Le comté de Gabalùf deuxième entretien, p
par des miroirs concaves % et en tirer la quintessence solaire' ; je sais conglober l'air^ l'eau et la terre, et les exposer au feu élémentaire sous l'aspect le plus favorable'. Je puis exalter mon imagination et ma foi, et, me tournant vers Torient, prononcer à haute voix ce puissant et vénérable nom d'Agla \ pour qui ce ne serait qu'un jeu de dissiper des légions de génies envoyés par mes ennemis. Si au contraire tous ces mots ne sont que des symboles, si les cabalistes, comme les autres hommes, n'ont à leur disposition que des moyens humains, s'ils sont obligés pour me nuire de recourir à la violence et de jcommettre des crimes, c'est aux lois et aux magistrats de mon pays que je remets le soin de me protéger. Je ne cède pas plus à l'injonction faite par une société secrète, malgré l'attente de sa vengeance, que je ne le ferais pour un malfaiteur sous la menace de son poignard.
— Adieu donc, monsieur l'abbé, dit l'inconnu. J'aurais voulu vous saluer en Jabamiah et par Jabamiah ' Vous ne l'avez pas permis. Souvenez-vous du moins que vous avez été averti, et quoi qu'il arrive, n'accusez que vous-même. »
n sortit en disant ces mots. L'abbé de Yillars le reconduisit, et fermant sur lui la porte d'assez mauvaise humeur : « U avait bien besoin, se dit-il, de venir m'importuner de ses sottises débitées en style d'oracle. Faut- il donner son temps à des intrigants de cette espèce, quand on en a si peu pour ce qu'on désire le plus connaître à fond? » Il se remit donc à étudier cette science cabalistique, qui semblait lui être si chère, qu'on n'a jamais su au juste s'il y croyait réellement ou si ce n'était pour lui qu'une occupation philosophique *.
1. Le comte de GàbàliSy p. 37. — 2. [bid., p. 47. — 3. Ibid,, p. 38.
4. Ibid, , p. 55. Cf. GolUn de Plancy, Dietionn, infem. , mot Agla,
5. Le eomU de GabalUf quatrième entretien, p. 92. Voyez dans les Lettres eàbalitiiqiLes , toutes celles d'Âbukibak qui se terminent par cette formule.
6. C'est ce qu^on a dit souvent, et que répète Collin de Plancy dans son Dictionnaire infernal au mot Villart. Je ne trouve pas que le livre confirme
Il avait promis à la fin de son volume de revenir sur le même sujet. H publia en effet en 1671 et 1672 les Génies assistants et le Gnome irriconcUiable S qui ne contribuèrent pas à lui ramener les bonnes dispositions des adeptes de la cabale.
Au commencement de Tannée 1673, se promenant dans les bosquets du jardin des Tuileries^ Tabbé de Villars y fut abordé par un homme à peu près du même âge que lui, dont les yeux hagards, la démarche inconstante et la voix saccadée indiquaient assez les passions irritables et la colère contenue. « Mon cousin, lui dit-il, je suis bien aise de vous rencontrer. D y a un siècle que nous ne nous sommes vus.
•— C'est vrai, dit Tabbé, et des raisons de famille, que je n'ai pas besoin de vous rappeler, expliquent assez la rareté de« ces entrevues que nous ne cherchons ni l'un ni l'autre.
— Je le veux bien. Depuis notre dernière rencontre, j'ai perdu mon père.
— Je le sais ; c'était pour moi un bon parent, un oncle qui m'a toujours témoigné une sincère amitié, et dont je garderai toute ma vie un bon souvenir.
— Il y a d'excellents motifs pour que vous ne Toublliez pas, puisqu'en vous instituant son héritier, il m'a privé, moi son fils , du bien qui devait me revenir.
— Aviez-vous, mon cousin, fait quelque chose pour mériter son amitié? Ne vous étes-vous pas refusé à tout ce qu'il désirait? N'est-ce pas pour punir cette désobéissance indomptable» qu'il a eu recours à un moyen extrême?
— Toujours les mêmes reproches : bien ou mal fondés.
cette manière de juger. Durozoir, dans la Biographie universelle ^ attribue avec raison cette opinion à la finesse de Tironie de récrivain dans son CanUe de Gàbalis,
1. Les sept dialogues sur la philosophie de Descartes donnés sous le titre de Suite du comte de Gabatis , n'ont paru que bien longtemps après la mort de Fauteur.
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ils ont motivé pour l'un mon éloignement de la maison paternelle» ils servent à l'autre de prétexte pour retenir un bien qui ne lui appartient pas.
— Un bien qui m'appartient, mon cousin, reprit fièrement l'abbé de Yillars, puisqu'il m'a été donné librement par le propriétaire. Au reste, l'habit que je porte vous prouve assez que les biens de la terre ne font que passer dans mes mains. Je n'ai pas et n'aurai pas d'héritier direct. Faites ce que vous a vainement demandé votre père, revenez à de meilleurs sentiments, menez une conduite honorable ; et je vous restituerai de grand cœur cet héritage que je n'ai accepté qu'à titre de fidéi-commis.
