Anecd. dramaL^ t. II. p
5. Ouvrages cités. Ces 15000 livres valaient plus de 30000 francs d'aujourd'hui.
pourtant) il faut Tespérer, et alors Phèdre aura sa première représentation.
— C'est vrai) dit Furetière : aussi malgré son violent désir de réduire la place par la famine, comme elle ne peut pas maintenir longtemps un blocus aussi coûteux, c'est par un siège en règle, c'est par un feu bien nourri, c'est, s'il le faut, par une escalade qu'elle entend aujourd'liui enlever la citadelle.
— Que voulez-vous dire T demanda Racine efiîrayé.
— Je veux dire, reprit Furetière, que M. de Nevers et sa sœur, non contents d'empêcher le public de vous entendre, ont composé et fait colporter partout un sonnet satirique contre votre tragédie.
— Gomment, déjàl s'écria Racine; ma pièce n'a para qu'hier.
— Oui, dit Nantouillet; j'en avais entendu dire quelque chose dès ce matin; on m'annonçait qu'une fameuse tuile allait nous tomber sur la tête. J'avais cru d'abord que c'était la Phèdre de Pradon dont on nous menace pour demain ; mais il parait que cette tuile n'est autre chose que le sonnet dont parle M. Furetière.
— Je le tiens à la main, dit celui-ci; un de mes amis me l'a communiqué, et je puis vous en donner lecture.
— Silence, alors! cria le conseiller Brllhac; écoutons cette poésie princière. >
Furetière lut le sonnet; on le fît répéter; on en commenta toutes les pensées, on en éplucha tous les mots. « Sonmie toute, dit Boileau, la critique est adroite, et pour un prince les vers ne sont pas mal faits.
— Quoi donci s'écria le marquis d'Effiat, les princes, à votre avis, sont-ils prédestinés à les faire mauvais?
— Du moins, répondit Boileau, ils réussissent souvent à les mal faire, parce que ce n'est pas leur besogne. N'ai-je pas dit un jour au roi lui-même que ses vers n'étaient pas
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bODs? et Sa Majesté en est convenue. N'ai-je pas dit une autre fois à quelqu'un qui m'opposait le jugement du roiv que je me connaissais en vers mieux que Sa Majesté? Et quand un courtisan lui rapporta ce qu'il appelait Finsolerue présomption d'tmpoëre, qu'a-t-il répondu, je vous prie? « M. Despréauz a raison : c'est son métier, ce n'est pas le mien *. »
— Oui ; mais, dit La Fontaine, tout le monde n'a pas làdessus l'excellent jugement de notre monarque : M. de Nevers surtout, qui ne manque ni d'esprit ni d'instruction, mais que l'on accuse d'avoir pour ses productions une tendresse bien aveugle. Vous savez même que c'est lui qu'avait en vue notre tant regrettable Molière, quand il a mis Oronte, l'homme au sonnet \ dans son Misanthrope. Ah! mes amis, quel génie que Molière, et quel homme nous avons perdu ' 1
— Mon cher monsieur de La Fontaine, dit le chevalier de Nantouillet, ne nous laissons pas entratner à nos souvenirs; sans quoi nous oublierions peut-être la cabale qui nous attaque et contre laquelle il faut nous défendre.
— Bien parlé, Nantouillet, dit le comte de Fiesque; montrons un peu les dents à ces Philistins.
— Mais, dit Racine, ne pourrait-on pas laisser tomber tourtes ces attaques? Si ma Phèdre est bonne, il en arrivera ce qui est toujours arrivé des ouvrages qui avaient quelque bonté : les critiques s'évanouiront, la pièce demeur^a ^. A quoi bon nous embarrasser des railleries de M. de Nevers et de tous les amis de Pradon?
— Mauvais système, répliqua le marquis de Manicant. A la guerre, ce n'est pas assez d'assurer ses vivres et ses munitions, de prendre des positions avantageuses, de réparer ses murailles ou de remplir ses magasins; il faut faire à ses
1. Voy. le BoHeau de Daunou (in-12, 1812); notes historiques, n*8.