Voltaire, Siècle de Louie IIV, ch. vi
3. Né en 1605; de l'Académie française en 1646; mort en 1658.
CHRISTINE ET DURYER. 337
les petits vers dç toute mesure ; et quant à ses traductions, le prix en est fait aussi : on lui donne un écu par feuille '• Vous jugez combien il doit mettre de lettres à la suite les unes des aulh s pour donner à ce prix du pain à sa femme et à ses enfants. Vous comprenez aussi combien dans des ouvrages si précipités^ le fond est souvent commun, le style négligé ; comment enfin, avec un beau génie naturel. Duryer sera peut-être entièrement oublié.
— L'auteur de Scévole* et d!Alcionée * réduit à ce point de misère ! cela est honteux pour la France.
— Ohl honteux, dit Bautru, cela dépend de la manière de voir. On ne peut pas exiger de l'État qu'il nourrisse ou entretienne tous les auteurs. Rappelez-vous ce mot de Malherbe lui-même, qu'un excellent poète n'est pas plus utile à la société qu'un bon joueur de quilles. Ne vaudrait-il pas mieux que ceux qui n'ont ni assez de fortune, ni assez de talent pouf s'en faire une, prissent un état plus lucratif et gagnassent honorablement leur vie?
— Vous en parlez bien commodément, monsieur de Bautru, vous que la naissance avait déjà bien traité; et que la faveur ^u cardinal de Richelieu, et celle de Mazarin, ont mis fort à votre aise. A la place de M. Duryer, penseriez-vous eiactement de même ?
— Je vous répondrai franchement, madame. Je crois mon jugement vrai en général. Je ne nie pas ensuite que quand on vient à l'application, quand on arrive aux personnes, à ses amis, à soi-même, on fait tout ce qu'on peut pour écarter le principe ou le plier aux passions ou aux intérêts du moment. Il n'est pas moins exact au fond : et si la composition des vers est un amusement plutôt qu'un travail sérieux,
1. Anecdotes dramatiques, mot Duryer. C'est Baillet qui rapporte cela comme des bruits qui courent sur deux ou trois poôtes, entre lesquels sç trouTe le nôtre.