— Je ne veux point de vos conditions. C'est mon bien que j'exige, et de façon ou d'autre, je l'aurai.
— Brisons donc là, mon cousin. Jamais la menace ni la violence n'obtiendront rien de moi. »
En disant ces mots, l'abbé de Yillars se retourna pour s'éloigner. L'autre l'arrêta d'une main tremblante de colère, il était pâle et pouvait à peine parler. « Un dernier mot, s'écria-t-il ; c'est un avis qui ne vous vient pas de moi, qu'il faut pourtant vous donner. En Jabamiah el par Jabamiah, que décidez*vous? »
L'abbé tressaillit ; il vit bien qu'ici la menace n'était pas isolée, qu'une association redoutable se dressait peut-être dans l'ombre derrière un parent qui semblait avoir un juste siqet de haine contre lui, et qu'il connaissait assez pour craindre tout de sa part. Toutefois, il ne crut pas pouvoir reculer, et répondit avec fermeté : « Ce que j'ai dit, je le main* tiens.
— Adieu donc, » dit l'autre ; et, repoussant avec colère le bras qu'il avait retenu , il quitta le bois , et disparut au milieu des promeneurs.
Quelques semaines après cette aventure, l'abbé de Yillars n'y pensait plus; une affaire importante l'appelait à Lyon.
On sait combien à cette époque le service des voitures publiques était mal^fait , et quel temps énorme on mettait à parcourir des distances même médiocres. L'abbé de Villars, informé exactement de tous les détails, de toutes les difficultés du voyage, avait à l'avance calculé et annoncé le moment de son arrivée à Lyon; mais le jour venu, la voiture était arrivée vide I- l'abbé n'y était pas. Quelques effets trouvés dans la caisse montraient bien qu'il y était entré; le conducteur luimême déclarait qu'un voyageur avait dû venir avec lui jusqu'à Lyon; mais qu'à partir d*un certain endroit, iln'avait plus paru.
Les correspondants de l'abbé étaient donc déjà dans une grande inquiétude, quand le bruit se répandit qu'un ecclésiastique avait été trouvé mort et gisait étendu sur la route. On s'y transporta. C'était bien l'abbé de Yillars, assassiné probablement, mais par qui ? Là commençait le doute que rien alors, que rien depuis, n'a pu dissiper. Nulle trace du meurtrier; nul ennemi connu sur qui pussent porter les soupçons; personne n'avait rien vu.
Certes, en cet endroit, Yillars était sorti ou avait été tiré de la voiture. Le conducteur (était-il lui-même corrompu ou complice ?) déclarait ne s'en être pas aperçu. Aucune attaque par une troupe supérieure en forces n'était non plus signalée. On arrivait donc presque forcément à cette opinion que cette mort, environnée de circonstances étranges et inexplicables, semblait bien être une vengeance des esprits élémentaires que les indiscrétions de Tabbé avaient irrités contre lui.
Dans cette hypothèse, quels génies, ceux de la terre, du feu, de l'air ou de l'eau l'avaient fait périr? Ici le doute s'augmentait encore. A côté de lui était une pierre qui pouvait l'avoir frappé : rien ne lui avait été dérobé ; mais son chapeau, ses gants, son mouchoir étaient épars sur la route, comme s'ils eussent été avec lui enlevés par une trombe. Une partie de ses vêtements semblait avoir éprouvé l'atteinte
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du feu, comme si la foudre (ou peut-être la poudre enflammée d'un pistolet) les avait touchés. Enfin, il y avait à Tendroit même où il était étendu, une cavité pleine d'eau, et c'était là que la tête s'enfonçait comme s'il y eût été asphyxié.
Bien plus : en regardant attentivement l'état du terrain auprès de la victime, on crut distinguer les trois lettres du mot Pan. Était-ce une pure illusion T Le hasard avait-il seul tracé ces lettres ? L'abbé de Yillars avait-il au moment de mourir voulu dénoncer son assassin à la justice? Était-ce un nom cabalistique? C'est à ce dernier sens que l'opinion s'arrêta. On considéra que Pan n'était pas seulement un demidieu de la fable ; que son nom symbolique désignait aussi la totalité des choses % et s'appliquait avec une grande justesse aux quatre éléments conjurés contre Tabbé.
On se rappela encore que, selon les cabalistes. Pan était le premier et le plus Agé des sylphes'; qu'il était aussi, selon ' les anciens, le roi de ces demi-dieux dont la cabale avait fait ses incubes' ; et que l'abbé de Yillars avait donné lui-même cette explication à propos de cette voix mystérieuse que Porphyre dit avoir été entendue sur toutes les côtes de l'Italie et dans la Méditerranée. « Le Grand Pan est mort*. »
Tant de circonstances ne laissaient guère douter que le nom tracé sur le sable n'exprim&t symboliquement le meurtrier de Tabbé de Yillars. Cette mort n'était donc pas le crime d'un homme; ce n'était pas une vengeance isolée ou .personnelle : c'était la punition due à la témérité de l'écrivain, punition dont les éléments eux-mêmes ou les génies qui y président avaient été les agents.
Cette croyance, reçue généralement alors, a, dans nos