ; je suis poète pour tout potage, et c'est un poème que j'ai sous la main , poëme contre les bouts-rioiés, et par conséquent contre leur inventeur.

— En vérité I vous seriez bien aimable de m'en lire quelque chose.

— Non pas ici, dit Sarazin ; je ne suis pas de ceux qui récitent leurs vers en pleine rue. Les passants se moquent d'eux d'abord, et le nom de sangsue^ que leur a donné Horace, revient à toutes les mémoires. Mais venez avec moi chez im de mes bons et vieux amis ; c'est là que je dois lire le second chant de mon poëme. Vous entendrez tout ce qui vous intéresse, et nous serons plus à notre aise.

» Que je sache d'abord chez qui vous me conduisez. Votre hôte ne trouvera-t-il pas mauvais que je me présente chez lui sans y avoir été invité ?

— Ne craignez rien à cet égard , il n'est pas formaliste ; c'est au contraire son plus grand bonheur de voir du monde dans une chambre qu'il n'a pas quittée depuis quinze ou seize ans ^ Je vais en un mot chez le bon M. Scarron, qui paye bien cher, comme vous le savez sans doute, une folie de jeunesse.

— J'en ai entendu parler, dit Dulot; je sais qu'il est perclus de tous les membres. On dit encore qu'il n'a plus de cuisses, qu'on le met sur une table dans un étui, où il cause comme une pie borgne. Quelques-uns même assurent que

Page 1