Pradon, ^Uàre et Uippolyte, V, 3. — 2. Ibid,^ V
Toat blanchissant d'écame, ils s'élanoent, de rage, A travers les rochers qai sont près du rivage. Hippolyte alors tombe, et d'an trait malheureux S'embarrasse en tombant d'indissolubles nœuds ; Par les rênes traîné, dont le nœud se resserre, Sa tète qui bondit ensanglante la terre; Sur les rochers pointus qui lui percent le flanc Il trace avec horreur des vestiges de sang.
Peut-on coDceyoir aujourd'hui qu'une telle rapsodie, que d'aussi pitoyables vers, que des phrases aussi inintelligibles, et surtout aussi vides de sens, aient balancé quelque temps le succès d*un des chefs-d'œuvre de la scène française? Tels étaient pourtant la justice et le bon goût de l'hôtel de Bouillon, où se réunissaient les ennemis de Racine, qu'on y fit tout ce qui était humainement possible pour perdre l'admirable pièce de l'auteur d*Andromaque, pour élever sur ses ruines le galimatias dont j'ai cité quelques exemples.
Non contents de vanter en toute rencontre et dans les termes les plus exagérés le mauvais poète qu'ils fayorisaient, ils mirent en œuvre contre Racine des moyens ai^yourd'hui vulgaires pour assurer le succès d'un drame. Ils iSrent retenir toutes les premières loges des deux théâtres pour les six premières représentations des deux pièces, et laissèrent exprès vacantes toutes celles du théâtre de l'hôtel de Bourgogne *, si bien que, quoique toutes les loges fussent prises et payées, les comédiens jouèrent dans une vastç et profonde solitude.
L'exclusion ne fut pourtant pas tellement rigoureuse que personne ne pût entrer, et Mme Deshoulières, grande ennemie de Racine, assistait à la première représentation. Elle revint ensuite souper chez elle avec Pradon et quelques personnes de leur cabale. Le repas fut fort gai; on y parla de la
1. Anecdotes dramat,, t. 11, p. 60, mot Phèdre, Parfait. Bist, du théâtre français^ t. II, année 1677.
LES DEUX PHËDRES. 371
pièce nouvelle comme le pouvaient faire des gens irrités contre Tauteur , et qui avaient à faire réussir une tragédie rivale.
Le duc de Nevers arriva bientôt; il venait s'informer de Teffet produit : « Eh bien^ monsieur Pradon, dit-il, que pensez-vous de la pièce de Racine ?
«- Monsieur le duc, répondit le poète avec une modestie affectée, je suis juge et partie; il me conviendrait peu de battre un homme à terre ; je vous dirai seulement que je n'ai pas entendu d'applaudissements.
— Bien! bien! dit le duc; c'est tout ce que je vous demande. Il n'en sera pas ainsi de votre Phèdre (Pradon s'inclina) ; nous la connaissons assez par ce que vous nous en avez lu (le poëte s'inclina de nouveau), pour être sûr que toute la bonne compagnie l'applaudira comme un chef-d'œuvre.
— Ah ! monsieur le duc, que de bontés 1
— Mais, reprit M. de Nevers, n'y a-t-il personne ici qui puisse me dire ce que c'est que la pièce, quel en est le plan, la situation, les caractères?
— Pardon, monsieur le duc; Mme Deshoulières était présente; avec sa grande mémoire et son habitude de la poésie, elle pourra mieux que personne vous satisfaire.
— Eh bien, madame, j'ai recours à vous et vous prie de me communiquer vos observations sur la pièce du poëtereau qui se croit l'égal de Corneille.
— Rien de plus facile, répondit Mme Deshoulières ; j'y rêvais tout à l'heure à part moi, et je pensais qu'il serait possible de renfermer dans un sonnet l'analyse et la critique de la pièce. Je commençais ainsi :
Dans un fauteuil doré, Phèdre, tremblante et blême, Dit des vers où d'abord personne n'entend rien : Sa nourrice lui fait un sermon fort chrétien Contre Taffreux dessein d'attenter sur soi-même.
