Ménage, dans la préface citée
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matière se développant à mesure cpie f y pensais, je vis que j'en pourrais facilement tirer un poëme comique en quatre chants dont j'arrêtai les divisions tout de suite.
< Cependant je ne voulais pas qu'il fût dit que, si je bUmais les bouts-rimés, c'était à peu près comme les eunuques détestent les belles femmes. Je m'exerçai donc comme un autre sur le trépas du perroquet, et je tirai de mon cerveau le sonnet suivant :
Quand la mort contre qui vainement on . • . chicane^
But ftdt dans son avril le perroquet eapotj
Un coquemart fut Turne et le précieux.. . • pot^ Où Ton le mit vêtu de sa verte soutane,
Jupiter troublant l'air serein et • . diaphane^
Le couvrit en courroux des couleurs d'un. . <ripo^.
Puis appelant le Dieu si connu de Chabot :
Va, Mercuro, dit-il, dans ce monde profane.
Rends l'âme au perroquet; sors-le du. . . • eoquêmart. Lors comme de Saint-Paul fondrait le. . . . jaquemart, De rOlympe étoile descend le dieu sans. . barbe.
Et ramassant soudain ce funeste débris,
Rend l'âme an perroquet et plus vite qu'un barbe. Le reporte en sa cage an céleste lambris,
— Mais, s'écria Dulot, voilà un excellent sonnet, et qui prouve mieux que tout ce que je pourrais dire que la contrainte prétendue des bouts-rimés n'est pas aussi funeste aux bons vers que vous le souteniez.
— Vous êtes, répondit Sarann en riant, plus indulgent pour moi que je ne le suis pour vous dans mon poème. Du reste, je m'attache surtout à deux choses où les poètes épiques font d'ordinaire un effort particulier. L'une est la revue ou le dénombrement des troupes ; l'autre la description du combat. Cette description fera l'objet de mes deux derniers
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chants que je ferai demain et après-demain * ; le second chant que je dois vous lire aujourd'hui a pour objet la revue des troupes.
« Dans le premier que je vous ai lu hier, je feignais que le poète Dulot, ayant essayé en vain de détruire la bonne poésie, s*avise de faire révolter la nation des bouts-rimés et de les amener en armes aux portes de Paris. Je lui donne pour père Le Herty, ce fou des Petites-Maisons dont on a tant parlé. Vous ne m'en voulez pas, monsieur Dulot, j'espère?
— Non, eh vérité; c'est une fiction poétique. Elle est de bonne guerre si vous en pouvez tirer avantage pour l'opinion que vous défendez.
— Je n'en tire pas autrement parti, si ce n'est que j'exprime par là ce que je pense de votre manière de composer des vers; mais vous comprendrez mieux tout cela par la lecture que je vais vous faire. »
En même temps, Sarazin commença et lut d'un bout à l'autre les cent huit vers aujourd'hui bien oubliés qui forment le second quartier de son poème. Il donna chemin faisant sur beaucoup de mots obscurs et sur des allusions tirées de fort loin des expliaitions que son sujet rendait bien nécessaires.
Quand il eut fini : « Monsieur Sarazin, dit Mme Scarron, me permettrez-vous de vous dire ma pensée sur votre poème?
— Je vous en prie, madame. Quel que soit votre arrêt, croyez que je m'y soumettrai sans me plaindre, fallût-il pour vous complaire jeter mon manuscrit au feu.
— Gardez-vous-en bien, répondit Mme Scarron^ en avançant la main comme pour le retenir, et ne croyez pas que je veuille ici vous décourager le moins du monde ou vous détourner de suivre un travail si plein d'intérêt, de recherches curieuses et de rapprochements ingénieux. Je veux seule-
1. Sarazin, d'après Ménage^ fit son pofime en quatre ou cinq jours.
ment vous dire que précisément à cause de cette recherche, à cause de ces rapprochements que tout le monde ne saisit pas, votre poëme n'aura guère de succès qu'auprès de ceux qui se seront exercés à comprendre ces finesses. Déjà, vous le voyez, il en est de lui comme des poèmes anciens, qu'on ne peut comprendre complètement qu'à l'aide d'un commentaire. Vous êtes obligé, sur plusieurs points, de nous donner le vôtre. Gela ne fait pas sans doute que l'ouvrage soit moins bon ; cela fait qu'il est moins lu. Il faut donc vous résigner à n'avoir aujourd'hui et, à plus forte raison, plus tard, qu'un petit nombre de lecteurs. Nous, de notre côté, nous nous féliciterons d'être de ce petit nombre, nous rap* pelant que pour les ouvrages d'esprit, comme pour le royaume du ciel, il y a beaucoup d'appelés, monsieur Sarazin, mais peu d'élus.
— Ah 1 madame, vous savez merveilleusement assaisonner vos critiques et les faire passer à la faveur de quelques louanges. Du reste, je m'étais déjà dit à moi-même ce que je viens d'entendre, mais le défaut dont vous parlez est surtout inhérent aux ouvrages faits sur des sujets littéraires. Il y faut expliquer les plus petites choses, et l'intérêt qui s'y attache alors est si faible que souvent il s'évanouit par l'explication même. Est-ce une raison toutefois pour qu'on ne traite pas ces sujets?
— Non pas, vraiment, dit Dulot; j'y perdrais, moi qui suis votre héros burlesque. Vous avouez tous que le goût du public varie d'un instant à l'autre. C'est une présomption qu'il n'aura pas toujours pour les bouts-rimés l'ardeur qu'il montre aujourd'hui. S'il allait par hasard oublier le poëte qui lui a généreusement fait présent de ce genre de composition, mon nom se trouverait emporté comme tant d'autres dans le torrent des siècles. Grâce à M. Sarazin, mon immortalité est attachée à la sienne. On ne lira pas son poëme sans se demander, sans apprendre quel fut Dulot, quel est son
titre aux yeax des gens de lettres, quel était même son costume ordinaire. D y a bien des grands hommes sur le compte desquels on n'en sait pas tant.
•— Vous avez là, dit en riant Mme Scarron, une belle perspective; c*est celle que M. Scarron a bien voulu me donner par contrat de mariage. Lorsque le notaire lui demanda quel douaire il m'assurait? L'immortalité, répondit-il ; le nom des femmes des rois meurt avec elles, celui de la femme de Scarron vivra éternellement.
— Acceptons cet augure, » dirent les trois écoutants. Bt Dulot ajouta : < Qu'un jour quelque jolie rimeuse mette à profit mon invention pour célébrer les grâces et les vertus de celle qui nous a reçus ici, ce sera la meilleure preuve de son utilité, et je ne demanderai pour moi rien de plus. »
La conversation ûnii après ce compliment. L'invention de Dulot réussit pourtant plus encore qu'il ne le souhaitait. On fit entrer dans les poétiques une théorie des bouts-rimés*; on en fit un divertissement obligé en quelques circonstances. Une académie même, celle des Lanternistes de Toulouse, alla jusqu'à en proposer tous les ans pour être remplis à la louange de Louis XIY *, et récompensa par une belle médaille d'argent le sonnet victorieux.
Mais enfin pour eux, comme pour toutes les choses humaines, le moment fatal est arrivé à son tour : personne ne songe plus aux bouts-rimés. A peine quelques érudits se souviennent-ils qu'ils ont eu autrefois une grande vogue en France et agité les esprits autant que le font aujourd'hui nos dissentiments politiques.