Nouvelle écrite en
3. Né en 158S, mort en 1661 , de rAcadémie française dès son établissement.
336 CHRISTINE £T DURTER.
— Puisque vous le voulez, madame, dit Bautru en lui offrant un bras qu'elle saisit aussitôt, je vous obéis. N'attribuez mon hésitation qu'à mon admiration sincère et à mon profond respect pour la fille de Gustave-Adolphe ^
— Du respect pour la fille d'un roi, c'est possible ; quant à l'admiration, si elle est aussi sincère que vous le dites, je me plais à croire qu'elle s'adresse moins à la femme née sur le trône, qu'à celle qui l'a noblement quitté pour cultiver en paix les arts et les sciences, après avoir conçu et mûri ce dessein pendant sept années entières*.
— N'en doutez pas, madame; quand j'exprimais l'admiration, le nom de Christine était dans mon cœur sinon sur mes lèvres. Elle seule m'inspirait ce sentiment.
— Je vous remercie, monsieur de Bautru. Mais laissons cela. C'est de M. Duryer *, votre confrère à l'Académie, qu'il s'agit en ce moment. Vous m'avez dit qu'il n'était pas favorisé de la fortune ?
— Hélas I non, madame. Vous connaissez ces vers de Maynard :
Malherbe, en cet ftge brutal, Pégase est un cheval qui porte Les poëtes à Thôpital.
Cette triste assertion s'est réalisée pour M. Duryer. Son père ne lui avait presque rien laissé* Le fils malheureusement a préféré le culte des Muses aux afiaires ou au commerce. Un mariage d'inclination a, comme presque toujours, dérangé de plus en plus sa fortune. La famille est venue. Il a fallu faire vivre tout cela. Je ne saurais vous dire à quelles extrémités il a été réduit. On assure que son libraire lui paye ses vers au cent; quatre francs les alexandrins, quarante sous
1. Christine de Suède, née en 1626, reine en 1632, abdique en 16S4, meurt en 1689.