*- Gomment! s'écria le duc, quatre vers d'un seul jet I En
vérité, belle dame, on yoitbien qu'Apollon n'a rien à refuser à la plus aimable des muses.
— Vous me flattez, monsieur le duc, et je réduis, soyezen persuadé, œs compliments à leur juste valeur; mais écoutez la suite.
Hippolyte la hait presqu'autant qu'elle l'aime : Rien ne change son cœur ni son chaste maintien. La nourrice l'accuse; elle s'en punit bien. Thésée a pour son fils une rigueur extrême.
— De mieux en mieux I s'écria le duc ; voyons les tercets.
— Une grosse Aricie au teint rouge, aux crins blonds, N'est là que pour montrer deux énormes tettons, Que malgré sa froideur Hippolyte idolâtre;
n meurt enfin tratné par ses coursiers ingrats : Et Phèdre, après avoir pris de la mort aux rats, Vient en se confessant mourir sur le théâtre *.
» Voilà qui est admirable, reprit H. de Ne vers ; on ne peut faire une critique plus fine ni plus plaisante. Mais ce n'est pas assez ; il faut faire tirer des copies de ces vers ; nouis les distribuerons de côté et d'autre , et parbleu nous verrons ce que ces gens-là répondront.
— Mais, dit Mme Deshoulières, ne me compromettez pas; H. Despréaux n'a point jusqu'à présent parlé de moi dans ses satires, et je ne me soucie pas qu'il joigne mon nom à celui de Gotin et de Chapelain, qu'il a si fort maltraités.
— Ne craignez rien, répondit M. de Nevers; nous ne vous nonmierons pas, et l'on sera sans doute à mille lieues de penser qu'une critique si vigoureuse soit l'ouvrage d'une muse connue jusqu'ici par la beauté de ses airs champêtres ou la grâce de ses portraits.
]. Parfait, HisL du Maire franc, j t. Il, année 1677; Ânecd. dramaU, mot Phèdre^ t. II, p. 60. OEuvres de Mme Deshoulières , t. I, p. 32, édit. Dabo, 1821.
— A cette condition, dit la poétesse, vous pouvez faire de ces vers l'usage que vous voudrez.
— Je n'en demande pas davantage, » répondit M. de Nevers. Il les transcrivit, les emporta chez lui, les fit copier, les distribua, et le secret sur l'auteur fut d'abord si exactement gardé et l'émission si active, que le lendemain l'abbé Tallemant Tatné vint en apporter une copie à Mme Deshoulières en lui donnant ce sonnet comme une nouveauté qu'elle ne connaissait pas, et l'engageant à le répandre; ce que fit Mme Deshoulières, en affirmant dès lors qu'elle tenait ces vers de l'abbé Tallemant K
(Cependant l'auberge du Mouton^ sur la place du cimetière Saint-Jean, était alors le rendez-vous de ce qu'il y avait à la cour de plus spirituel parmi les jeunes seigneurs K Le chevalier de Nantouillet, le comte de Fiesque, le marquis de Manicant, le marquis d'Effiat, M. de Guilleragues *, le conseiller au Parlement Brilhac S s'y réunissaient aux hommes de lettres et aux poètes les plus distingués. Despréaux, Racine, La Fontaine, étaient déjà arrivés, ainsi que ceux que je viens de nommer, lorsque Furetièrc entra, tenant à la main le sonnet composé la veille et déjà répandu à profusion dans Paris.
c Je vous apporte du fruit nouveau, cria-t-il dès l'entrée ; vous savez que la cabale de M. de Nevers et de Mme de Bouillon veut à toute force empêcher le succès delà Phèdre de M. Racine.
— Oui, dit Boileau; elle a pour cela usé d'un moyen assez ingénieux, mais qui lui coûtera cher. On m'a assuré que Mme de Bouillon avait dépensé plus de 15,000 livres pour la location des loges qu'elle veut laisser vides *. Elle se lassera